Exposition

Jusqu’au 18 septembre 2022, le musée Guggenheim de Bilbao accueille l’exposition « Motion, Auto, Arts et Architectures » conceptualisée par l’architecte Norman Foster et avec pour commissaires d’exposition Lekha Hileman Waitoller et Manuel Cirauqui.
38 voitures entourées de 300 œuvres retracent l’histoire de l’automobile tout en invitant le visiteur à imaginer son évolution future. Six espaces et dix salles proposent un voyage chronologique à travers plus d’un siècle de créations automobiles, tout en dressant un brillant parallèle avec les différents courants artistiques et architecturaux de la même période.
Des voitures qui ont marqué l’histoire
L’exposition permet de retracer l’histoire des voitures qui ont marqué l’univers de l’automobile et qui ont impacté notre mode de vie. Parmi elles, se trouve la Volkswagen Type 2 ou également surnommée la « Samba ». Il est aussi possible de retrouver une BMW 600 et une Fiat 500. Chacune de ces trois voitures ont eu un impact sur notre mode de vie et dans la démocratisation de l’automobile à travers l’Europe et l’Amérique du Nord.

L’exposition regroupe également des voitures de légende comme la Ferrari 250 GTO, qui a été pendant de nombreuses années la plus chère du monde et pour cause, elle n’existe que sous 36 exemplaires. Il y est également présenté une Aston Martin DB5, modèle mythique de la saga James Bond et aussi une Citroën DS de 1971.

Une invitation à imaginer le futur de l’automobile
La dernière salle proposée dans l’exposition est nommée Future et est composée de travaux imaginant l’avenir de l’automobile. La Norman Foster Fondation a en effet proposé aux étudiants de seize écoles de design et d’architecture, venant de quatre continents différents, d’imaginer le monde automobile à la fin du siècle. Leurs travaux qui comportent entre autres des dessins, des maquettes, des vidéos et des textes sont le résultat du travail des élèves avec l’industrie automobile. Ils abordent des sujets comme la pollution, les embouteillages et le manque de ressources qui font écho aux mêmes problématiques qui ont poussé à la création des voitures à la fin du XIXe siècle.

Immersion dans l’univers de l’automobile
Les autres espaces que comprend l’exposition sont consacrés à un atelier de modelage en argile, des maquettes et une expérience sonore immersive. Autre découverte, l’envers du design automobile, avec un intéressant tableau recréant, au sein du musée, l’atelier de modelage de General Motors. L’installation, qui rajoute un élément vivant à l’exposition, est celle utilisée pour la LYRIQ EV.
Les maquettes qui viennent de la collection Hans-Peter Porsche Traumwerk permettent de voir l’impact des voitures sur l’univers des jouets ou des reproductions à taille réduite ou grandeur nature. Pour le projet Didaktika, qui a pour but la création d’espaces éducatifs, l’exposition a imaginé une expérience sonore immersive présentant les voitures exposées de manière globale grâce à des silhouettes minimalistes. Cette activité permet l’écoute des voitures en mouvement et ce, tout au long de l’expérience.

L’exposition « Motion, Auto, Arts et Architectures » permet ainsi de se plonger dans l’histoire de l’automobile depuis sa création jusqu’à nos jours tout en observant l’influence que le milieu artistique à pu avoir sur elle. L’exposition nous invite également à voir une vision de son futur et à l’imaginer tout en réfléchissant aux problèmes actuels de la voiture. Elle permet également une expérience unique par la découverte d’un studio de modelage fonctionnel et une immersion sonore grâce au son des voitures.

Le Centre Pompidou-Metz accueille jusqu’au 6 février 2023 sa nouvelle exposition intitulée « Mimèsis : un design vivant », signant là son premier accrochage centré exclusivement sur le design. Une idée fruit d’un dialogue de plus de deux ans entre Marie-Ange Brayer, conservatrice chargée des collections Design et Prospective industrielle du Musée national d’art moderne, et Olivier Zeitoun, attaché de conservation du département.
« Mimèsis : un design vivant » s’articule comme une réflexion autour de l’évolution de la nature dans le design comme l’exprime jusqu’à son nom, mimèsis, reprenant le concept platonicien d’imitation dans les arts. Cette tension entre design et nature, entre imitation et re-création est alors mis en avant. L’exposition se pense comme une conversation avec le vivant, en mêlant le travail de designers originaires du monde entier, abordant des techniques et des approches nouvelles, toujours centrée sur cette exploration du vivant. Au total, l’exposition regroupe 400 œuvres de 90 créateurs, exposées sous une forme chronologique et thématique et explorant biomorphisme, biomimétisme ou encore biofabrication. Immersive et vivante, l’exposition propose également deux focus : le premier sur le designer de la modernité française Serge Mouille et le deuxième sur le duo de designers contemporains Erwan et Ronan Bouroullec.
Le design vivant exploré sous toutes ses formes
L’exposition retrace l’histoire du design vivant à travers la présentation de la fascination de certains designers pour la nature, ses formes et processus de créations à travers le temps. À l’entrée, l’œuvre « Grotto II » (2015-2016) de Michael Hansmeyer et Benjamin Dillenburger, une grotte passée aux cribles des nouvelles technologies et composée d’une quarantaine de blocs imprimés en 3D, propose une ouverture au merveilleux. « Cette œuvre est à valeur de manifeste pour traiter de ce nouveau rapport du vivant” commente Olivier Zeitoun. Au fil des salles sont décryptées les évolutions et avant-gardes présentes pour explorer, sous toutes ses formes, cette notion de design vivant.


400 pièces de collections emblématiques pour dix salles thématiques
Tout au long du parcours de l’exposition, le visiteur est invité à découvrir – ou redécouvrir – des pièces iconiques. Si le parcours est chronologique, les deux premières salles, « Grotesques » et « Cabinet de curosités », se présentent plus comme des états des lieux sur les matériaux et le numérique dans tout ce qu’ils sont de plus large. La salle 3, intitulée « Biomorphisme », qui s’étend des années 1920 à la fin des années 1950, présente le travaux de plusieurs designers de renommés et pionniers de leur époque, notamment Charlotte Perriand avec la Table en forme (1938) ou encore la chaise Ombre (1955), qui sont le résultat de ses recherches sur la nature qu’elle a travaillé en tant que matière brute.

Des pièces du finlandais Alvar Aalto, curateur du design organique, la chaise DCW (1946) du couple Charles & Ray Eames figurent parmi les pièces présentées. Le design scandinave et notamment les pièces d’Arne Jacobsen sont également à l’honneur, avec la chaise Goutte (1958) et du fauteuil Signe (1958), logiquement inspirés, à travers leur nom, par la nature pour leur conception.


La salle 4, nommée « Pop, natures artificielles » balaye la période de 1960 à 1980. Ici, le design vivant rime plutôt avec couleur et forme qui rappellent la nature, à l’instar de la célèbre chaise Tulipe (1656-1957) d’Eero Saarinen ou de la chaise Peacock (1960) de Vernon Panton.

Dans la salle 5, c’est le matériau qui devient l’organisme vivant, puisque celle-ci est centrée sur le travail du designer Serge Mouille, créateur de plus de 50 familles de réflecteurs. Sont présentées, entre ses luminaires emblématiques, des réalisations qu’il a imaginées comme des objets dynamiques, pensés comme des torsions organiques créées par le métal dans lequel ils sont fabriqués. À partir des années 1980, le processus de création ne va plus simplement se baser sur les matériaux et les inspirations de nature, mais va mêler des processus industriels, comme le montre la salle 6, « Natures à l’oeuvre ». Le bois n’est en effet plus le seul matériau utilisé, à l’instar de l’oeuvre « Tree 5 » (2010) de l’Italien Andréa Branzi, qui associe l’usage du bois à l’aluminium.


Et si le dialogue entre nature et design se renouvelle avec de nouveaux procédés, l’espace public, n’est pas en reste. Ainsi, la salle thématique sur les frères Bouroullec, présente les Rêveries urbaines, installations issues d’une exposition faite à Rennes en 2016. Une présentation qui remet à l’honneur les espaces urbains « oubliés », comme ce pourrait être le cas de certaines places ou parcs. Comme une expérimentation, les designers ont imaginé des espaces où la nature serait à nouveau omniprésente. Des réalisations sont allées bien au-delà de la simple maquette puisque les villes de Paris, de Miami ou d’Aarhus les ont mis à l’échelle.

Nouvelles technologies et interêts environnementaux
La salle 8, axée sur la « Recréation numérique », présente des pièces conçues dans les années 2000, qui allient des savoir-faire et des processus de création nouveaux, rythmés par l’arrivée de l’impression 3D, à l’instar de la chaise Solid C2 (2004) de Patrick Jouin, première réalisation réalisée grâce à cette technique d’impression, ou de la chaise Adaptation Chair de Joris Laarman (2015). Une neuvième et avant-dernière salle, qui s’intitule « Chaises longues », propose de faire un parallèle sur l’évolution de cette dernière, au fil du temps, à travers la présentation de La chaise (1948) Charles & Ray Earles, de la Bone Chair Prototype (2006) de Joris Laarman et de la très étonnante Divan Duchess (2020) de la française Aurélie Hoegy.


