01/05/2012
En équilibre permanent entre les élans romantiques et les solutions pragmatiques, Yael Mer et Shay Alkalay ne cessent de cultiver leurs énigmes. Des énigmes, des intrigues, des formes en liberté aux couleurs sanctifiées et signées Raw-Edges, le nom de leur studio. Ils travaillent leurs matières et leurs couleurs à la main et signent des pièces emblématiques pour des galeries ou des grandes marques comme Established&Sons, Cappellini, Kvadrat, Mutina…

Des meubles-sculptures aux éléments traditionnels, des scénarios industriels à leur nostalgie du fait-main, tout semble désormais possible à Yael Mer et Shay Alkalay. Dès qu’il s’agit d’inverser les courants et rendre l’imperfection perfection. “Nous nous considérons pleinement comme des designers Israéliens installés à Londres. Et même si tomber amoureux de Londres nous a pris à tous deux un certain nombres d’années, nous apprécions aujourd’hui cette impression que tout le monde y est étranger. Être basé en Europe nous permet de jongler d’une culture à l’autre, de Paris à Stuttgart en passant par Milan. Cette légèreté, cette proximité n’existe pas en Israël, puisqu’on s’y sent en permanence entouré de pays où l’on ne peut même guère aller”. Ils comptent à leur actif l’une des plus grandes réussites de l’édition 2008, l’étagère “Stack” conçue pour Established & Sons, depuis entrée dans la collection du MoMA de New York et du Design Museum de Londres. À lui seul, l’objet incarne la vision du design pensé par Raw-Edges. Une forme de cinétisme où motifs aléatoires, explosion des couleurs, unités flottantes et irrégulières échappent à l’équilibre formel par le biais de principes d’arrangements tout à fait nouveaux. À mi-chemin entre le point pratique du meuble et le paysage-sculpture, “Stack” interroge l’asymétrie, la stabilité et l’instabilité à des fins insolites, tout autant fascinantes. Positionné sur un mur, flottant au centre d’une pièce, le corps de l’objet change d’atour, selon l’angle sous lequel il est observé.
“Stack”, une construction de tiroirs qui interrogent l’assymétrie et la stabilité. Established&Sons (2008)
Tous les deux nés à Tel-Aviv en 1976, simultanément diplômés de la Bezalel Art & Design Academy de Jérusalem en 2002 puis du Royal College of Art de Londres en 2006, les designers israéliens Yael Mer et Shay Alkalay imaginent depuis 2008 des pièces en décalage de la chaleur ambiante et résolument décalées. Hier depuis leur port d’attache londonien, aujourd’hui “en résidence” pour un an à Stuttgart, leur fibre esthétique ne connaît pour frontière que leur timidité. Le reste se joue à bord d’avions, de road-trips menés en camping-car, qui sillonnant le monde, donnent du fil à retordre à leurs inspirations. Pris sur le vif d’un voyage en train, la simple grâce géométrique d’un enchevêtrement de bottes de foin fait naître en eux une multitude de possibles et compositions, dans un savant mélange de réalisme et d’abstraction. “Nous sommes aujourd’hui entourés d’objets très souvent froids, stricts et austères. Au regard de cette réalité, nous partageons cet objectif commun de créer des objets qui n’ont jamais été vus auparavant, très rarement automatiquement authentifiables, ce qui ne veut pas pour autant dire différents. Notre design se veut avant tout fonctionnel, avec pour fin son utilisation. Nous ne cherchons pas à contrôler 100 % de son résultat. Chacune de nos créations agit au contraire comme une surprise. Une surprise presque toujours ludique et amusante, rarement stigmatisée par une quelconque velléité de signature. Parce que la mission du design est avant tout d’intriguer, de maintenir l’imaginaire en éveil tout en demeurant surprenant”. Parce qu’elle ne pouvait décoller de sa machine à coudre pendant que lui se plongeait dans le dessin, Yael Mer et Shay Alkalay ont concrétisé leurs aspirations d’enfance, avant de franchir par étapes et en couple, toutes les barrières de leur profession. “Nous n’avons ni l’énergie ni la volonté de courir après les gens. Nous fonctionnons en circuit, notre façon de faire résulte d’un dialogue permanent entre nos cerveaux et nos mains. Seuls les croquis, les prototypes nous aident à communiquer entre nous, à sortir de notre dyslexie respective. Ce besoin de dessiner, de faire avant même de décider, joue le rôle de traducteur, pour toutes nos idées”.
“Selvedge”, une réinterprétation du tissu Hallingal, Kvadrat (2012)
