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Sylvain Willenz dans son studio à Bruxelles

Sylvain Willenz, designer des matières organiques

design / mobilier
1 septembre 2014

En direct du plat pays, le designer belge Sylvain Willenz dessine depuis une décennie un paysage d’objets aux silhouettes graphiques pour de nombreuses marques : Karimoku, Cappellini, Ligne Roset, Established & Sons, Stattmann Neue Moebel, Menu...


Il revendique à qui de droit avoir été l’un des premiers designers à lancer son e-shop en propre, sur son site web www.shop.sylvainwillenz.com. Pas peu fier d’avoir saisi l’enjeu, il souligne la potentielle précarité d’un marché du design en crise, qu’il faut assurément revoir, contourner et réinventer.

Impossible de lui donner tort, tant la courbe entre le nombre de prétendants, acteurs et fabricants a fortement tendance à s’inverser : “La somme des designers est aujourd’hui plus importante que celle des entreprises toutes confondues. Il est quasi impossible de ce fait de travailler comme il y a vingt ans. Tout est dans la tendance, dans les saisons, dans la course à l’air du temps. Ce qui pose un vrai problème car les éditeurs viennent moins nous chercher qu’auparavant, ce qui nous force à nous faire connaître. Cette réalité nous pousse à être présents sur certains salons comme celui de Milan, de Copenhague, Maison & Objet à Paris ou imm à Cologne. Dans un climat où les producteurs de design font énormément de shopping, je tiens absolument à y être parce que ma manière de travailler réside dans ma volonté de développer des relations durables avec les entreprises. J’aime discuter avec elles, leur proposer une idée pour mieux rebondir, suivre une direction en fonction d’une carence dans leur offre produit ou au sein de leur catalogue. Et que nous trouvions tous ensemble comment peut naître un projet à partir de nos discussions. Bien que basé à Bruxelles, je sillonne l’Europe afin de rester réactif. Le lancement de nos créations est à présent conditionné par le calendrier des salons. Nous ne pouvons nous en abstraire. Notre métier s’avère foncièrement lié à son contexte géographique, économique et industriel. Cela demande une grande réactivité face au changement constant”.

Depuis sa maison-atelier planquée non loin de la gare du Midi, Sylvain Willenz ne cache en rien son jeu. Derrière un calme de circonstance, ses mots et son sens du contrôle traduisent le portrait d’une nouvelle génération de designers, à la fois très préoccupés par leur image et leurs désirs d’affranchissement. Malgré leur volonté d’avancer par eux-mêmes (quitte à tenter l’autoproduction), ils n’en demeurent pas moins conscients de devoir rester arrimés aux locomotives du business, pour survivre et s’émanciper face au rouleau compresseur du marché. Le design pour Willenz est pourtant devenu passion. Un enjeu autant personnel que global, une source de challenges qui ne cesse de remettre en cause ses certitudes et chamaille ses obsessions.

Même s’il s’avoue solitaire et parfois isolé par rapport aux réalités du marché, le designer belge reste aujourd’hui fidèle à la devise de sa patrie. Né en 1978 à Bruxelles, il a eu la chance de voir le monde dès sa plus tendre enfance. “Je me suis retrouvé à l’âge de 5 ans aux États-Unis car mes parents sont partis travailler là-bas. Je suis resté à New Haven (Connecticut) jusqu’à 10 ans, un âge à partir duquel on commence à avoir des souvenirs. Grâce à cette aventure, je me sens aujourd’hui autant belge qu’anglo-saxon. Je suis ensuite rentré en Belgique avant de repartir en Angleterre à 18 ans pour poursuivre mes études. Comme tout môme natif de mon pays, j’étais alors attiré par la bande dessinée et par l’illustration. Après une année de prépa, j’ai découvert le design produit en feuilletant l’un des premiers gros livres Taschen consacré à Philippe Starck. C’était un monde qui s’ouvrait à moi. J’ai trouvé extraordinaire qu’un même bonhomme puisse tout dessiner, du presse-citron jusqu’au bateau en passant par les casseroles et les râpes à fromage”.

Après trois années de Bachelor près de Brighton, il intègre en l’an 2000 le Royal College of Art de Londres, fasciné par le virage pris par le design industriel, à l’heure du nouvel iMac dessiné par Jonathan Ive. Le master soutenu au RCA est pourtant une épreuve, une expérience difficile et déstabilisante, basée sur un enseignement qui questionne absolument tout et donne l’impression de tout déconstruire pour mieux se retrouver. Au cours du cursus de deux ans, l’apprenti designer saisit pourtant sa chance, invité à un Vitra Summer Workshop mettant à l’honneur Ikea.

