Samuel Wilkinson, en quête d’objets d’usage
Le designer britannique Samuel Wilkinson pratique un design calibré au millimètre près, pour des marques comme &Tradition, Lexon, Emu…

On se croirait sur un ring : celui de Barocco. Tout en douceur et force, tout en adrénaline et mots, Samuel Wilkinson ressemble à s’y méprendre au Gérard Depardieu des Valseuses, de Loulou ou du Dernier Métro. Visage accrochant la lumière, sa poésie se dessine dans le discours : celui d’un taiseux passionné passionnant, discrètement animé par le feu intérieur de la création. Né dans le Devon d’un père psychologue et d’une mère enseignante, le jeune designer britannique n’a pourtant pas son pareil lorsqu’il s’agit de décrocher des objets puissants, directs et percutants, pensés pour toucher et séduire, subtilement dosés entre les lois mathématiques et leur plastique physique. Après trois années d’études au Ravensboure College of Art & Design d’où il sort diplômé en 2002, brièvement tenté par un Master au célèbre RCA de Londres, Samuel Wilkinson se laisse attraper par le réel, directement débauché de l’école par la crème de la crème des cabinets de conseils londoniens. Enchaînant Tangerine, Fitch, Pearson Lloyd et Conran, ses cinq années d’apprentissage lui permettent de travailler sur une multitude d’objets développés pour British Airways, Audi, LG, Samsung et Virgin Airways. Du siège d’avion Business-Class au prototype de mobile-phone, l’extrême diversité des projets qu’il dévore le forme rapidement au corps à corps. Le dessin doit toujours se justifier. L’esthétique ne doit jamais empiéter sur l’ergonomie ni la fonctionnalité.
“Mantis”, un bureau livré en kit dessiné pour Case
Une fois l’entraînement terminé, le temps est venu de jouer son libre arbitre et de fonder en 2007 à Londres, le Samuel Wilkinson Studio. “Attiré par les équations logiques, je me suis très vite intéressé à l’architecture, à la sculpture de Brancusi et aux formes raisonnées de manière générale. Ma vocation pour le design est née ainsi progressivement, pour sa capacité à réunir en une même discipline le côté rationnel des sciences, des techniques, des technologies, tout en alliant un pendant artistique, sensible et émotionnel provoquant l’entendement”. À l’image de son projet “Plumen 001” révolutionnant le regard de l’ampoule basse consommation et honoré par le Design Museum de Londres du Brit Insurance Design Award 2011, tout le travail de Wilkinson semble ainsi résumé par Stephen Bayley – président de la manifestation : “L’ampoule ‘Plumen 001’ est le parfait exemple d’un objet ordinaire exécuté extraordinairement bien, apportant ce qu’il faut de plaisir à un produit du quotidien”. À travers ses deux tourbillons élégamment entrelacés, l’objet-ampoule au demeurant maladroitement prospectif et inesthétique devient aussi bon pour l’environnement que beau pour l’œil. Créé en collaboration avec la société Hulger, il utilise 80 % moins d’énergie et dure huit fois plus longtemps que son ersatz à incandescence traditionnelle imaginé par Thomas Edison et Joseph Swan il y a plus de 125 ans.
Pensant le design comme une discipline nécessaire, une manière de contribuer à sa façon au Monde, rien de surprenant lorsqu’au détour d’une conversation, Samuel Wilkinson avoue avec sincérité se retrouver dans le travail de Jasper Morrison et Naoto Fukasawa : “Je ne veux pas produire des créations criardes, hurlantes qui flingueraient leur destination par leur impact visuel ou leur force d’expression. Le design ne doit pas s’imposer comme une bombe sociale mais au contraire révéler une sorte de richesse invisible, impalpable à l’œil nu et néanmoins probante dès son appropriation”. Depuis son expatriation suisse de six mois en 2007 et son “arbre de Flonville” (projet d’architecture monumentale et de mobilier urbain réalisé en banlieue de Lausanne), Samuel Wilkinson tente de réconcilier Arts & Crafts et technologies à travers des pièces véhiculant technicité et détails de haut niveau. “J’essaie de parvenir à travers chaque projet à un instant d’artisanat industrialisé, en dirigeant et détournant la recherche d’une complexité organisée généralement associée à l’artisanat vers une production de masse”.