Derrière cette fulgurante cohésion, le nom de leur Studio cache pourtant une anecdote. Fraîchement diplômés du Royal College of Art et partis épauler un ami travaillant pour une usine de sacs, bagages et accessoires perdue à Xiamen en Chine, ils se retrouvent sur leur volonté de créer des objets non-sophistiqués, en marge de l’hyper-léché, où la rugosité soulignée d’une forme, d’un matériau se révèle poétique. De cette notion de “bords bruts” répétée inlassablement naît alors Raw-Edges, nom actuel de leur propre studio. Face à leurs racines communes, leurs discours concordants, il faut pourtant chercher du côté de leurs esquives étudiantes, les différences d’approches, qui une fois associées, font leur pluralité. En explorant simultanément la possibilité de traduire l’histoire en objet, Yael Mer signe en 2006 un drôle de cadavre exquis, autant trivial que décoiffant. Projet de fin d’étude au Royal College of Art, son sac à main “Head Hand” revisite la mythographie hébraïque à travers l’histoire biblique de Judith et Holopherne. “Le sujet de départ étant d’imaginer une nouvelle source de merchandising pour une boutique de musée, j’ai souhaité prolonger l’impact des collections sur la création d’un objet en rapport à une œuvre. Frappé par le message et le jeu chromatique du célèbre tableau du Caravage, je me suis inspiré du mythe de Judith décapitant Holopherne pour sauver son peuple du tyran. Au-delà de l’aspect politique, ce sac à main en forme de tête coupée devient un trophée, permettant à son utilisatrice de ressentir un sentiment de victoire sans la nécessité de passer par la violence de l’action”. Pensé la même année, son prototype “Evacuation Skirt” relève de la même conscience. “J’ai conçu cette jupe d’évacuation juste après le dévaste de l’Ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans. Cette jupe, tant qu’elle reste dégonflée, conserve son attrait glamour. En cas de catastrophe naturelle, elle se transforme en kayak, en sauve-qui-peut la vie saillant”. Entre questions d’urgence et esthétique, entre passé, présent, patrimoine et actualité, Yael Mer cherche inlassablement comment la dignité peut s’adapter aux circonstances, se maintenir et transcender par sa beauté toutes formes de cruautés.
“Evacuation skirt”. Jupe de sauvetage. Elle se transforme en kayak en cas d’ouragan et d’innondation catastrophe de type Katrina (2006)
Imaginés simultanément au Royal College of Art en 2006, les “Stickystains” de Shay Alkalay s’adressent à un tout autre discours, celui de la pérennité, du recyclage, de la réinvention et de la survie. Par un simple jeu de motifs attractifs et humoristiques, ses propositions de transferts sur tee-shirt viennent prolonger la durée de vie du vêtement, camouflant toute tâche disgracieuse derrière des logos apposés au fer. Seuls mais déjà ensemble, les futurs acolytes de Raw-Edges questionnent la logique des objets, envers et contre toute forme d’effet. En acceptant de passer à l’acte, les Raw-Edges signent à quatre mains depuis bientôt cinq ans. Entre deux récompenses, leurs œuvres sont exposées à la Johnson Trading Gallery de New York, à la FAT Galerie à Paris, à la Scope Art Fair de Bâle ainsi que chez Rossana Orlandi à Milan. “Lorsque les procédés se révèlent complexes, la possibilité de travailler avec une galerie nous offre la réactivité, l’efficacité et la flexibilité de pouvoir réaliser rapidement un projet. Un projet qui à l’état de prototype, pourra plus facilement convaincre, trouver son débouché industriel face à des éditeurs capable d’en mesurer le potentiel de séduction, sans prendre peur quant à imaginer les solutions. Et même si le raisonnement, la façon d’opérer s’avèrent identiques, l’investissement n’est pas le même. L’échelle de temps dans la réalisation de nos pièces joue aujourd’hui un rôle essentiel”.
La fabrication de “The Coiling Collection” éditée par la FAT Galerie (2010)
De la reconnaissance immédiate à l’engouement intrigué, Yael Mer et Shay Alkalay se sont naturellement fait rattraper par l’édition. Sans pour autant cesser de surprendre, d’étonner, de défier l’équilibre et de captiver le regard par le biais de néo-structures originales et surprenantes. À la fois fonctionnel et fictionnel, leur design innovant parvient à cultiver les différences au sein de l’identique. Ô combien abouti, il n’exclut ni la précarité, ni l’instabilité, tout en s’évertuant à conserver ses aspects expérimentaux. En toute humanité. À l’écoute de l’espace et du corps, les créations de Raw-Edges s’adaptent généralement à tout type de physionomie. Du lit “Tailored Wood” (conçu en 2010 pour un commanditaire privé) au banc et tabouret de la collection “TWB” (Tailor Wood Bench signée en 2010 pour Cappellini), la forme de chaque objet est engendrée par une technique de fabrication issue de l’industrie de l’habillement et détournée pour l’appliquer au mobilier. “De même qu’un costume sur-mesure peut s’adapter au client, le meuble peut être personnalisé pour épouser l’anatomie de l’utilisateur, qu’il soit petit ou grand, maigre ou opulent. À la manière d’un patron pour vêtement, l’assise en frêne est d’abord dessinée en 2D avant de passer en volume. Lors de sa mise en volume, le vide intérieur est alors rempli de mousse par technique d’injection”.