L’exposition se clôt sur une dernière et dixième salle, intitulée « Biofabrication », qui expose les travaux de designers qui imaginent les biomatériaux comme des objets de recherche. En alliant procédés numériques et matériaux organiques, le résultat peut-être plus que surprenant. Le travail de Samuel Tomatis, diplôme de l’ENSCI en 2016, se concentre notamment sur la création d’un nouveau matériau fait à partir de déchet organique : les algues. Plus surprenant encore, le travail du Néerlandais Eric Klarenbeek, qui fut le premier à maîtriser la technologie du mycellium associé à l’impression 3D, présente la Mycellium chair (2018-2019), totalement biodégradable in fine.

Ainsi, « Mimèsis : un design vivant » dévoile un spectre de recherche et d’évolutions indiquant que le design vivant, au fur et à mesure du temps, continue d’intriguer et de fasciner les designers. Avec l’aide des nouvelles technologies et la prise en compte des problématiques sociétales, ces derniers proposent des pièces inspirées et tirées de la nature, manifestes et chargées d’histoires significatives.

À travers vingt-cinq pièces conçues par une dizaine de créateurs, l’exposition « UNBUILT s’invite chez eux » propose, jusqu’au 21 juin, une vision singulière du design, très XXIème siècle. Un design de niche, où les frontières entre art, architecture, sculpture et design sont troubles.
Né en 2020, UNBUILT – littéralement « non construit » – est une galerie d’artistes-designers d’un autre genre, proposant des objets non dictés par le marché, créés au départ pour le propre usage de leurs créateurs. « UNBUILT est une communité d’artistes qui pensent l’objet, explique la fondatrice et directrice Alexandra Fau. Elle réunit des meubles et objets d’artistes français et internationaux, libres de toute convention. Uniques ou en édition très limitée, ils sont faits d’intuition, d’invention, d’expériences sensibles, et ont été imaginés par amour, générosité ou nécessité. » À la fondation, UNBUILT – repéré sur le salon Collectible de Bruxelles -, révèle une sélection de pièces inspirées du langage plastique de chacun, dans un décor aux couleurs claquantes conçu par le peintre Maxime Testu.


Imaginées par Julie Béna, Santiago Borja, Hélène Labadie, FCK, Fallen Fruit (David Allen Burns et Austin Young), Alexandre et Florentine Lamarche-Ovize, Kamil Bouzoubaa-Grivel, Gary William Webb, Vincent Lamouroux, ou encore Sophia Taillet et Mateo Garcia, les œuvres tirent parti de l’espace en gradins. Tout en hauteur, près de la baie vitrée, Mirage Table de Sophia Taillet – dont on remarqua la lampe Venus sur le stand 13Desserts, à Collectible – table en verre, aux élégants piètements courbes, prend toute sa dimension à travers des jeux de lumière dus aux aspérités de la matière. Plus bas, les formes modulables des théières en grès ou vase en faïence de FCK-Frédérik Gautier rappellent des détails d’architecture brutaliste. Parmi d‘autres encore, la lampe Renart du duo Lamarche-Ovize, en faïence émaillée, semble sortir d’un conte pour enfant tout en faisant référence, par sa forme lovée, au bestiaire hybride des chapiteaux médiévaux. Quant à la sculpture en verre soufflé Belle quand tu pleures aux formes dégoulinantes d’Hélène Labadie, sa tonalité rougeoyante fait écho à celle de certains détails végétaux du tissu d’ameublement From the Garden and Field de Fallen Fruit, conçu pour le Victoria and Albert Museum de Londres. Ses motifs sont inspirés de planches d’herbier du XVIIIème siècle, sur un fond jaune fluo.
Originellement confidentiel, ce design est intéressant par sa démarche à rebours des conventions. En outre, il enrichit la discipline d’une nouvelle vision, celle d’un « art total » ou presque, sans hiérarchie ni catégorisation.

Labellisée Biennale internationale de Design Saint-Etienne 2022, La « Nef des Fous » ou la folie des transports au Frac Grand Large interroge l’objet dans son rapport très large au voyage, à travers une sélection d’objets design du Museum Design Gent, de films et œuvres d’artistes. Une exposition dont la scénographie étoffe un scénario fondé sur le tableau éponyme du peintre néerlandais Jérôme Bosch, à découvrir jusqu’au 31 décembre 2022.
Partant du postulat de la « folie » humaine des transports d’après-guerre, l’évènement débute, au 5ème étage du bâtiment, par une intelligente mise en situation de l’objet dans tous ses types de « transports » – affectif, géographique, monétaire… -, avec le film Provenance de la plasticienne vidéaste américaine Amie Siegel, évoquant la chaise « Chandigarh » du Corbusier. Composé d’une succession de longs travellings silencieux conférant au public l’impression de se déplacer, le film prêté par la Tate Modern met en avant le sens pluriel de cet objet iconique en fonction de ses contextes. Pièce stylée dans un intérieur occidental chic ou meuble de bureau fonctionnel, objet conditionné dans des entrepôts ou chargé sur un cargo en partance, la chaise repasse par Chandigarh, sa ville originelle. Le revers de l’écran évoque une vente aux enchères qui replace l’objet design dans sa dimension économique.


Le transport dans tous ses états
Au troisième niveau, cent pièces des années 1950 à nos jours provenant de la collection du Design Museum Gent dialoguent avec quelques-unes de l’institution, d’autres films et œuvres d’artistes. Tirant son titre du tableau éponyme de Jérôme Bosch dont la reproduction est visible dès l’entrée, mais aussi du texte de l’humaniste et poète allemand Sebastian Brandt, l’exposition, imaginée par la commissaire indépendante et autrice Mathilde Sauzet, nous emmène au cœur d’une « fiction de pêche miraculeuse sur le septième continent ». Sorte de métaphore matérielle de cette barque étonnante du XVIème siècle, au destin mystérieux, elle se décline en trois volets. Le premier, Vanity cases, célèbre nos objets de voyage, anciens et actuels, dans ce qu’ils ont de plus intime à l’homme mais aussi d’universel : un porte-préservatif en argent, une flasque d’alcool, mais aussi la première valise cabine, les iconiques plateaux-repas d’avion, une flanquée de « Tupperware », compagnons indispensables de nos sorties, dont une usine de fabrication est installée près de Gent…

Le second, Kitchen Tour, nous plonge au sein des foyers domestiques où il questionne indirectement la place de la femme après la seconde guerre mondiale. Cafetières, théières de tous âges, splendide service à thé et café de Zaha Hadid de 2003 côtoient non loin un ancien radio-réveil, un modeste grille-pain ou encore Ship Shape, petits récipients colorés en résine thermoplastique en forme de bateau de chez Alessi. Enfin, Self-Transports soulève le rapport affectif que nous tissons avec eux. Une cravate de Nathalie Du Pasquier est posée sur le dossier de la chaise longue « Prosim sedni » du designer architecte tchèque Bořek Šipek pour Driade des années 1980, près de « Feltri », fauteuil-trône de Gaetano Pesce et la « tavolo mobile infinito » créée par Studio Alchimia (Alessandro Mendini), comme des témoins, parmi bien d’autres, de mille histoires personnelles fantasmées.


Une scénographie adéquate au sujet
Cet « inventaire » matériel incarnant la notion de déplacement dans son rapport pluriel à l’humain, ne sortirait pas du lot si, au-delà de sa narration reliée aux méandres de l’art médiéval et de ses relations avec les films d’artistes, celui-ci n’était pas pertinemment mis en scène par le designer Julien Carretero. En effet, celui-ci pensa « La Nef des Fous » comme « une zone de transit, un centre de tri au sein duquel les objets et les œuvres se rencontrent pour un laps de temps avant d’être dispersés à nouveau ». En choisissant sciemment de nous embarquer dans des zones de fret transitoire, grâce aux contenants (cartons, palettes…) qui ont servi à faire voyager les pièces et aux « dispositifs ready-made » trouvés dans les réserves du Frac, sa scénographie durable ne magnifiant nullement le statut des objets de grandes ou plus modestes signatures, appuie avec justesse le propos. Non scientifique, fondée sur la sémiotique et la polysémie des objets, l’exposition qui livre ces derniers, tels quels, à l’appréciation du public, questionne les travers et l’avenir de notre société d’opulence. Dans l’air du temps.


