30/10/2015
Le studio Big-Game place patiemment ses objets sur la carte du monde du design : Karimoku New Standard, Alessi, Hay, Magis, Nespresso…

“Ce qui nous a réunis tous les trois, c’est notre habitude depuis toujours à questionner les objets qui nous entourent. Comment sont-ils faits ? Par qui ? Pourquoi ont-ils été dessinés de cette manière ?” Ce qui a soudé aussi le Suisse Grégoire Jeanmonod, le Belge Elric Petit et le Français Augustin Scott de Martinville, outre l’âge, la langue et l’amitié, c’est l’intuition que leurs objets auront un mode d’existence bien à eux, qu’ils seront appréciés pour leur surplus de sens, leur optimisme, leur simplicité, lesquels viendront s’ajouter à un fonctionnalisme de bon aloi. En 2004, le trio frais émoulu de l’ECAL et La Cambre se regroupe à Lausanne pour former Big-Game. Et se met aussitôt à sortir le grand jeu afin d’embellir la vie de tous les jours. Sans la bouleverser pour autant. “Nous ne sommes pas des révolutionnaires. Nous nous attachons à une relecture patiente des objets usuels, à les rendre moins impersonnels, plus intuitifs, plus reposants. Une panière à linge, un portemanteau, une boîte à outils, une clé USB, une chaise… demandent beaucoup d’attention de la part du designer. Leur réglage peut prendre plusieurs années. La panière à linge en plastique qui s’empile nous a occupés pendant presque deux ans. Tout comme la clé, les chaises “Bold” ou “Castor”. Il faut du temps pour que ces objets acquièrent une lisibilité, qu’ils ne paraissent pas besogneux ni industriels, et puissent être appréciés par tout le monde.”
Les panières haute et basse “Basket” pour Hay (2015)
Dotés de formes géométriques élémentaires (un passe-partout universel), les objets Big-Game affichent l’assurance des choses évidentes et cultivent de ce fait un fort esprit d’indépendance. Sans port d’attache attitré, “Cargo”, la boîte à outils, peut s’amarrer aussi bien sur une table, un bureau, rester dans le placard à chaussures ou voguer sur l’étagère de la salle de bain. De même, la chaise “Castor”, inspirée des chaises des vieux cafés suisses, aller de terrasse en cuisine. La panière se remplir de bûches (près de la cheminée), de magazines (au salon) ou de pommes (dans la cuisine). Efficace comme un couteau suisse, la montre “Scout” additionne de son côté les fondamentaux : des index très lisibles, un bracelet en textile noir, un boîtier en aluminium léger, un mécanisme à toute épreuve… Et la clé mémoire “Pen”, qui aligne les couleurs de l’arc-en-ciel, semble sortie tout droit d’une boîte Caran d’Ache. Familiers, amicaux, pratiques.
“Jusqu’en 2008, nous avons ressenti le besoin de rassembler nos objets dans des collections. Cette manière de procéder est formatrice car il faut assurer à la fois la direction artistique, l’édition, la communication et, bien sûr, préciser nos valeurs. Ces collections “Heritage in Progress”, “New Rich”, “Pack Sweet Pack”, “Plus is more” et “Ready Made” correspondent souvent à des expositions (salon du meuble de Milan, Grand-Hornu…). Notre première collection a été autoproduite. Travailler sans client, toujours périlleux au début, nous a apporté en revanche une grande liberté car on peut inventer son propre travail et se laisser guider par l’intuition.” Apparue dans ce contexte, la chaise “Bold”, un équilibre contorsionniste tout en tube rembourré, a rejoint la collection permanente du MoMA à New York.
Le banc « Bold » (2014) conçue pour l’éditeur français Moustache
Édité un peu partout dans le monde, Big-Game n’a plus besoin aujourd’hui de collection pour faire exister ses objets. Même si, par moment, les designers, qui n’ont pas changé leur manière de travailler, continuent à mettre en rapport leurs créations. Réalisée pour Karimoku New Standard, la collection de meubles en bois nommée “Castor” – dont la chaise fait partie de la collection du Museum für Gestaltung à Zurich – suggère, de par l’image qu’elle véhicule, l’idée gourmande d’un enlèvement de matière.