“TWB – Tailored Wood Bench” présenté pour la première fois à la Aram Gallery à Londres et dorénavant dans la collection Cappellini (2010)
Réinvention subtile de l’enroulement, la collection “Coiling” (éditée par la FAT galerie en 2010) comprend sept prototypes fabriqués à partir de 326 mètres d’un même matériau. “Inspiré des techniques pour renforcer le béton et le torchis à l’ancienne composé de paille et de boue, nous nous sommes basés sur un principe de construction hybride afin de concevoir une assise confortable et suffisamment rigide. Enduits sur l’extérieur de résine acrylique, de longs bandeaux de feutres de laine viennent s’enrouler en forme d’entonnoir pour devenir une véritable coque résistante”. Par sa définition et sa technologie, l’objet possède un double aspect, doux en surface intérieure, solide et structurel en surface extérieure. Avec l’ultra précision de petites mains afférées en broderies, Yael Mer et Shay Alkalay signent également des pièces hautes en couleur et couturées, tirant l’erreur jusqu’à la perfection. Imaginée pour Dilmos en 2011, la collection “Plaid Bench” revisite l’emblématique banc urbain en surface à carreaux. Arrangés de façon verticale et horizontale, emboités les uns dans les autres selon un jeu de rayures, les enchevêtrements de lattes de bois laquées viennent établir une connexion graphique, en plus de combiner textures, couleurs et matériaux.
“Plaid Bench”, des lattes de bois, de métal ou de plastique pour construire un banc urbain “chaîné et tramé”, Dilmos (2011)
Présenté au salon de Milan 2012, leur projet “Selvedge” poursuit cette obsession du chaîne et trame, en toute érudition. Invités par la marque danoise Kvadrat à réinterpréter son célèbre tissu Hallingdal, ils interviennent en filigrane, partant du postulat que “l’Hallingdal est beau tel qu’il est, ayant juste besoin d’être étalé pour révéler l’ampleur de ses qualités”. En résulte une réflexion sur le textile, qui par effet de détricotage de fils donne naissance à de nouveaux motifs, à des effets linéaires de bandes bicolores dictant sa propre forme au fauteuil. À la lisière du brut et de l’infini, du non-fini sophistiqué, Raw-Edges ne cesse d’interroger les couleurs primaires et les matières premières, qui du bois au papier, se voient révéler toutes leurs forces, par la mise en exergue de leurs fragilités. À l’image de leurs créations récentes présentées au salon de Milan, Yael Mer et Shay Alkalay manipulent et écrivent en vers de poésie. Profilé en dents de requin, l’étagère en chêne “Jaws” marie fonds et faces de différentes couleurs, tout en offrant une flexibilité de modules réglables et additionnables cran par cran (Established & Sons – 2012). Après avoir reproduit l’effet du papier plissé-froissé sur des dalles en dur (collection “Folded” – 2010), leur nouvelle collaboration menée pour la société italienne Mutina sonde tous les possibles des carreaux de céramiques (collection “Tex” – 2012). À la fois industriel et totalement artisanal par son procédé initial de moulage de textures, chaque losange de carrelage reprend en négatif la trame de différents textiles, du nid d’abeille au denim d’un jean.
La fabrication du carreau de céramique “Folded” pour Mutina (2010)
Support, surface, en creux, en pleins et en déliés, le design reprend tous ses droits, véritable jeu de construction pour adultes, esprit patchwork et mosaïque à la clé. Dès lors, il ne fait aucun doute que leur rêve respectif se révèle être rêve commun : celui de collaborer un jour avec Michel Gondry. Pour conjuguer leurs désirs de scénographie, de décors, d’univers singuliers. Et ainsi remonter le temps, des souvenirs les plus récents aux plus anciens.
Yann Siliec
“TWB – Tailored Wood Bench” présenté pour la première fois à la Aram Gallery à Londres et dorénavant dans la collection Cappellini (2010)

