En frères de sens lâchés au cabaret de l’objet, Erwan et Ronan Bouroullec ont pris le temps depuis dix ans d’écrire le poème des poèmes.

Article paru dans Intramuros n°151 sous le titre « Erwan & Ronan Bouroullec, Les Justes » Les Frères Lumières Indice d’R : “Erwan est en dehors de tout, jamais au courant de rien. Ce qui lui va bien et nous convient à tous les deux. Notre différence réside dans le fait qu’il maîtrise tous les outils. Moi je ne sais rien faire, à part dessiner”. Réponse d’E : “Tu sais quand même très bien faire travailler les gens ! Moi, je ne sais pas bien maîtriser l’outil humain. Il faudrait d’ailleurs que tu regardes le Fantastic Mister Fox de Wes Anderson. Tu verrais qu’il te ressemble”. Lorsqu’à l’angle d’une joute verbale dense et truculente ils livrent d’eux-mêmes les clés de leur singularité, le monde des Bouroullec prend forme, enfin docile et décodé. L’un serait le renard, l’autre le porc-épic. Caractères psychologiques complémentaires, différentiels nécessaires, ils se rejoignent à vouloir rajouter du temps aux journées. 24 heures, 86 400 secondes et toujours pas assez de minutes pour atteindre l’essentiel. Cet essentiel plein de lucidité, qui les incite à remplacer le dialogue par le communiquer. Et qui du temps d’Albert Camus leur aurait fait croire à l’envers et l’endroit : “Une œuvre d’homme n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert”. _image1025_ Météores en fusion Comme s’ils n’avaient retenu de la Bretagne que l’arbre sans les sabots, à quatre mains sans déroger, le tandem distille depuis 1998 un monde d’objets incroyablement émotif, bourré d’affinités. De quoi faire s’interroger Alessandro Mendini sur une forme d’élégance “sophistiquée néoclassique ?”. De quoi se voir résumé par Andrea Branzi comme “la délicate et diffuse modernité du XXIe siècle !”. Nés à Quimper en 1971 et 1976, respectivement diplômés de l’Ecole Supérieure des Arts Décoratifs de Paris et de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts de Cergy, Ronan et Erwan Bouroullec savent faire confiance au temps, aux rythmes, éloge de la lenteur portée au firmament. Intimité fraternelle doublée d’un vrai esprit de compétition, des mois, des années peuvent s’écouler avant de ne pouvoir admettre une solution que les deux soient en mesure d’accepter. “En tant que discipline, le design est profondément connecté à la discussion, à l’ouverture sur d’autres points de vue. L’objectif étant de comprendre le contexte, de questionner sans cesse les méthodes pour arriver aux réponses les plus appropriées”. _image1036_ Mirages de l’utopie Parce qu’ils s’efforcent de créer un langage, de multiplier les informations au service des yeux, du corps, des sensations. Parce que leur design rêvé silencieux, à demi fini, se laisse approprier par l’usager. Parce qu’ils poursuivent l’idéal “Less is More” proclamé par Mies Van Der Rohe, les Bouroullec se cachent derrière leur propre écosystème pour mieux le révéler. Leur symbolisme quasi pastoral nécessiterait confesse si leur éthique ne se chargeait de parler pour eux. Indice d’R : “Un projet abouti va bien plus loin qu’un simple objet réussi. De manière un peu anachronique, nous passons notre temps à dessiner, à élaborer des maquettes, à nous interroger et à vérifier nos idées. Notre choix de faire très peu de projets répond à notre désir obsessionnel de contrôler”. Réponse d’E : “Quand il s’agit de choisir une entreprise, un projet, nous avons besoin d’un rapport humain dès le premier instant. Nous ne réagissons pas de manière analytique. Notre besoin de dialogue permanent, de confiance est certes émotionnel mais l’affectif joue un rôle primordial dans le choix de nos partenaires”. Les doutes de l’un à l’autre se gèrent et ne se gèrent pas. Remise en cause perpétuelle, leur méthode de travail s’est mise au service d’une recherche d’hyper sensibilité pour “être en permanence dans le faire des choses”. Tensions, blocages, solutions quasi magiques voire extraordinaires, les Bouroullec essaient de se livrer à l’exercice de la rationalité, sachant pourtant que la vérité réside ailleurs. Dans une quête sans fin des fondamentaux. Une quête incandescente. Et à en croire Erwan, parfois lourde à gérer : “En se rendant esclave de l’icône qui serait celle d’un peintre, d’un sculpteur, qui tous les jours irait dans son atelier se confronter de manière physique à sa discipline, nous sommes toujours en face du projet. À sculpter dans un bloc, à rechercher l’absolu, le chef d’œuvre inconnu. Nous nous sommes créé notre propre cocotte-minute. Nos interlocuteurs ne peuvent ni l’ouvrir ni nous enlever un peu de pression. Nous nous sommes mis nous-même dedans. Cela relève presque du sacerdoce”. _image1055_ Sérialisme et tonalités En présentant en 1997 ses vases combinatoires à la galerie Néotù à Paris, Ronan (Couverture Intramuros N°82, avril-mai 1999) pose sans le pressentir ce que seront les bases d’une démarche à jamais dévoyée. Légèreté, poésie, phrasé singulier, tout est déjà dans la “cuisine désintégrée” qu’il présente la même année au Salon du Meuble de Paris. L’objet est un coup de foudre pour Giulio Cappellini qui deviendra dès lors le partenaire majeur industriel des deux frères. Rejoint par Erwan en 1998, l’aventure Bouroullec part à la conquête de la diversité des moyens de production, de l’industrie à l’artisanat. La cohérence se tisse à travers le temps. Entre le lit et la chambre, le projet “Lit Clos” signé en 2000 