La suspension “Blown” conçue pour & Tradition et présentée pour la première fois pendant le London Design Festival en 2013
Témoignage récent de cette démarche, la lampe “Blown” conçue en 2013 pour le label & Tradition explore les principes de réflexion et de réfraction du verre dès qu’il s’agit de décomposer la lumière et d’améliorer l’aspect de la matière. “La lampe ‘Blown’ est vraiment une expérimentation sur le verre, un travail sur les zones de manipulation et de réflectivité. Pour concevoir une lampe qui se décompose et réfléchit la lumière de façon esthétique, sans compromettre la fonction. Comme pour n’importe quel projet, je commence par une idée, puis je me mets à regarder le monde à travers une sorte de filtre. J’ai examiné ici les céramiques anciennes, les lentilles de très vieilles lampes, des phares, y compris une bouteille en miroir, juste pour voir la façon dont la lumière se reflétait et se déformait. Depuis un prototype très approximatif, j’ai retravaillé une forme et je l’ai affinée. La texture du verre résulte d’un rendu 3D, ce qui m’a permis de contrôler précisément l’inflation de chaque bulle et la façon dont les motifs reflètent la lumière selon des angles différents”. Conçue pour Lexon et présentée au salon Maison & Objet 2014, la collection “Babylone” poursuit cette même démarche de challenge des matériaux. À travers six objets pensés autant pour la maison que le bureau, Samuel Wilkinson crée un véritable jeu tactile et esthétique, différenciant chaque élément et affirmant son individualité tout en stigmatisant une cohérence de groupe. “J’ai avant tout cherché un traitement de surface distincte qui pourrait élever la série tout en liant chaque ustensile. Je me suis inspiré des strates rocheuses visibles en Arizona, des formes douces du grès et des couches de roches qui balayent autour d’elles des monticules produisant un très bel effet”. Libérés de tous les détails superflus, compacts, tactiles et efficaces, stylo, pot à crayons, ciseaux, agrafeuse, réveil et distributeur de scotch s’habillent de couleurs flashy, avec finition mate et douce au toucher, tous les six fabriqués à partir d’une épaisseur d’ABS moulé par injection, plastique solide et hautement résistant, offrant à la collection une durabilité extrême et un recyclage en fin de vie.
La collection “Babylone” dessinée pour Lexon (2014)
Au-delà de la haute technicité de toute sa production, le design de Samuel Wilkinson déglace l’imaginaire, conjugue les références passées aux technologies du présent, poétisent et insufflent une forme de légèreté dès la déclinaison de leur nom. Composée d’un bras en bois massif relié à un système analogique, l’horloge murale “Pendola” revisite à rythme lent l’effet de balancier des vielles pendules. Non motorisé mais entraîné comme par magie une fois tirée une petite languette située au dessous du cadran, son rythme apaisant incite ses utilisateurs à ralentir le mouvement. Réminiscences d’enfance, les tables de la collection “Hoof” (conçues pour & Tradition) s’inspirent de ces chaises en bois naturel peint dont la racine des pattes s’écaille, usée par les coups de pied. Comme le sabot d’un cheval se voit coupé avant d’être monté, chaque extrémité du piètement est aiguisée, détail directement créé par inversion du processus de production habituel. Alors que chaque meuble est d’abord assemblé par section puis peint, “Hoof” se paye le luxe d’une peinture préliminaire, ensuite biseautée comme passée au taille crayon.