Jusqu’ au 6 novembre, la Fondation Martell accueille une nouvelle exposition intitulée « La fin est dans le commencement et cependant on continue ». Un titre extrait d’une pièce de Samuel Beckett, qui trouve un écho étrange dans ce monde de « l’après confinement ». Une exposition pensée par la commissaire, Nathalie Viot autour des cinq sens, augmentés de deux nouveaux, la vulnérabilité et le mouvement, dans une approche synesthésique. Explications.
À Cognac, au cœur de la fondation Martell, l’exposition « La fin est dans le commencement et cependant on continue » prend forme dans le dédale de cuves ouvertes. À la demande de Nathalie Viot, ex-directrice de la fondation aujourd’hui dirigée par Anne-Claire Duprat, elles ont été réalisées par le groupe Chalvignac pour l’exposition précédente, et depuis conservées. Un jeu de dédales et de connexions, comme autant d’écrins offerts aux artistes et artisans pour s’exprimer.
Comme une mise en conditions, c’est une installation sonore du Berlinois Reto Pulfer qui accueille le spectateur des l’entrée. Allongé sur des coussins, le casque sur les oreilles, le spectateur est invité à se plonger dans des conversations fortuites – et récits « mnémoniques » pour « se mettre à l’écoute » de Gina, héroïne du roman post-apocalyotrique écrit par l’artiste en plein confinement. Prêtée par le FRAC Limousin Nouvelle Aquitaine, c’est aussi la seule œuvre de l’exposition qui n’a pas été conçue in situ.

Alchimie mécanique
Mis en condition, le visiteur contemple dans l’écrin suivant une étrange alchimie autour du mouvement. Une installation qui réunit la designeuse textile Jeanne Vicérial, qui poursuit son travail de « clinique vestimentaire » et la danseuse et fasciathérapeuthe Julia Cima. Ses sculptures textiles prennent littéralement corps et vie lors de temps de rituels dansés. Un étrange échange, entre un robot qui tisse à mouvement lent une robe à partir d’un fil, et une présence habitée de l’artiste. Une alchimie incroyable, entre la mécanique adoucie, qui bruisse comme une respiration, reliée par le prisme du tissage proche du corps. Le dispositif a été conçu avec l’aide de la société Ingeliance pour la programmation robotique. Cet espace est habité comme un sanctuaire; la machine vient relayer le corps, la sculpture dicte le mouvement… et interpelle ce que d’aucun appelle le 6e sens : la proprioception. Ce sens , »permet d’avoir une conscience plus ou moins précise de la position de son corps dans l’espace ». (cf Science et avenir, 27/9/2016).
Pédagogie active
Plus que la démonstration, c’est le ressenti qu’a privilégié l’artiste Odile Soudant pour évoquer la vue : le visiteur est invité à expérimenter physiquement dans un dispositif lumineux la création de phosphènes, ces images lumineuses que crée notre cerveau à la suite d’un éblouissement.
Le goût et l’odorat sont interrogés par Julie C. Fortier, dans un premier dispositif, de mise en résonance de ces deux sens, dans lequel un aliment est accompagné d’un parfum, à l’instar d’un condiment. Dans un second espace, un tapis en laine tufté laisse à celui qui s’y roule des impressions olfactives, comme un minipaysage improvisé. Les différents éléments – récipients en porcelaine, tapis; ont été faits sur place.


La nature est présente dans le parcours, par sa force de résilience. Partant du constat que l’on va développer une intuition par la prise de conscience de notre vulnérabilité– qui pourrait être le 7e sens de l’exposition ?–, Nathalie Viot a invité le botaniste Marc Jeanson à concevoir avec le duo de designers Alexandre Willaume et Marie Corail des installations valorisant la force d’adaptation des plantes. Plus loin, Rachel Marks invite au toucher, en dévoilant des sculptures de troncs d’arbre majestueuses, modelées à partir d’assemblage de véritables lianes de papier, dans une mise en scène incandescente, qui traverse littéralement les cadres porteurs de l’espace.
Amateurs éclairés et grand public, la force de ce parcours est de s’adresser à tous, dans une déambulation poétique qui donne aussi bien aux plus curieux l’envie de creuser le sujet après la visite.


Jusqu’au 6 novembre, Fondation d’entreprise Martell 16 avenue Paul Firino Martell 16100 Cognac,
Du jeudi au samedi de 14h à 20h – Le dimanche de 11h à 17h
Visites racontées le mercredi à 11h et 16h30

La Biennale de Venise est à l’art contemporain ce que le festival de Cannes est au cinéma : un must-be, grand raout arty avec 80 pavillons dans les Giardini, de nombreux solo shows produits dans de superbes palais par de grandes galeries internationales, mais aussi une exposition générale donnant le pouls de l’état de la création contemporaine. Cette 59e édition est partie pour rester dans les annales comme l’une des plus belles de ces dernières décennies. Florilège de plusieurs artistes ou œuvres « coups de cœur », au pavillon central des Giardini et à l’Arsenal.
Féminine, engagée, muséale, l’exposition internationale de cette 59e Biennale réenchante le monde tout en mettant en exergue ses soubresauts et enjeux actuels. Imaginée par la commissaire Cecilia Alemani, cette dernière rassemble 1433 œuvres de 213 artistes – dont 83 % de femmes -, provenant de 58 pays, sur le thème de l’humanité et ses métamorphoses, inspiré par les postulats de la surréaliste Leonora Carrington.
Une Biennale avec des artistes historiques et confidentielles aux Giardini
Aux Giardini, un premier choc a lieu devant Elephant, œuvre monumentale de l’Allemande Katarina Fritsch, Lion d’or d’honneur. L’hyperréalisme de sa sculpture interroge les notions de captivité et respect de la vie animale, dans une atmosphère d’exposition coloniale d’un autre temps. Entre autres, le pavillon met en avant des artistes féminines surréalistes qui n’ont pas toujours été considérées à leur juste valeur. Citons la Française Claude Cahun et ses autoportraits des années 30 tordant le cou aux représentations binaires, mais aussi Leonora Carrington, Leonor Fini, Jane Graverol, Remedios Varo, dont les œuvres virtuoses, souvent sous vitrine, plongent le spectateur au pays des mythes et du fantasme. Et mettent en lumière l’aptitude de la figure féminine à la métamorphose, effaçant les frontières entre les genres et les espèces.

Un « Arsenal » engagé, coloré, du vivant
Grand coup de cœur pour l’Américaine Simone Leigh, – également au sein du pavillon américain –, récompensée du Lion d’or. Accueillant le public dans la première salle de l’Arsenal, Brick House, sa figure gigantesque en bronze représentant une femme noire, mi-déesse, mi-mère, dépourvue de regard se tient debout avec force et évoque la notion de race, de communauté. Autour de celle-ci, les collographies de la Cubaine Belkis Ayón parlent du mythe fondateur des Abakuà, personnages afro-cubains sans bouche et regards hypnotiques… Autres découvertes, la Brésilienne Rosana Paulino et ses troublantes aquarelles de femmes-plantes mais aussi l’Haïtienne Myrlande Constant et ses nappes de soie brodées de paillettes et perles de verre évoquant des êtres hybrides mythologiques… À travers deux installations aux chromatisme flamboyant et graphisme entre abstraction et figuration, la jeune Dominicaine Firelei Báez parle de la diaspora africaine, alors que le Sud-Africain Igshaan Adams présente une installation merveilleuse et politique, faite entre autres d’os, petites perles, coquillages et fils… Au sein de la capsule « la séduction du cyborg », les costumes futuristes, hybrides et fantastiques des artistes allemands Lavinia Schulz et Walter Holdt, ayant révolutionné la danse dans les années 1920, prennent toute leur dimension. Notons encore les installations textiles et poétiques de la Canadienne Kapwani Kiwanga aux couleurs du désert au coucher du soleil, comme les sculptures biomorphiques, surnaturelles, composées de déchets plastiques rejetés par l’océan de la jeune Française Marguerite Humeau. Enfin, dans la dernière salle, la jeune pousse anglaise Precious Okoyomon traite de la « révolution écologique », à travers un parcours immersif dans un champs de plantes sauvages, où des sculptures en matériaux vivants vont évoluer avec le temps.
Au-delà du voile levé sur de nombre d’artistes féminines silencieuses, le parcours composé d’allers-retours entre l’histoire et l’actualité est fluide et très cohérent. Et reflète combien l’art n’est qu’un éternel recommencement. Une biennale de la réconciliation avec le public et la presse, aux critiques unanimes.