“Avec nos producteurs, nous aimons travailler sur le long terme. De telles collaborations permettent de faire exister nos produits sur des marchés bien identifiés. Nous apprécions aussi lorsqu’ils se montrent exigeants. Karimoku, notre producteur japonais, le premier fabricant de meubles en bois au Japon, nous a fascinés par son perfectionnisme, son goût pour le confort, sa recherche d’objets justes. Il fait ainsi intervenir un ergonome afin de mesurer la sensation de confort lorsque l’on s’assoit (suwari gogochi). Son usine mêle des machines à commande numérique de haute technologie, dignes de l’industrie automobile de pointe, avec des procédés complètement artisanaux. La main ici collabore en bonne intelligence avec la machine. Outre la gamme New Standard (tabouret, chaise, table, bibliothèque et sofa), nous intervenons aussi sur la gamme de base de Karimoku. Nous en sommes très flattés car c’est la première fois que l’entreprise fait appel à des designers extérieurs. Nous travaillons aussi pour un groupement de fabricants de porcelaine à Arita (île de Kyushu). Pour fêter le 400ème anniversaire de l’apparition de la porcelaine au Japon, ils ont invité des designers occidentaux. Ici aussi, nous retrouvons ce paradoxe magnifique du Japon, à savoir ce mélange de travail manuel et de très haute technologie.”
La collection “Castor” en chêne pour l’entreprise japonaise Karimoku New Standard. iF Design Award 2013, Good Design Award 2014 et Swiss Design Award 2014
Alessi, Magis et Nespresso font également partie des clients de Big-Game, qui peut ainsi assurer à ses objets une diffusion internationale. “Dans ces multinationales, les niveaux de validation sont nombreux. Mais cela fait partie des règles du jeu.” Les designers retrouvent cette exigence et ce niveau d’implication chez les éditeurs Hay (panière “Basket”, portemanteau “Beam”), Moustache (chaise “Bold”, trophées de chasse “Animals”…) ou Designerbox. Pour ce dernier, ils viennent de réaliser un trio de “Chouettes en bois”, dont les yeux phosphorescents réfléchissent la lumière. “Cet objet rappelle la chouette des dessins animés. Il n’a pas plus de fonction que nos trophées de chasse “Animals”, qui offraient un héritage sous forme de puzzle.”
“Nous avons un grand respect pour les typographes qui se soucient de l’infiniment petit et mettent au point des dessins de lettres afin qu’elles correspondent aux contraintes des fonderies. Nous nous inscrivons dans un processus similaire.” La chaise “Bold”, dont le nom pourrait être un hommage à l’une des formes les plus enveloppantes de la typographie, est le premier objet Big-Game à avoir passé l’épreuve de l’industrie. Pour arriver à donner du gonflant à ces deux tubes en acier, les designers les ont recouverts de mousse et gainés d’un textile déhoussable chez une entreprise spécialisée dans la fabrication de sièges de camion. Comprendre les outils de production utilisés par l’industrie est, pour Grégoire, Elric et Augustin qui enseignent le design industriel à l’ECAL (respectivement en propédeutique, Bachelor et Master), le sésame pour la production en grande série.
La box n°27 “Les chouettes” pour Designerbox (2015). Édition limitée
“Nous sommes devenus designers industriels pour produire des objets beaux et fonctionnels, dont le prix correspond à la valeur. Ainsi la panière en plastique éditée par Hay, la collection de tasses en porcelaine pour Nespresso qui sortira fin 2015, la lampe de table en aluminium anodisé pour Habitat, laquelle est la réduction d’une édition limitée réalisée en balsa pour la galerie Kréo. Elle est vendue dans un tube et son principe constructif, qui consiste à manchonner les deux pieds, est très simple à comprendre. Si nous sommes fiers d’être vendus en supermarché par Provins (pour notre bouteille de vin) et bientôt par Muji (pour des accessoires de bureau), nous revendiquons aussi les Chouettes en bois du Jura éditées à 1500 exemplaires, la lampe au réflecteur en vermeil pour Wiener Silber Manufactur…”
Polis par l’étude des objets industriels d’Achille Castiglioni, Enzo Mari, Dieter Rams (mais aussi Sori Yanagi, Charlotte Perriand…), les designers n’en finissent pas d’apprendre en observant le travail en Californie d’Yves Béhar (Fuseproject) ou en Angleterre de Barber&Osgerby (MAP). “Ces designers nous montrent comment le design peut s’intégrer dans un monde en mouvement en venant s’installer à proximité des start-up les plus performantes. À notre tour, nous venons de créer une start-up avec un partenaire à Hong Kong. Clip sera une entreprise spécialisée dans les accessoires pour les avions.” Premier produit à être embarqué dans le ciel : un plateau repas en plastique rainuré. Un objet diffusé à grande échelle, simple à agencer comme un jeu de construction.
Annik Hémery le 30.10.2015