“TWB – Tailored Wood Bench” présenté pour la première fois à la Aram Gallery à Londres et dorénavant dans la collection Cappellini (2010)

“Plaid Bench”, des lattes de bois, de métal ou de plastique pour construire un banc urbain “chaîné et tramé”, Dilmos (2011)

“Plaid Bench”, des lattes de bois, de métal ou de plastique pour construire un banc urbain “chaîné et tramé”, Dilmos (2011)

Briques de lait : écrémé, demi-écrémé, entier, (2004)

“DeskBox”, un bureau-cabinet qui s’ouvre et se ferme d’un seul bloc. Arco (2012)

La fabrication du carreau de céramique “Folded” pour Mutina (2010)

La fabrication du carreau de céramique “Folded” pour Mutina (2010)

“Tex”, une collection de carrelage imprimé textile. En négatif la trame du nid d’abeille ou du denim, Mutina (2012)

“Tex”, une collection de carrelage imprimé textile. En négatif la trame du nid d’abeille ou du denim, Mutina (2012)

“Pleated Pleat”, des feuilles de Tyvek® de DupontTM pliées et gonflées de mousse de polyuréthane (2009)

“Stack”, une construction de tiroirs qui interrogent l’assymétrie et la stabilité. Established&Sons (2008)

“Jaws”, modules réglables et additionables cran par cran, Established&Sons (2012)

“Evacuation skirt”. Jupe de sauvetage. Elle se transforme en kayak en cas d’ouragan et d’innondation catastrophe de type Katrina (2006)

La fabrication de “The Coiling Collection” éditée par la FAT Galerie (2010)

La fabrication de “The Coiling Collection” éditée par la FAT Galerie (2010)

“Selvedge”, une réinterprétation du tissu Hallingal, Kvadrat (2012)

“Selvedge”, une réinterprétation du tissu Hallingal, Kvadrat (2012)

“Wall to Wall”, installation pour Established & Sons Limited Gallery à Londres (2009)

Shay Alkalay et Yael Mer du studio Raw Edges

Shay Alkalay et Yael Mer du studio Raw Edges

“Pivot”, tablette-bureau pour Arco (2011)