“Hoof”, des tables peintes puis biseautées comme passées au taille crayon. & Tradition
Fonctionnant tel un tamagotchi et relié aux smartphones et tablettes, le terrarium de la flore Biome contrôle le climat, le niveau de l’eau et des nutriments. Derrière sa plastique développée pour une exposition intitulée “Slow Tech – Designs pour indisponibilité numérique”, l’idée derrière l’objet encourage le temps d’arrêt numérique. Il offre un usage et une dimension nouvelle pour les smartphones et incite leurs propriétaires à envisager des cycles de vie plus lents. De l’écosystème futuriste au kit de conception flexible livré avec accessoires optionnels et propice à garder votre environnement propre et parfaitement rangé (bureau “Mantis” signé pour Case), Samuel Wilkinson surfe d’un matériau à l’autre, détourne les textures et réinvente le propre de l’artisanat, ancêtre de tout savoir-faire et accessoirement père fondateur de toute nouvelle technologie. Remarquée au salon imm de Cologne et lancée en avril 2014 à Milan, sa collection “Grace” dessinée pour Emu marie une nouvelle fois esthétique et logique, raison et émotion. Pensés pour l’intérieur et l’extérieur, chaise universelle, fauteuil, table basse et pouf d’appoint élargissent considérablement les gammes de produits 100% fonte d’aluminium conçus pour tout type de secteur, du résidentiel au bureau en passant par le monde de l’hôtellerie. Minimale, juste composée d’une structure tubulaire soudée et d’un dossier en aluminium moulé sous pression, “Grace”, dans sa version chaise, s’offre le pedigree de l’élégance, déclinée selon un panorama de couleurs et de finitions brillantes et luisantes.
“Grace”, une collection indoor/outdoor en fonte d’aluminium dessinée pour Emu (2014)
À croire qu’à travers sa quête de vérité d’usage et d’un design autant rationnel qu’exigeant, Samuel Wilkinson a parfaitement intégré l’avis de son compatriote Francis Bacon : “Si l’esprit d’un homme s’égare, faites-lui étudier les mathématiques car dans les démonstrations, pour peu qu’il s’écarte, il sera alors obligé de recommencer”.
Yann Siliec
L’ampoule “Plumen  001”, Brit Insurance Design Award 2011. Hulger
L’ampoule “Plumen  001”, Brit Insurance Design Award 2011. Hulger
“Mantis”, un bureau livré en kit dessiné pour Case
“Mantis”, un bureau livré en kit dessiné pour Case
“Mantis”, un bureau livré en kit dessiné pour Case
“Hatcham”, une chaise empilable en bois caractérisée par l’arrondi de ses jambes. Decode
“Hatcham”, une chaise empilable en bois caractérisée par l’arrondi de ses jambes. Decode
“Hatcham”, une chaise empilable en bois caractérisée par l’arrondi de ses jambes. Decode
“Grace”, une collection indoor/outdoor en fonte d’aluminium dessinée pour Emu (2014)
“Grace”, une collection indoor/outdoor en fonte d’aluminium dessinée pour Emu (2014)
La collection “Babylone” dessinée pour Lexon (2014)
La collection “Babylone” dessinée pour Lexon (2014)
La collection “Babylone” dessinée pour Lexon (2014)
La collection “Babylone” dessinée pour Lexon (2014)
Samuel Wilkinson à Paris, janvier 2014 © Terry Hash
Samuel Wilkinson à Paris, janvier 2014 © Terry Hash
“Grace”, une collection indoor/outdoor en fonte d’aluminium dessinée pour Emu (2014)
“Pendola”, une horloge murale qui revisite l’effet de balancier des pendules d’antan
“Recycle Bin”, une collection de conteneurs en aluminium conçue pour le recyclage des ordures ménagères ou pour tout autre usage de stockage (linge sale, chaussures…).
La suspension “Blown” conçue pour & Tradition et présentée pour la première fois pendant le London Design Festival en 2013
La suspension “Blown” conçue pour & Tradition et présentée pour la première fois pendant le London Design Festival en 2013
“Cloak”, littéralement “qui recouvre”, un nom qui donne son explication à cette table d’appoint dont les deux pieds en métal colorés viennent encercler le pied de la structure en bois. Une greffe réussie. Versus
“Grace”, une collection indoor/outdoor en fonte d’aluminium dessinée pour Emu (2014)
“Hoof”, des tables peintes puis biseautées comme passées au taille crayon. & Tradition
“Vessel”, verre soufllé autour de l’ampoule “Plumen 001”
“Vessel”, verre soufllé autour de l’ampoule “Plumen 001”
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