“Pour l’occasion, les organisateurs avaient fait venir tout un container de bambou de diamètres différents. Après moult maquettes, je suis arrivé avec mon binôme James Carrigan au projet ‘Dr. Bamboozle’. Un projet sur la pertinence de l’usage et les techniques du bambou dans un contexte occidental, ainsi que sur les possibilités de son association avec un nouveau matériau. En sanglant ensemble des tiges pour former des assises, bancs et tabourets, nous avons décidé de gommer l’aspect ethnique et les techniques orientales en trempant partiellement chaque structure dans du caoutchouc liquide qui, en séchant, assure la cohésion de chaque objet produit. Au-delà de son aspect expérimental, cette réflexion m’a propulsé, après avoir présenté notamment le banc lors de la biennale de design Interieur, en 2002 à Courtrai. Initiative qui m’a valu de remporter le premier prix”. Ce coup d’essai est une révélation. Diplômé en 2003, Sylvain Willenz quitte dès lors Londres pour rentrer au bercail où il fonde en 2004 son propre studio.

De parents biologistes, le designer reconnaît aujourd’hui être constitué d’un background qui a son influence : “J’ai toujours baigné dans le monde de la biologie pratiquée par mes parents. J’y vois une source d’inspiration dans le sens où la matière m’intéresse. Je n’ai pas commencé en travaillant le métal ou en sculptant du bois. J’ai au contraire démarré en m’attaquant directement à des matières organiques, liquides, totalement vivantes, à l’image du caoutchouc. Au même titre que ces racines, je vois des liens entre ce que je réalise et ma prime passion pour l’illustration. Je pourrais même dire que je fais aujourd’hui de l’illustration en 3D car mes objets tout en rondeur ont presque une caractéristique cartoonesque. Tout part de ma main. Je ne suis pas un grand dessinateur, je ne passe pas des heures à dessiner mais tout naît de croquis”.

Repéré par l’ancien directeur du design d’Established & Sons – Mark Holmes – lors d’une mini-installation au salon de Milan 2007, Sylvain Willenz a démarré très fort, reconnu rapidement pour son talent à détourner objets et accessoires de décoration utilisés dans le quotidien, en les revisitant par petites touches et en les soulignant de détails industriels. Pour la société anglaise, il signe en 2008 la collection de luminaire “Torch”, coup d’essai le plus mémorable de sa carrière. Fabriqué à partir de plastique moulé ultrasouple, le système lumineux se décline en trois versions et trois coloris (dont son noir signature). Toutes les tailles peuvent être suspendues au plafond en une simple unité, disposées en grappes de dix ou vingt, ou utilisées seules au-dessus d’une table. L’objet, à l’instar de tout son travail s’inspire des objets archétypaux, et dans ce cas précis, de la simple silhouette d’une lampe torche manuelle ou d’un phare de voiture.

“C’est ainsi que je me plais à penser un objet. À la manière d’une ombre, je m’interroge toujours sur sa capacité à être normal mais reconnaissable, peu sophistiqué mais élégant. “Torch” est sans aucun doute le projet qui me ressemble le plus, pour son côté simple et spectaculaire. Il est né de l’aboutissement d’une somme d’expérimentations et de réflexion de quatre ans après mon passage au RCA. J’entretenais alors une rage, un désir pour que quelque chose fonctionne et passe enfin en production. J’ai toujours été un grand admirateur du travail de Tom Dixon, au point de me demander à l’époque ce qu’il ferait avec telle ou telle matière. ‘Torch’ en est un peu le témoignage, au-delà de son propre succès”.

Lancé par cet objet-phénomène, il signe dans la foulée pour Cappellini, Karimoku, Rolf Hay et enchaîne par un autre blockbuster : le disque dur externe “XXS” signé pour la firme Freecom. En rejoignant l’idée de “Torch” avec son corps en plastique souple et son diffuseur, le “XXS” désosse totalement la mécanique en glissant juste un disque dans une chaussette en caoutchouc. En pleine période de segmentation de l’information, le designer ajoute une référence aux VHS et K7, en oubliant le principe habituel d’ouverture en paquet de cigarettes, et en y insérant une petite fenêtre à double usage, pour pouvoir glisser l’appareil et nommer son contenu sur une petite languette d’inscription. Il humanise ainsi un élément high-tech depuis son imaginaire de boîte noire, d’élément intangible, et le rend particulièrement tactile.