Au-delà du voile levé sur de nombre d’artistes féminines silencieuses, le parcours composé d’allers-retours entre l’histoire et l’actualité est fluide et très cohérent. Et reflète combien l’art n’est qu’un éternel recommencement. Une biennale de la réconciliation avec le public et la presse, aux critiques unanimes.
Il latte dei Sogni, the Milk of Dreams, jusqu’au 27 novembre 2022.
www.labiennale.org



Le musée des dentelles et broderies de Caudry valorise la modernité de son patrimoine vivant et des ateliers de son territoire via des expositions temporaires de jeunes couturier. Avec six maisons dentellières encore en activité, Caudry est aujourd’hui le pôle mondial pour la fabrication de la dentelle destinée à la haute couture et au prêt-à-porter de luxe. Le musée, situé dans un ancien atelier de 1898, évoque aussi les autres arts textiles du Caudrésis. Tissage, tulle, guipure et broderie font partie de la tradition textile de Caudry. Il se projette surtout dans l’avenir avec des expositions temporaires régulières qui mettent en avant le travail de couturiers actuellement en vogue. En ce moment, et jusqu’au 24 décembre 2022, le collectif On Aura Tout Vu, dévoile sa passion pour le détournement des belles dentelles.
Roger ne s’y attendait pas. Des gens venus des quatre coins de France et d’ailleurs l’écoutent parler religieusement. Scrutent ses moindres faits et gestes. Dissèquent chacun de ses mouvements et admirent sa dextérité, suivent des yeux le fil de son histoire (et de son ouvrage)… ou du moins ils essaient. « Il y a quelque chose de magique quand on voit tous ces fils se croiser, se nouer, s’entrelacer et devenir s’enthousiasment devant ce crochet fabriqué de ses mains à l’aide d’un hameçon de pêche et d’une douille de cartouche ramassée dans les bois. » Puis quand le silence revient, après le ballet des 1096 chariots qui viennent capturer un fil de trame que la navette de la chaîne vient de soulever, les questions fusent. « Que se passe-t-il si un fil casse ? » « Combien de temps faut-il pour faire un centimètre de dentelle sur ce métier Leavers de 1891 ? » « Etes-vous artisan d’art ou artiste ? « Quelles sont les qualités à avoir pour pratiquer ce métier d’art ? » « Combien êtes-vous en France et dans le monde à savoir faire cela ? »

À la cinquantaine passée, le tulliste a vu sa carrière professionnelle prendre un tournant absolument inattendu. C’est pourtant une évidence. Le caudrésien est le meilleur des guides conférenciers qu’un musée puisse rêver avoir. Pendant plus de 23 ans, il a fabriqué de la dentelle sur des métiers centenaires de Sophie Hallette, l’une des six dernières entreprises mondiales capables de produire cette dentelle exceptionnelle, aujourd’hui rassemblées sous le label Solstiss. Ou plutôt il a réglé les machines qui ont permis de fabriquer la plus belle, la plus fine et la délicate des dentelles : la Leavers.
Un peu de mécanique
Contrairement à la plupart des autres dentelles, la dentelle Leavers n’est pas tricotée. Les plus courantes, celles que l’on achète dans le commerce, en grande diffusion, qui court partout sur les bretelles de soutiens gorge jusque dans les dos, qui subliment les manches, cols ou poignets de nos chemisiers, voire sur le corps tout entier, sont réalisées comme des pulls. Il s’agit de mailles dont les boucles s’enchevêtrent les unes dans les autres. Un seul fil est crocheté pour constituer l’étoffe.

Leavers ou Textroniques
À l’inverse, la dentelle Leavers est réalisée sur un métier spécifique, baptisé métier Leavers du nom de son inventeur britannique John Leavers. Apparu en 1813 et après avoir fait la fortune des tisserands caudrésiens qui ont su exploiter toutes les capacités de ces métiers, il n’en reste aujourd’hui que très peu et leur fabrication s’est arrêtée à la moitié du siècle dernier. Les seuls encore en activité le sont en France, exclusivement dans le Nord. À Calais, les métiers plus étroits pourvoient la dentelle Leavers de la lingerie et de la corsetterie haut de gamme.

À une cinquantaine de kilomètres de là, Caudry, qui n’a pas perdu son outil de production durant la première guerre mondiale, a pu offrir de larges métrages de la plus fine et de la plus délicate des dentelles. C’est sur des métiers Leavers de Caudry que les dentelles des robes de haute couture sont imaginées, conçues et produites. Les couturiers estiment d’ailleurs que la Leavers est la « vraie » dentelle. Les autres, « textroniques » ou « Rachel », n’en seraient que des très pâles imitations. John Leavers peut en outre se flatter d’être le père du seul tissu né en Europe et d’avoir a mis au point un métier à tisser (qui reprend le principe du tissu) auquel une étape de nouage supplémentaire rend l’étoffe beaucoup plus aérée.
Orgues de Barbarie
En effet, les rangées horizontales de fils qui sont traversées alternativement et selon un ordre très précis, de l’ordre de la partition de musique, justement programmé sur des cartons qui rappellent ceux des orgues de Barbarie, peuvent s’arrêter à tout moment … puis reprendre plus loin. La Leavers ressemble à réseau tentaculaire et arachnéen de petits nœuds dont la finesse et la légèreté sont sans pareil. Ils forment des dessins, des graphismes et des perspectives qui font toujours aujourd’hui le bonheur des stylistes de mode. Au-delà des motifs floraux et végétaux, dont les programmes jacquards s’entassent à perte de vue dans les réserves du musée, la tendance s’oriente très clairement vers des esthétiques beaucoup plus géométriques, voire cubistes ou pointillistes.


On a pas encore tout vu
C’est une évidence lorsque l’on poursuit le parcours de la visite du musée. Comme de tradition, le premier étage de l’ancien atelier de dentelle en brique rouge et à large baie vitrée qui abrite le musée, consacre son espace à une exposition temporaire contemporaine. En ce moment Caudry met à l’honneur le collectif de haute couture On aura Tout Vu. Composé de Livia Stoïanova et de Yassen Samouilov, On Aura Tout Vu est une maison anticoformiste, qui a fait défiler des drones, sculpté de la céramique, bakélite ou composite pour habiller des corps féminins, et fait voler dans les plumes pas mal d’idées reçues sur cette activité typiquement française à cheval entre l’artisanat et l’art. Elle est extrêmement fidèle à la dentelle Leavers et n’a jamais travaillé qu’avec de « vrais denteliers » – ceux de Caudry. L’exposition (Re)Belles dentelles braque les projecteurs sur leur extrême créativité mais aussi sur l’immense potentiel de la dentelle Leavers. Elle apparaît ici sous un jour très moderne, presque futuriste.

Et si Ulysse, dans son parcours, avait échoué à Porquerolles ? Dans son exposition « Le Songe d’Ulysse », la Fondation Carmignac propose une adaptation du mythe, en proposant au visiteur un parcours libre et sensoriel, dans une magnifique sélection orchestrée par le commissaire Francesco Stocchi. Une invitation au voyage sur l’île de Porquerolles à ne pas manquer, du 30 avril au 16 novembre.
On ne le rappellera jamais assez : ce que propose la Fondation Carmignac au public, plus qu’une visite, est une expérience. Dès l’entrée, l’immersion commence par une infusion proposée, qui provient du recueil de la rosée du matin. Tout un symbole poétique, qui invite à prendre le temps. Puis, les visiteurs sont invités à se déchausser pour profiter, pieds nus, de la fraicheur des dalles des salles d’exposition construite sous la bâtisse-mère de ce parc classé : une bénédiction pour qui visite en pleine chaleur, et un rituel qui ajoute à la déconnexion proposée.
Cette année, après le succès de la « Mer imaginaire », c’est au cœur du « Songe d’Ulysse » que l’immersion artistique est proposée. Ici, on prend son temps, et l’exposition sous le commissariat de Francesco Stocchi conjugue habilement quelques pièces permanentes, des éléments de la collection de la fondation, et des œuvres qui viennent compléter la ligne artistique.

Oeuvres de Roy Lichtenstein et Niki de Saint Phalle
© Fondation Carmignac - Photo Marc Domage
Un temps d’immersion
Ici, tout est une question de tempo. La scénographie propose une immersion progressive, avec une salle de préambule où l’on retrouve une tapisserie à l’esprit très labyrinthique. Puis un temps de pause, entre contemplation et méditation, est proposée avec le sas bienfaisant de Bruce Nauman et d’Olafür Oliasson : entre fontaine sculpturale et des poissons-volants, le visiteur est invité à un lâcher-prise tout en douceur, à s’imprègner progressivement du lieu, au cœur d’installations sonores et visuelles. Il s’ensuivra un deuxième sas, avec une œuvre monumentale de Martial Raysse, récemment acquise et pour la première fois dévoilée au public : in assemblage de regards, avec cette fascinante beauté plastique propre à la signature de l’artiste, qui cette fois, ajoute à ses esquisses de visages, des éléments en relief. Initialement, le tableau était modulable, il atteint ici sa phase finale et change même de nom pour devenir « faire et défaire Pénélope ».

