Luc Dubuisson - Juin 1986

Sylvain Dubuisson

design / Rencontre / Sylvain Dubuisson
5 septembre 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens et portraits devenus cultes...
Avril 1986, retour sur la rencontre de Sophie Anargyros avec Sylvain Dubuisson.


Sylvain Dubuisson, diplômé en 1973 de l'École supérieure d'architecture de Saint-Luc-de­Tournai, en Belgique, architecte d'intérieur, designer, 40 ans à peu près... Recherche poursuivie sur le mobilier depuis 1980. Erudit, assez fou, mais de cette folie qui peut rendre si étonnamment précis, exigeant et rigoureux, il tiendrait à la fois d'un personnage de Julien Gracq et d'une figure de Lubitsh, du romanesque - qui n'a rien à voir avec le romantisme - et de cette apparente dérision qui cacherait en réalité un regard métaphysique.

Cette contradiction se retrouve quel que soit l'angle de vue : personnage du XIIIème posté au seuil du XIXème siècle, ancrage dans une culture classique toujours présente et exploration des techniques de pointe, travail d'ingénieur et travail de plasticien...Depuis cinq ans, dans le domaine du design, Sylvain Dubuisson n'a dessiné, ou presque, que des lampes,et son travail se définit sans doute essentiellement par une recherche sur la lumière. Beaucoup de ses lampes restent à l'état de prototypes qu'il finance lui-même, sinon, quel moyen de vérifier l'hypothèse technique ? Absence d'une industrie prête à les produire, d'un marché prêt à les comprendre ? De plus en plus, Sylvain Dubuisson s'oriente vers des objets entièrement conçus en fonction de leur fabrication industrielle. Qu'il soit clair que pour un même investissement dans les outils de production, une série de 100 pièces par an suppose un prix de vente 100 fois plus élevé qu'une série de 1 000 pièces. Mesurer le risque pris par le fabricant, parier sur un marché. Curieusement, ce travail encore abstrait, aussi abstrait que toute idée qui n'est pas entrée en confrontation avec la réalité de la production et de la diffusion, débouche sur des commandes d'architecture intérieure: salle du livre à l'exposition Art et Industrie, exposition « les Années plastiques » à la Cité des Sciences et de l’Industrie à La Villette, exposition « A table » au Centre Pompidou, fin novembre, aménagement d'un espace d'accueil à Notre-Dame pour les monuments historiques... Seuls les industriels étrangers commencent à s'engager: Montedison en Italie, Kurosaki au Japon. En France, deux éditeurs de petites séries « chères» : Ecart International et la galerie Néotù.

Art ou objet : ambiguïté

Un objet qui répond à une fonction - éclairer, s'asseoir, travailler... - et qui nécessite, pour répondre à son usage, la mise en œuvre de techniques de fabrication existe sans doute comme « produit ». Ensuite, il est porteur, ou non, d'image, de sens. La question que posent les objets de Sylvain Dubuisson - si l'on part du principe que l'espace de l'art est en deçà, répond à d'autres fonctions, esthétiques, spirituelles... - est de savoir dans quelle mesure et jusqu'à quel point un objet d'« usage » peut être porteur, non pas d'une image, mais d'un sens et d'une destination qui s'apparente à celle de l'art.
De la même manière, dans quelle mesure un objet qui ne répond pas, ou si mal, à sa fonction, s'apparente­t-il à la catégorie des objets dits d'usage? « Aujourd'hui, dans cette dualité à mon sens positive entre l'usage et l'image des objets contemporains, il me semble que l'on surévalue la part de l'image, au détriment d'un autre aspect, qu'il soit de service, de confort, de technique. Pour exprimer la modernité, par exemple, il peut y avoir surabondance de signes technologiques, confusion entre le signe et la technologie elle-même. Alors il n'y a plus adéquation entre matière et pensée, l'objet n'est plus qu'une image, de même qu'il a pu, en d'autres temps, n'être plus qu'une fonction.», dit Sylvain Dubuisson.
Il se pourrait qu'il y ait erreur sur le terme même d'ambiguïté, que l'on confonde par ailleurs pièce unique et prototype, et qu'au contraire, les objets de Sylvain Dubuisson soient d'une parfaite logique, l'expression d'une rencontre dialectique entre fonction de l'objet d'usage et fonction de l'art, entre image et technique, entre matière et pensée. «Un objet est une idée mise en proportion. Et qu'est-ce que la proportion sinon l'équilibre de toutes les forces mises en présence? Cette correspondance entre la pensée et la matière traverse toutes les phases: la conception, la technique de fabrication, la production industrielle, à travers une recherche particulière qui est celle de la domesticité; et tout part de là : si l'usage, ou la représentation dans un objet de l'espace « privé» devenait une des fonctions possibles de l'art? Deux axes: technicité et domesticité.