Aussi à l’aise dans le registre du disque dur, de l’accessoire, du luminaire ou du verre soufflé (comme en témoigne son expérience avec le CIRVA menée entre 2008 et 2012), Sylvain Willenz fonctionne de manière graduelle, en ayant commencé par la petite échelle, puis sur du mobilier, des chaises (“Profile Chair” – 2012 pour Stattmann Neue Moebel) jusqu’à l’espoir prochain de dessiner un canapé. Il aime l’idée de rajouter des strates à sa fonction, de nouveaux terrains de jeux et de se spécialiser, année après année.

Souvent attiré par les choses du quotidien, son travail se reconnaît au simple coup d’œil, minimaliste et toujours très graphique, à la limite du trait, dessiné à l’extrême, ce qui selon son propre aveu l’amène à trouver l’évidence dans le cheminement de l’objet. “Sans pour autant la maîtriser à mes débuts, la couleur représente un élément très important. Le noir et le jaune sont toujours très présents et font partie de mon langage, même s’ils sont arrivés un peu par hasard. Je considère qu’un designer se doit de faire un travail éditorial. Un travail de mise en scène, de direction artistique pour être fidèle à l’image qu’il veut dégager.

Dans le cas du projet ‘Homerun’ pour Karimoku (2009), la couleur jaune de la chaise est restée pendant longtemps une sorte de symbole. Pour prendre un autre exemple, le projet ‘Candy Shelf’ édité en 2009 par Cappellini est autant une réflexion sur la perception de ce qui est low-tech, high-tech, cher et pas cher, qu’un hommage revendiqué aux sixties à travers la référence à Eames pour la tôle perforée, à Marteen Van Severen pour le rose et à Charlotte Perriand pour le jaune.

Au-delà de la matière, je réfléchis beaucoup à sa propre expression, ce qui rejoint l’illustration. Je recherche toujours une forme de douceur, tout simplement parce que je n’aime pas la violence visuelle et la violence tout court. Je préfère les objets durables dans le temps, classiques mais innovants, aux scénarios instantanés et tape-à-l’œil, donc plus démodables. Il est plus judicieux de penser commercialement à un objet intemporel qu’à un one-hit Wonder car le designer vit du succès de ses objets. C’est une vraie bataille que d’atteindre une pertinence créative et une bonne équation commerciale pour nos produits. Tout s’inscrit dans une dimension, un territoire économique et industriel. Il ne faut jamais oublier que nos créations font vivre toute une chaîne de corps de métier. C’est en cela que réside la beauté de notre mission”.

Si il se sent parfois à l’étroit, dans son propre studio comme dans son pays, rêvant de succès à la Tolix et lorgnant du côté de la France pour sa capacité à faire appel aux designers au sein même de l’industrie, Sylvain Willenz demeure proactif, galopant aujourd’hui du côté du design textile. “Quand on pense à des entreprises comme Herman Miller et Knoll, force est de constater que ce domaine fait partie de leur héritage et de leur ADN de marque. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de se concentrer uniquement sur des lampes. Imaginer des tapis, du linge de maison est un enjeu très stimulant pour les acteurs du design actuel. Ce que j’ai pu faire récemment avec le tapis ‘Folk’ pour Chevalier Edition, la ligne de linge de maison sérigraphié ‘Scribble’ pour One Nordic et les tissus techniques ‘Razzle Dazzle’ pour Febrik.”

Sur le salon Maison & Objet à Paris en septembre 2014, il lança les collections de tapis “Geo”, “Volumes” et “Knot” pour l’entreprise danoise Menu. L’occasion également de découvrir chez le même éditeur, sa lampe en verre “Standard” inspirée d’un module de luminaire classique industriel. Viennent également la gamme de tapis “Grade” (Chevalier Edition), un fauteuil conçu pour Durlet, les tapis “Fields” pour Ligne Roset et la chaise “Arch” signée pour Wildspirit.

Face à un monde évoluant plus que jamais à un rythme effréné, Willenz aimerait pourtant freiner le pas, se détacher de l’avalanche d’images et de références qui nous polluent au quotidien. Après dix ans de travail, il souhaiterait aussi retrouver un peu de sa naïveté, et moins se préoccuper de la concurrence. En ce sens, il tempère, réfléchit à un nouveau modèle, résistant à l’influence des médias, à la surconsommation d’images et à l’effervescence que connaît le design depuis deux décennies. On ne saurait alors que lui conseiller de méditer la loi de Murphy : “Le meilleur moyen pour ralentir un cheval est de parier sur lui !”.

Yann Siliec


intramuros le 01.09.2014

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