Oeuvres de James Rosenquist et Arcangelo Sassolino
© Fondation Carmignac - Photo Marc Domage
Puis le visiteur, en confiance, est invité à se perdre, sous le miroir d’eau. Une installation créée in situ de Jorge Peris vient renverser les valeurs : ici, un navire échoué devient un repère central. À la croisée des chemins, il renvoie sans cesse le visiteur à une autre perception, tout en jouant de l’ombre et de la lumière, entre protection et perdition…
Le plaisir de se perdre
À chacun de se laisser porter pour déterminer son parcours, au cœur d’un dédale improvisé ; au hasard d’œuvres entraperçues au loin, sur lequel le regard se pose, d’engagements, de trompe-l’œil. Certaines installations se dévoilent à la croisée des chemins, d’autres se répondent. Et c’est toute la spécificité et l’intérêt de ce jeu de déambulation. Loin des contraintes des parcours fléchés, chacun ressent une liberté d’aller et venir. Les impatients repèrent au détour de croisements, dans les jeux de perspectives ou les effets de miroirs, les œuvres à venir, d’autres choisiront de se laisser porter, pas à pas, comme un tâtonnement labyrinthique. Sont alternées dans les parcours des installations, des œuvres plastiques et photographiques. On retiendra par exemple le superbe Richter, comme le Warhol étonnamment blanc ; le choix est vaste dans ces quelques 70 œuvres exposées.

Oeuvres de Jenny Holzer et John Baldessari
© Fondation Carmignac - Photo Marc Domage
Un rêve éveillé
Du voyage tourmenté, voire anxiogène – à l’image de l’installation de Sossalino – à une véritable introspection, le songe se vit comme une dérive trop longue d’Ulysse, entre impression blanche onirique comme un décalage spatio-temporelle, entre l’immersion dans une nouvelle dimension, et un jeu mémoriel. Identité, spiritualité, sciences… chacun construit son odyssée, à son rythme, et ses propres rituels. Car la force de cette scénographique, au-delà de livrer l’espace entier au visiteur, comme un paradoxe, c’est de retrouver ce navire échoué. On repasse, on repart, on contourne… et à chaque fois, c’est une nouvelle approche de l’œuvre, une nouvelle vision, appropriation.

Oeuvres de Camille Henrot, Haris Epaminonda, Tony Matelli et Yves Klein (reflet)
© Fondation Carmignac - Photo Marc Domage
Alors, comme un signe de douceur dans ce dédale, la fraîcheur des dalles sous les pieds nus rappelle aux visiteurs la sensation du sable ferme, lorsqu’il est humide, et le garde arrimé au rivage, prêt à partir, la tête dans les embruns du voyage.
Les artistes (liste non définitive) : Micol Assaël, John Baldessari, Miquel Barceló, Jean-Michel Basquiat, Marinus Boezem, Louise Bourgeois, Mark Bradford, Francesco Clemente, Adger Cowans, Willem de Kooning, Niki de Saint Phalle, Olafur Eliasson, Haris Epaminonda, Leandro Erlich, Urs Fischer, Cyprien Gaillard, Douglas Gordon, Duane Hanson, Keith Haring, Jacob Hashimoto, Camille Henrot, Jenny Holzer, Thomas Houseago, Rashid Johnson, William Kentridge, Yves Klein, Oliver Laric, Roy Lichtenstein, Tony Matelli, Adam McEwen, Janaina Mello Landini, Bruce Nauman, Marilène Oliver, Jorge Peris, Alessandro Piangiamore, Benoît Pype, Carol Rama, Ann Ray, Man Ray, Martial Raysse, Odilon Redon, Gerhard Richter, James Rosenquist, Miguel Rothschild, Arcangelo Sassolino, Egon Schiele, Cindy Sherman, Günther Uecker, Willem Adriaan van Konijenburg, Adrián Villar Rojas, Andy Warhol …

Qui aurait pensé qu’un jour, on associerait au terme de paysan celui de designer ? À l’aune des bouleversements que l’on connaît, l’agriculteur actuel repense son métier, ré-appréhende les sols, crée de nouveaux outils pour mieux vivre et nous nourrir, tout en valorisant Mère-nature. En combinant pratiques anciennes et high-tech, ce gentleman farmer version XXIe siècle défend la notion d’agroécologie et tente de répondre aux questions fondamentales de notre époque et celles à venir. Une exposition-manifeste.
« Paysans designers, l’agriculture en mouvements » explore la notion de Farming design [design de l’agriculture, ndlr], en dressant le portrait d’une nouvelle génération de paysans, à travers la présentation de leurs visions très à l’écoute de la nature et de ses comportements. « Agriculture et design ? Le lien va de soi, car le premier domaine constitue un des enjeux majeurs de notre société et une des grandes questions du design, ce sont les procédés de production, explique Constance Rubini, directrice du musée et commissaire de l’exposition. Et puis, un des rôles du design actuel n’est-il pas d’inventer de nouvelles réciprocités ? On dénombre aujourd’hui beaucoup de parallèles entre ces pratiques et celles du design. » Prenant place dans les espaces d’expositions temporaires installés dans l’ancienne prison du XIXe siècle accolé au bâti fondateur du musée, le parcours, divisé en deux parties par un couloir orné des portraits des « pionniers » de la tendance, se déploie de chaque côté de deux grandes cours, autour desquelles les anciennes cellules carcérales traitent de nombreuses thématiques.
Exposition ''Paysans designers, un art du vivant'' © madd-bordeaux
''Des Jardins dans la ville'', Les graines comme patrimoine vivant, cour d’honneur du madd-bordeaux. Jardin imaginé et parrainé par Caroline Miquel, paysanne maraîchère, fondatrice des Jardins Inspirés au Taillan-Médoc, Gironde
Portraits de paysans en designers
Dans la première des cours intérieures, tel un état des lieux sur le sujet, l’exposition évoque les avancées de neuf « paysans-chercheurs » internationaux à travers une scénographie végétale, en mue. Dans la Drôme, Sébastien Blache, ex-ornithologue du Muséum d’Histoire Naturelle et Elsa Gärtner plantent entre autres des arbres et des haies, installent des nichoirs, afin de développer et regénérer la biodiversité. Au Burkina Faso, la démarche agroécologique globale du domaine d’Adama Dialla s’est mise en place avec l’association locale « Association Inter-zone pour le Développement en Milieu Rural » (AIDMR) et une seconde, française, « Terre & Humanisme ». Alliance et rotation des cultures, gestion rationnelle de l’eau constituent quelques-unes de ses pratiques agroécologiques adaptées au lieu. Autre exemple, au Brésil, Ernst Götsch, qui ne se sépare jamais de sa machette ici exposée, a observé ses sols dégradés, destinés à des projets immobiliers, et y a retrouvé quatorze sources. Le résultat ? En dix ans, une forêt dense a pris place et redonné au terrain toute sa fertilité.

© Arthur Fosse

Le design pour une image plus désirable du métier
Quant aux douze cellules attenantes, elles abordent des points clés comme les semences, le levain, la standardisation du vivant, mais aussi présentent une image plus attractive de cet acteur de la terre, à travers des installations, interviews et film. Dans l’une d’elles, le reportage de Colombe Rubini présente trois « jeunes pousses » à l’écoute sensible de leurs bêtes ou de leurs terres : la bergère Maina Chassenet, l’éleveuse de cochons Nina Passecot et le producteur de thé en pays basque, Mikel Esclamadon. Au fil des espaces, se dessine donc le visage d’une paysannerie en lien très intime avec sa terre, qui travaille en réseau, partage ses connaissances, ses outils, ses matériaux. Pour preuve, la coopérative française l’Atelier Paysan diffuse librement des plans sur internet, comme ceux des maquettes exposées de « l’Aggrozouk », porte-outil respectueux des sols, au design très lunaire, ou du « cultibutte » conçu pour façonner ou entretenir les buttes.

Une autre section évoque par un jeu de comparaisons la régénération des sols, sous le prisme de la permaculture ou de l’agroforesterie redessinant les paysages. L’exposition nous amène également à réappréhender l’eau comme un « cycle », avec l’installation de l’atelier CTJM des designers Charlotte Talbot & Jonathan Mauloubier, évoquant la transpiration journalière d’un chêne – jusqu’à 500 litres d’eau -, en été. Mais aussi à « entendre », « observer » l’intelligence des plantes qui transmettent et émettent des signaux, comme le démontre le neurobiologiste végétal italien Stefano Mancuso, mais aussi la conférence du biologiste Francis Hallé, spécialiste de l’écologie des forêts tropicales, à Montréal, en 2018, audible in situ.
Design repensé des outils et étudiants-designers en agriculture
« Campagnoles », « presse-mottes », « grelinettes » … Dans la seconde cour sont réunis de « nouveaux » outils paysans plus malléables, s’inspirant de ceux avant l’ère industrielle, dans une scénographie de François Bauchet et Jean-Baptiste Fatrez. Enfin, comme un clin d’œil à l’avenir de ce thème en regard du design, le musée expose les propositions des étudiants de l’ECAL – Ecole cantonale d’art de Lausanne – sous la direction d’Erwan Bouroullec, petit-fils d’éleveurs. Des installations un tantinet pince-sans-rire, qui rafraîchissent notre mémoire en dénonçant, entre autres, la mainmise de la Chine sur la banane ou le transport toujours très polluant de marchandises.