La technicité ou tendre à l'épuration

Si un meuble requiert pour sa fabrication l'intervention de plusieurs techniques artisanales, il se situe d'emblée comme pièce unique, ou pièce unique « multipliable». Il ne rentre pas dans la logique de la production industrielle. Le premier meuble de Sylvain Dubuisson, « Un bureau pour une femme », relevait de cette catégorie d'objets. Passéiste dans son mode de fabrication: ébénisterie, marqueterie... ; « post­ moderne » dans son évocation: damier précieux, petite architecture classique, dessin d'un veston stylisé en référence à une phrase de Musil dans « l'Homme sans qualité »; il contenait pourtant toute la démarche à venir en posant le principe de ce que Sylvain Dubuisson définira d'une part comme la « domesticité » : les marches pivotantes de l'escalier - espace secret - livrant l'espace nécessaire au rangement du papier et à la collection complète des 72 crayons de couleur Cumberland; effet d'infini... d'autre part la « technicité », l'exactitude de la mécanique. Le chemin parcouru depuis par Sylvain Dubuisson: intégrer les techniques industrielles de pointe, essentiellement empruntées à l'aéronautique ou à l'automobile, non seulement comme solution de fabrication, comme possibilité de production industrielle, comme perfectionnement de la fonction, mais aussi comme facteur d’épuration, de légèreté, de simplification, comme langage, enfin, mais-langage du concept.

Vers la diminution des pièces

« L'évolution va inéluctablement vers une diminution des pièces, diminution des opérations de montage, préférence pour les moules, les empreintes. [...]Aujourd'hui, les pièces d'aéronautique briquées à partir de fibres de carbone ou de Kevlar sont moulées avec la force du vide qui compresse la matière sur le moule et la qualité du fini, du lisse, est obtenue en une seule opération : juste quantité de résine polymérisée à une certaine température, qualité de finition du moule, juste combinaison des différentes textures (calibre des fils, tissage des satins, taffetas, traceurs). Les films provisoires, couche de mousse poreuse, et même les films étanches et transparents, par leur brillance, donnent une sorte de réalité esthétique à la matière, par la qualité de la technique et de la mise en œuvre. C'est dans ce matériau que sont réalisés les prototypes de chaise, et seules ses qualités de résistance permettent d'obtenir cette forme, alliée à cette légèreté et à cette préhension raide et souple à la fois. La haute technologie, c'est un « bricolage » très sophistiqué, allié à des principes intangibles et élégants comme le vide. La seule question est de savoir dans quelle mesure le mobilier peut marcher de pair avec l'aéronautique dans l'utilisation de ces techniques, dans quelle mesure il peut y avoir recours, bénéficier par exemple d'une dizaine de tissus de fibre de carbone parce qu'ils répondent à dix contraintes différentes, infinitésimales mais incontournables. De leurs propriétés particulières, nous ne gardons que leur texture. Mais la question de ces technologies de pointe amène à celle de l'épuration. Epuration par la condensation de plusieurs opérations en une seule, épuration du système et épuration de la forme qui en découle. Par exemple l'applique « A4 » dans sa nouvelle version (technique du moule de l'aluminium) pourrait fonctionner à partir d'une pièce unique - un boîtier - qui intégrerait à lui seul les propriétés fonctionnelles d'une dizaine de pièces. Sylvain Dubuisson ajoute «distinguer entre les différentes sortes de vide celui qui résulte de l'absence de signification et celui qui résulte de l'épuration des composants matériels ».