pour Cappellini annonce les projets “Cabane” et “Parasol Lumineux” de 2001 où l’objet est une architecture et inversement. Systèmes réversibles, diversité dans la série, possibilités de combinaisons multiples, les scénarios se répandent comme des paramécies. La bibliothèque “Brick” (2000) laisse pénétrer le regard et passer l’air grâce à ses alvéoles en polystyrène découpées au laser. _image1067_ De leur rencontre décisive avec Rolf Fehlbaum, président de Vitra, naît en 2002 le “Joyn Office System”, nouvelle typologie de système de bureaux qui couvre tout, du simple plan de travail à son environnement. Ciel dégagé, les “Clouds” apparaissent en 2002 chez Cappellini et les “Algues” (éditées par Vitra en 2004 – vendues à ce jour à 5 millions d’unités) vont tout révolutionner. Architecture au millimètre, la répétition d’un même motif en polyamide injecté défie les notions d’échelle pour mieux la dépasser. Dès lors se succède une sarabande d’équations intemporelles qui frôle l’absolu. Du tapis “Grappe” (Kvadrat – 2001) à l’étagère “Self Shelf” aux parois en polycarbonate transparent insérées dans les rainures de plateaux en ABS extrudé et soufflé (Vitra – 2004). De la “Steelwood Chair” à l’assise et pied en hêtre vissés sur un dossier en acier embouti (Magis – 2007) aux systèmes sculpturaux de salle de bain développés pour Axor en 2010. Une évolution sans fin de représentations stylistiques. Mystères et délicatesse portés à nu. _image1028_ Supernature Indice d’R : “Le fait qu’au final, notre cohérence forme une œuvre m’importe énormément. Même si en soi, cette façon de penser peut paraître désuète lorsqu’il s’agit d’objets. En prenant exemple sur l’année écoulée, des collections signées pour Alessi et Axor à l’exposition “Lianes, Roches & Conques” chez Kreo, les sujets, bien que menés dans des temporalités totalement différentes, s’articulent tous entre eux. Ceci est lié à notre méthodologie de travail, à notre manière de vivre”. Réponse d’E : “Il y a aussi certaines règles qui ne sont pas écrites. Je le répète tout le temps mais j’accorde une importance primordiale à la question du concentré. À éviter qu’à l’intérieur de l’objet ne se mettent à clignoter des milliers de détails et d’idées, ce qui rendrait peu palpable un quelconque effet. Notre règle par-dessus tout relève d’une forme d’élégance, de vraie beauté plastique. C’est là que l’irrationnel intervient car cette règle ne correspond qu’à notre propre vision des choses. Une vision commune qui nous vient de l’enfance et qui de manière synchrone agit comme une réaction primaire, quasi archaïque, non pas génétique mais automatique “. _image1056_ Du monolithisme des scarabées géants (luminaires Conques – 2010) à la “Vegetal Chair” nervurée comme une feuille de chêne, les Bouroullec attrapent dans leur filet l’indicible des voix de la nature. Motifs organiques, branches et fleurs lumineuses, arbres hypothétiques dont tombent des torrents de lianes, la fertilité des espaces artificiels du monde urbain nourrit leur design pratiqué au fleuret. Les progressions sont purifiantes. Le pendule fait fusionner les disciplines. _image1029_ Perfection Subliminale Avec des expositions tous les deux ans à la galerie Kreo, l’esthétique du design se mêle à l’esthétique de l’art sans pour autant oublier les enjeux de l’industrialisation. Indice d’R : “Une idée, si elle est bonne, ne se cantonne pas à une seule forme d’expression. La réalité physique du monde objet est certes complexe mais notre approche est celle d’auteurs et il est parfois difficile de se fondre dans ce monde-là. Objets pour le plus grand nombre versus série limitée, le débat est sain. Le phénomène n’est pas récent. Je prends toujours cette analogie : aujourd’hui nous participons tous au même cahier de brouillon. Ce qui restera dans 15 ou 20 ans de ce que nous cherchons ne représente qu’une partie infime. Le fait que la réflexion sur notre environnement passe par l’industrie mais également par l’artisanat et que nous continuons tous, avec notre bêtise et notre intelligence, à interroger tous ces secteurs-là est très important. De là à considérer qu’il y aurait d’un côté les robins des bois, de l’autre les méchants est parfaitement ridicule”. Réponse d’E : “Le design fonctionne sur des contraintes liées au marché. Mais les champs d’exploration peuvent s’extraire des règles du marché pour développer d’autres scénarios. On ne peut pas passer toujours par une équation démocratique. J’aime toujours prendre pour exemple Rodolfo Dordoni, qui fût en charge du graphisme de l’intérieur du métro new-yorkais. Quand on lui demandait pourquoi il avait choisi ce métier, il répondait : “Moi je fais ça pour me battre contre le monde qui est moche et mal fait”. Cette histoire de vouloir rendre les choses belles, élégantes, dans notre propre paradigme, ne vient pas d’une volonté de les contrôler mais de les rendre originales, pures et intègres, quel que soit le support, le moyen pour y arriver”. _image1064_ Élus créateurs de l’année au Salon du Meuble 2002, grand prix du design de la ville de Paris en 1998, Finn-Juhl Prize de Copenhague en 2008, le mythe des frères Bouroullec n’est plus à construire mais à admirer. Lors de l’exposition rétrospective qui leur sera consacrée au Centre d’Architecture de Bordeaux – Arc en Rêve à partir du 28 janvier 2011. Histoire de prouver que derrière la suspension de toute affirmation se cache souvent l’administration de la preuve.
Yann Siliec