Proposant un éclairage prospectif, inédit et instructif sur l’agriculture, l’exposition peut paraître complexe par ses propos très scientifiques et ses multiples points de vue, pour le simple amateur de design. Cependant, cette présentation qui s’étend dans certaines fermes et vignobles bordelais ainsi que dans les espaces plantés, à dessein, dans divers quartiers de la ville, est aussi la parfaite illustration des propos du designer américain Paul Rand, stipulant que tout était design. Everything is Design, comme l’agriculture !
Paysans designers, l’agriculture en mouvement, Musée des Arts décoratifs et du Design, 39 rue Bouffard, Bordeaux (33000).
www.madd-bordeaux.fr jusqu’au 8 mai 2022.

Capitale de la culture 2022, la cité luxembourgeoise d’Esch-Sur-Alzette a notamment choisi de mettre en valeur les connexions entre design numérique et histoire patrimoniale de son bassin minier à travers deux expositions valorisant l’impressionnant site industriel reconverti d’Esch Belval. Une interaction du multimédia et de l’architectural qui induit un principe très actuel du « remix », dans un saisissant mélange esthétique entre réalités d’hier et d’aujourd’hui.
Impressionnant. Telle est la première pensée qui saisit le visiteur lorsqu’il arrive sur le site d’Esch Belval, une grande friche industrielle reconvertie en site culturel et universitaire, où trône encore tel un géant majestueux et endormi l’un des énormes haut-fourneaux qui a fait la renommée de l’acier luxembourgeois et en particulier de celui produit dans la cité frontalière d’Esch-sur-Alzette. Aujourd’hui, la dimension sidérurgique du site a vécu. Mais la grande opportunité donnée à la ville de valoriser à la fois son patrimoine passé et sa dynamique artistique et créative actuelle, à travers sa nomination comme capitale européenne de la culture 2022, trouve toute sa dimension dans les deux installations-phares qu’accueille l’endroit à cette occasion.

Identité et diversité sur le gril
Conçue en partenariat avec le ZKM de Karlsruhe, temple de l’art numérique allemand lui-même situé dans un ancien ensemble industriel, l’exposition « Hacking Identity / Dancing Diversity » offre au cœur du gigantesque bâtiment de la Möllerei (un grand volume construit en 1910 et qui servait à l’origine à la préparation du minerai de fer et des charges de coke pour le haut fourneau voisin) une intrigante convergence de l’ancien vers nouveau, mettant en avant des problématiques sociétales très actuelles dont la création numérique aime s’emparer (questions d’identité, de diversité, de manipulation/utilisation des données). « Hacking Identity / Dancing Diversity » scénographie donc dans l’immense structure 25 installations dont le regard, pourtant serti dans le foncier passé, résonne avec une dimension fortement contemporaine, à l’image de l’énorme fresque digitale qui sert de point de repère visuel immédiat sur la grande passerelle centrale.
Long défilé d’animaux virtuels sur un écran de plusieurs dizaines de mètres épousant la dimension démesurée des lieux, le Marathon Der Tier (Marathon des Animaux) des Allemands Rosalie et Ludger Brümmer s’inspire de la radiographie, de la radioscopie et de la chronophotographie de la fin du XIXe siècle pour traquer l’intemporel. Son inspiration art/science colle à la dimension technicienne des lieux. Un axe très prisé des arts numériques actuels que l’on retrouve également au niveau inférieur, dans l’étrange sculpture robotique Deep And Hot de Thomas Feuerstein, liant machinisme et biologisme à travers cette forme industrieuse du réacteur, constellée de sphères polies renvoyant à la dimension moléculaire du vivant.

C’est à ce niveau que se trouve la grande majorité des pièces. On y découvre notamment l’imbrication de la complexité grandiose de l’espace physique à la complexité plus intérieure de l’humain, à travers l’installation à technologie de reconnaissance faciale Captured de la Finlandaise Hanna Haaslahti : un étrange ballet chaotique d’avatars à l’écran, saisis à partir d’une caméra scannant le public volontaire, et induisant une réflexion sur la manière dont la violence est exercée et perçue au sein d’un groupe d’individus.

La prouesse d’intégration technologique dans un environnement architectural immersif encore très industriel se poursuit dans les sous-sols de la Möllerei. L’impression de descendre dans les organes internes de l’usine est très forte tant le décor demeure brutaliste. Et c’est là que l’on découvre la pièce la plus curieuse : le Formae X 1.57 du studio de design numérique allemand Onformative. Cette coupole aux couleurs variables, posée à même les scories, réagit aux modifications atmosphériques du lieu (lumière, air humidité), mais aussi au mouvement du public. Une partition commune entre l’homme et la machine qui tombe sous le sens.

Dispositif technologique et mémoriel
Car c’est justement là, dans cette interaction en temps réel de l’industriel ancien et du numérique moderne, que perce ce principe actif du « remix », renvoyant aux musiques actuelles et aux cultures du DJing. Un modus operandi qui se retrouve au centre même de la deuxième exposition présentée sur le site et justement dénommée Remixing Industrial Past (Constructing The Identity of The Minett) – Le Minett étant le nom du district minier du sud-est du Luxembourg dont Esch est le pôle névralgique.

Mis en place dans la Massenoire, un bâtiment qui abritait les divers équipements servant à la fabrication de la masse de bouchage du trou de coulée (à base de goudron), le dispositif propose ici une collision plus concentrée mais tout aussi spectaculaire entre patrimoine et création numérique. Dû au travail du collectif d’artistes et designers italiens Tokonoma, en collaboration avec leurs compatriotes de la compagnie de design intérieur 2F Archittetura, l’installation dévoile une kyrielle d’écrans suspendus à taille multiples et de boxes thématiques entrant en résonance avec des lieux encore très perméables à leur passé industriel. L’enchevêtrement très structuré des différents éléments multimédias dans cet espace lui aussi préservé, où les machines sont encore en place, délivre une scénographie captivante et totalement vivante. À l’écran ou en bande-son, archives et bruitages du travail des anciens mineurs et ouvriers y surlignent en effet la tonalité humaine et la perpétuation d’un travail de mémoire particulièrement mis en valeur.

À l’arrivée, il est donc plutôt agréable de constater à quel point le design numérique peut être vecteur de rapprochement esthétique et intemporel entre patrimoine architectural, identités humaines et création artistique contemporaine. Une transversalité des formes et des enjeux territoriaux que le concept de « remix » marie plutôt bien autour de l’ancrage territorial d’Esch 2022.

Selon Olivier Peyricot, cette édition de la Biennale de Design présente un « design modeste, pas de grands gestes », et donne des pistes, des outils, pour alimenter le débat sur les grands enjeux actuels : l’environnement, la production, la mobilité et la façon d’habiter. En prenant pour thème « Bifurcation(s) », la manifestation dresse un constat sans appel – nous sommes à un tournant où il est urgent d’agir – et positionne les designers comme des acteurs essentiels des mutations à l’œuvre. À noter, que pour la première fois, la Biennale durera 4 mois, jusqu’au 31 juillet.
« Ici vous ne trouverez pas de solutions, mais de quoi vous interroger et débattre » : c’est en substance le credo d’Olivier Peyricot, directeur scientifique de la 12e Biennale Internationale Design Saint-Etienne, lorsqu’il présente cette édition.
Et c’est peu dire : dans l’ensemble du parcours des expositions proposées à la Cité du design jusqu’au 31 juillet, les thématiques rivalisent de questionnements, pour peu que le visiteur prenne le temps de se plonger dans les nombreuses explications inscrites sur les cartels.
Biomimétisme, nouvelles mobilités, radioscopie de nos vies domestiques, modes de production… toutes les expositions expriment une expérience ou une nécessité de « bifurcation (s) » qu’elle soit «subie ou choisie » comme l’exprime Thierry Mandon, directeur général de la Cité du design.
Une affirmation de l’événement comme une laboratoire de recherches, renforcée par les nombreux work in progress et conférences qui auront lieu tout au long de ces quatre mois sur les différentes sites. En effet, si l’on a connu dans la dernière décennie de biennales portées par des commissaires inspirants, à la ligne artistique radicale ou quasi philosophique – on se souvient par exemple de l’édition autour de la « Beauté » portée par Benjamin Loyauté en 2015 –, depuis deux ou trois éditions, la Biennale vient nourrir des réflexions plus sociétales – à l’image de la très dense édition « Working promesses » en 2017. L’événement international affirme ainsi un positionnement fort du design au cœur des sciences humaines, comme un outil d’exploration et d’expérimentations pour accompagner les mutations.
Ainsi, si les expositions comportent dans l’ensemble une grande présentation de design produit, elles ouvrent aussi le rôle du designer comme concepteur de processus, de services, en réponse à des usages, des évolutions nécessaires, des comportements, et des questions économiques. Le design est stratégique, artistique, et politique, dans le sens « au service de la cité ».