Sylvain Dubuisson
Applique A4, 1985 © Didier Lanoé

Intégrer la qualité de la matière


« Avec l'apparition de ces nouveaux matériaux et de ces nouvelles techniques, comme l'utilisation des tissus pré imprégnés sous vide, on peut envisager de créer des objets qui intègrent la transparence, la légèreté, la résistance, la qualité de la matière. Le problème de l'objet par rapport à la pesanteur devient de plus en plus pointu à mesure qu'il tente d'y échapper. Ces nouveaux matériaux en opposition au bois par exemple, qui donne aux objets une réalité très « terrestre ». Se pose alors la question du poids et de la densité. Un objet peut être « dense » et pourtant extrêmement léger. La densité d'un objet se travaille au même titre que tout ce qui appartient à la perception subjective, tandis que son poids appartient à une préhension physique, réelle. Tendre à la transparence.Plus les objets se dématérialisent, jusqu'à l'essence, plus le sens, l'image, la charge de signification peut prendre de force. C’est le mythe d'Icare qui revient, dont on s'approche. Condensation, épuration, légèreté, apesanteur, c'est vraiment le futur qui se dessine, les prémices d'un âge nouveau. »

La domesticité ou évoquer la part cachée

« Dans une montre ou une pendule, ce qui importe, c'est la perception du temps autant que la lisibilité ou la qualité du mécanisme. Et dans une lampe, c'est autant la perception de la lumière que la qualité technique de l'éclairage. La lumière et le temps couvrent des champs plus vastes que les objets à travers lesquels ils sont perçus. »
C'est dans cet espace entre la fonction de l'objet et sa capacité d'«irradier» au-delà (irradiation : illusion d'optique, par laquelle l'œil perçoit de la lumière au-delà du périmètre réel des objets) que réside l'idée de la domesticité, du secret. C'est le passage du visible à l'invisible ou au secret, de la matière à la parole. Chaque lampe contient un mécanisme caché différent qui achemine vers un espace secret et un message. Tout n'est pas dit, donc l'objet est réceptif à ce qu'autre chose soit dit. Les mécanismes sont autant d'obstacles, autant de masques avant d'arriver au cœur : ne pas aller au cœur d'un objet domestique au premier regard. Seule une familiarité avec l'objet donne les secrets de ses mécanismes, de sa préhension, de son usage. Aussi s’agirait-il d'appréhender dans l'objet la part du visible et celle du caché, du montrable et du dissimulé, comme les délimitations plus ou moins nettes des territoires du public et du privé.

Sylvain Dubuisson
Pendule T2/A3

Pièces uniques ou grandes-séries

Dès lors qu'un objet est entièrement conçu en fonction de la fabrication industrielle, il peut ne pas être ni unique ni accessible. Ce serait la définition du prototype opposé à la pièce unique. Dans le prototype, tout est dit. L'objet existe. Et pourtant, il n'est que virtuel. Seul l'engagement d'un processus de fabrication où interviennent coût d'investissement des outils, balancé par la quantité de production en vue d'un prix de vente conforme à la définition d'un marché, cependant en valide l'idée. Sylvain Dubuisson dit « L'innovation dans la domesticité apparaît toujours comme un risque. » Et « L'industrie comme interlocuteur privilégié. Celle que l'on n'attend pas pourtant, de peur que les objets ne voient jamais le jour. » Et encore, signe de quel désarroi, de quelle intransigeance: « Comme le dialogue avec l'industriel où le client est constamment reporté, le monologue pousse très loin ses prérogatives et aucun obstacle ne vient s'interposer pour réaliser l'adéquation de l'objet avec l'idée. » Et pourtant «seule la personne qui réalise la fabrication mesure la complexité ou la simplicité de la conception et apporte en retour son propre savoir. Le fabricant est aux prises avec de nouvelles contraintes (déformations dues à l'usine, mouvements et limites des outils) qui permettent de remettre en question tout ou partie du dossier de conception. Invention, ingéniosité, simplification nécessaires et incontournables dans ce dialogue avec celui qui réalise. L'objet n'existe réellement que lorsqu'il a traversé cette dernière phase de confrontation avec la fabrication.» 
Ironie ou défi ? « Mon métier est un métier de pointe.» (René Char.)


le 05.09.2017