Récits et recherche à la Cité du design
Parmi les expositions qui viennent appuyer ce positionnement, on citera la passionnante « Autofiction, une biographie de l’automobile », Olivier Peyricot et Anne Chaniolleau abordent le design automobile d’un point de vue avant tout anthropologique, en interrogeant les imaginaires générés et les codes d’appropriation. Le récit proposé n’en oublie pas l’éternelle question de la ressource et des matériaux, les recherches en design de ce « phénix technologique qui ne cesse de renaître », avec ses espoirs et tâtonnements, notamment autour de l’échec de la voiture dite « autonome ».
Autre signe des temps, c’est un continent entier – et non plus une ville ou un pays, comme ce le fut avec Detroit pour l’édition de 2017 ou la Chine en 2019 – qui est à l’honneur, à travers l’exposition «Singulier plurielles » de Franck Houndégla. Entre design graphique, macro-systèmes et micro-systèmes, l’exposition explore d’autres façons de concevoir, de produire et d’habiter. « Ce sont des projets nés de concepteurs divers, mais qui dans leur démarches partagent les modalités du design » souligne le commissaire. Designers, makers, architectes, ingénieurs, inventent, transposent des process, détournent des objets, des services pour le collectif. Cela va du créateur d’effets spéciaux qui transpose ses compétences pour la réalisation de prothèses, l’association d’un bijou connecté à une plateforme de données pour la mise en place d’un dispositif de e-santé, la construction d’automobile non standard répondant ainsi à une utilisation plurielle (confection textile, agriculture, hôtellerie…), l’utilisation de matériaux locaux pour l’architecture jusqu’à la recherche de « brique sans déchets »…
Enfin, parmi la dizaine d’expositions présentées sur le site de la Cité, on retiendra aussi la note de fraîcheur, d’optimisme, apportée par « Le Monde sinon rien » : un commissariat mené par Benjamin Graindorge, designer et enseignant à l’ENSADSE et la chercheuse Sophie Pène au Learning Planet Institut, qui part du postulat de la richesse des territoires de création de la jeunesse. Le pari est fait d’explorer sur dix ans les projets de diplômes d’étudiants d’un réseau d’établissements, et d’y déceler les germes d’un « New Bauhaus », autour du « vivant ». Selon Sophie Pène, il s’agit de « montrer la puissance de la création dans les moments de transition. On parle facilement d’innovations tech, mais peu d’habitudes, de comportements, de culture, de création. La deuxième idée est de montrer que la créativité de la jeunesse tire les transitions, est nécessaire, que le rapprochement entre les sciences et les arts, et les frontières poreuses qu’on peut mettre en place sont vraiment les conditions de l’émergence de projets puissants. » L’exposition englobe ainsi dans le concept d’ « école de création » les laboratoires scientifiques, les makers labs, les tiers-lieux, les écoles d’art et de design. À travers des projets très divers – d’objets musicaux pour autisme à une distillerie pirate !– il s’agit surtout de montrer la fertilité des territoires d’exploration, leurs résonances, et surtout une énergie, un désir, et un pouvoir d’agir.
Des événements en ville et en périphérie
Sur le site de Firminy, l’église Saint-Pierre accueille une exploration de Döppel Studio autour du cabanon de Le Corbusier : autour de 6 prototypes, disséminés dans le lieu, le duo de designers imagine des micro-architectures à poser dans un champ, pour se détendre, se reposer, partager des moments de pause dans une utilisation nouvelle des parcelles en jachère avec des constructions facilement déplaçables et exploitant un autre rapport au paysage.
Au cœur de la ville, le musée d’art et d’industrie propose pour sa part une habile mise en situation d’oeuvres contemporaines d’artistes en résidence au Creux de l’enfer. On retiendra par exemple l’installation au milieu des armes de l’œuvre de Vivien Roubaud, qui fige dans du verre des explosions, comme un arrêt sur image hors du temps.
Enfin, parmi les nombreuses autres événements, le collectif Fil Utile composé de 17 membres dont la designeuse textile Jeanne Goutelle propose au sein de l’ancienne école des Beaux-Arts,« Relier-délier ». Cette exposition met en scène des installations de créateurs mis au défi d’intégrer un nouveau matériau à leur savoir-faire. Se répondent des installations étonnantes, depuis la délicate association du ruban et de la porcelaine à des « graphiques en laine» réalisés à la main, donnant sous cet aspect doux et lumineux, une vision assez glaçante de l’industrie textile.
Englobant plus de 200 événements diversifiés autour de 7 expositions majeures, la Biennale de design cherche à toucher tous les publics. Bien sûr, on rêverait d’avoir une grande rétrospective exposée – à l’image par exemple de la didactique «Designers du design» à Lille Capitale du design en 2020–, mais au sortir des expositions, il reste une telle impression d’effervescence de recherches, de bouillonnement créatif, de pistes explorées, que l’on pressent un avenir inventif, avec des solutions à portée de mains. Et sans pour autant en dresser un état des lieux bien clair, on ressent combien le secteur du design a un rôle décisif à jouer dans la transformation de notre monde. Pour peu qu’on le reconnaisse et lui donne les moyens de nous aider à prendre la bonne bifurcation.
La Biennale de design de Saint-Etienne en quelques chiffres
> 4 mois d’ouverture
> 48 installations
> 7 expositions sur le site Cité du design
> Plus de 235 designers représentés
> 222 événements sur la métropole stéphanoise
> 24 colloques et conférences

Yves Saint Laurent et l’art, c’est une longue histoire… Et une exposition étonnante qui court jusqu’au 15 mai : au lieu de rassembler toutes les œuvres qui ont inspiré le couturier dans un même lieu, ce sont les robes, silhouettes et toilettes du couturier qui se déplacent là où sont exposés leurs modèles.
Si l’on doit mesurer le talent d’un artiste et l’immensité de son art au nombre de musées qui exposent son œuvre, alors Yves Saint Laurent est un très grand. On savait qu’il était un grand couturier. Le grand public sait peut-être moins qu’il a été un grand amateur d’art et que différents peintres, sculpteurs, artistes et courants l’ont nourris et inspirés. Du 29 janvier au 15 mai 2022, six grands établissements parisiens mettent en lumière chacun un aspect de la personnalité et de l’univers du créateur. Le format est inédit. L’exposition forme un parcours de plusieurs chapitres et épisodes de la vie du couturier, comme c’est souvent le cas des monographies.

L’originalité réside dans le fait que ces chapitres soient eux-mêmes répartis dans plusieurs musées de premiers rangs de la capitale de la mode. « Yves Saint Laurent aux Musées » permet à l’œuvre du couturier de se déployer non pas dans un, ni deux, ni trois mais six hauts lieux de la culture.


Au musée d’Orsay, les robes impressionnistes répondent aux toiles de Monet, Manet. Le musée Picasso sert d’écrin à la période rose et aux toilettes cubistes YSL, quand le musée d’Art moderne et le Centre Pompidou posent face à face les toiles, sculptures et œuvres modernistes et contemporaines, dont la fameuse robe Mondrian, celle qui fera connaître le jeune créateur au monde entier en 1966. L’exposition itinérante se poursuit au Louvre et bien sûr, au musée Yves Saint Laurent, qui célèbre comme il se doit les 60 ans du tout premier défilé du couturier.


Les années de jeunesse du couturier Azzedine Alaïa sont l’objet d’une exposition inédite, rue de la Verrerie à Paris.
Alaïa n’a pas toujours été le phénomène de la mode, mondialement connu, devant lequel se prosternent des millions de fans de mode, de beauté, d’architecture du corps. À ses débuts, Azzedine Alaïa ne faisait pas de collections. Il cousait des robes pour les femmes de sa famille, ses amies. Et c’est là qu’il a tout appris. « Quand je travaille sur un mannequin, c’est comme si je manipulais de la glaise. Je moule, je monte, je démonte, je couds, je découds. Je peux reprendre une manche à l’infini. C’est par l’infini des gestes et des essais, par le travail de la main que je me suis initié à la coupe et que sans doute j’en ai percé une partie du mystère » avait-il un jour confié.


Si la vie du couturier décédé en 2017 semblait bien connue, une exposition inédite retrace ces années fondatrices. Elle se tiendra jusqu’au 24 octobre, sous la grande verrière de son appartement loft, devenue galerie et écrin de sa Fondation, rue de la Verrerie, dans le Marais à Paris.


À travers des documents d’archives, des photographies et des dessins, présentés souvent pour la première fois, le parcours analyse les années qui séparent le couturier en herbe, sur le point de quitter Tunis pour Paris dans les années 1950, jusqu’à l’explosion du style Alaïa à l’orée des années 1980. On y découvre par exemple que sa passion pour la plastique du corps féminin est née une nuit, dans les alcôves du Crazy Horse. Dès lors qu’il sculpte les costumes des danseuses du cabaret, il fait du corps de la femme son argument. Celui qui le distinguera de tous les autres.

Pour sa programmation Hors les murs, la Villa Noailles lance une exposition centrée sur le dessin de designer. Une série inaugurée par Pierre Charpin, déjà exposé à la Villa Noailles en 2015 à l’occasion de la Design Parade de Hyères. Une exposition tenue à l’Hotel des Arts de Toulon du 5 mars au 30 avril, qui propose de découvrir des dessins originaux, et pour beaucoup inédits.
Le dessin constitue une étape nécéssaire dans le processus de création pour beaucoup de designers car il permet une vision profonde de l’univers créatif. Pour Pierre Charpin, designer de mobilier et d’objets depuis le début des années 1990, le dessin n’est pas simplement une étape dans le processus de création mais bel et bien un moyen de traduire une autre relation à la forme que prend l’objet.


Pierre Charpin, quand le dessin égale la forme
« Je crois être en mesure de dire qu’à peine en capacité de tenir en main un crayon et de pouvoir ébaucher un signe, j’ai toujours dessiné ». Pierre Charpin décrit son appétence réelle pour le dessin comme un champ d’expression à part entière, qui s’est développé au fil du temps de manière assez logique. Formé en arts visuels à l’École des Beaux-arts de Bourges dans les années 1980, il a concentré ses recherches sur la forme et la couleur ainsi que sur les motifs appliqués à l’objet dans son travail. « Mon rapport au dessin égale mon rapport à la forme. C’est pour moi le moyen le plus immédiat, intuitif et naturel, de faire émerger la forme qui n’est pas encore là ».

Des « dessins de dessins »
Pour pousser encore plus sa pratique, Pierre Charpin explique produire en complément des croquis de ses créations, des « dessins de dessins ». Réalisés pour la plupart en très grand format, ils permettent surtout au designer de développer une grande gestuelle et un nouveau rapport au trait. Une pratique particulière mais qui n’est pas nécessairement développée en parallèle de chacun de ses projets. Elle se fait lorsque le besoin se fait sentir. « Lorsque la mécanique du dessin se met en marche, elle consiste autant faire qu’à défaire ».

Exposition Pierre Charpin « Avec le dessin », du 5 mars au 30 avril 2022 à l’Hotel des Arts de Toulon. Horaires : de 11h à 18h. Entrée gratuite.
Plus d’informations sur : www.villanoailles.com

Pour la première fois à l’Espace Muraille à Genève, l’exposition « Important Nothings by Lignereux » présente des objets actuels très précieux, inspirés par le savoir-faire en sommeil d’un grand marchand-mercier du XVIIIe siècle français, Martin-Eloy Lignereux. Entre savoir-faire historiques et actuels, une élégante conversation se crée, évoquant en filigrane la question de l’objet et de sa pertinence dans le temps.
Créé par les collectionneurs et mécènes Caroline et Eric Freymond, l’espace Muraille est un lieu réputé d’expositions dédiées à de grands artistes et designers, comme parmi d’autres, Tomàs Saraceno en 2015, Sheila Hicks en 2016, Olafur Eliasson en 2018, Michal Rovner en 2019 ou encore Arik Levy en 2020. En 2022, la directrice artistique Caroline Freymond a invité Gonzague Mézin, créateur d’objets rares qui, depuis 2016, s’emploie avec de nombreux artisans d’art à réveiller la marque Lignereux, créée en 1781 mais endormie pendant deux siècles. Au cœur de la vieille ville, il imagine un dialogue entre vingt-quatre objets contemporains précieux et des pièces du XVIIIe siècle, appartenant à une grande collection privée genevoise.


Les trois Parques, entre la vie et la mort
Cependant, loin de proposer une exposition d’objets inertes revisitant des savoir-faire anciens, Gonzague Mézin a construit un scénario nourri de ses fantasmes et du mythe des trois Parques grecques Clotho, Lachésis et Atropos, filant et défilant les étapes de la destinée humaine. « Important Nothings est une expression empruntée à Jane Austen qui, en 1808, écrivait à sa sœur : « Lequel de mes petits riens d’importance, dois-je te parler en premier ? » Ces « riens d’importance » sont pour moi ces moments où la vie bascule vers la lumière ou vers la nuit. »

La première salle renvoie à Clotho, la plus jeune des Parques fabriquant le fil de la vie, à travers des pièces extravagantes comme Fluke, rouet lumineux projetant ses ciseaux d’or, autour duquel vient se lover Ourobos, le serpent qui se mord la queue. Ou encore Chrysalis I et II, cocons de verre à la lumière captivante, où viennent s’agglutiner des papillons d’un autre temps, créés par le souffleur de verre Xavier Lenormand, le luminophile Thierry Toutin, et l’atelier de dorure et brunissure sur métaux Silv’Or. Dans l’escalier menant au sous-sol, Folly est une vanité version 2022. Suspendu à une corde coupée par les Parques, un crâne déformé, lézardé, partiellement doré au feu irradie de ses flèches. Enfin, parmi d’autres œuvres, celles de la salle dédiée à Atropos, la plus sombre des divinités, méritent le détour. Thirst évoque une roue – celle du désir – en marqueterie de paille teintée en bleu, illuminée de l’intérieur, et portée par trois autruches rappelant celles du bar-autruche de François-Xavier Lalanne. A la fois délicate et violente, Mighty Fountain est une spectaculaire installation en porcelaine à glaçure céladon Chun et bronze doré au feu, cordelettes et fils de laiton. Là, des cascades dessinant des visages terrifiants, où une goutte d’eau se métamorphose en balle de fusil aux impacts visibles, surgissent de splendides fûts en porcelaine.

Au fil de cette présentation à effets de surprise, scandée, à chaque chapitre, par un parfum créé par les Parfums Henry Jacques dont les jus sont inspirés par les objets du collectif et dédiés à chaque Parque, ces objets pétris de références sont mis en regard d’objets anciens. Des vases montés du XVIIIème siècle sont présentés en un déferlement rococo de formes inversées et couleurs, très près du sol, ou encore en un « entassement » de pots-pourris d’époque Louis XVI. Au sous-sol, une pendule portique d’époque Directoire et une « table volante » de 1790, du marchand-mercier Lignereux dialoguent également avec les œuvres contemporaines.

Réjouissante et inquiétante dans ses propos, l’exposition visuelle et olfactive est un voyage complexe et haletant au pays du sombre et du merveilleux. Une invitation à réfléchir sur notre monde actuel, à travers la question de la finitude de nos objets dans ce qu’ils ont de plus précieux mais aussi de plus dérangeant et inutile.
Place des Casemates 5, CP 3166 / 1211 Genève 3 / Informations sur : www.espacemuraille.com Exposition jusqu’au 7 mai 2022.

Inspirée des dîners aristocratiques victoriens du XIXe siècle, l’installation « Monobloc Dinner Party » de Pierre Castignola pose question. Scénographie ironique en clin d’œil à une époque révolue ou réflexion sur un banal fauteuil en plastique ? Derniers jours pour la découvrir à la galerie Atelier Ecru à Gand (Belgique).
A la fois artiste et designer, Pierre Castignola n’en n’est pas à sa première expérimentation. Il poursuit ses recherches autour de ce fauteuil emblématique, depuis ses études à la Design Academy de Eindhoven, dont il est diplômé Cum Laude en 2018. Pour cette installation « Monobloc Dinner Party », créée à la galerie Atelier Ecru, il compose, assemble, des typologies du mobilier néobaroque, lustres, chaises et tables, étagères, tabourets avec un matériau unique, le plastique récupéré des fauteuils en plastique d’extérieur.


Dans un joyeux démantèlement de formes, il joue avec les formes archétypales des objets, dans un contraste saisissant, audacieux, entre l’approche brute et intuitive de la série Copytopia enrichie de nouvelles pièces, et les codes de la bonne société. Remettre en question la hiérarchie des matériaux et valoriser ce matériau pauvre, en plastique de récup, c’est aussi en filigramme le propos de son travail. Dans le prolongement de l’orientation conceptuelle, il s’interroge également sur les bénéfices du brevet dans le cadre du système de la propriété intellectuelle en utilisant l’un des objets les plus reconnaissables, le fauteuil en plastique. (Pour en savoir plus, lire son portrait dans Intramuros n° 207).

« Monobloc Dinner Party, » une installation de Pierre Castignola, jusqu’au 27 février, à l’Atelier Ecru Gallery, à Gand.
Plus d’informations sur www.weareatelierecru.com et www.pierrecastignola.com