Ronan Bouroullec en 1999

Ronan Bouroullec : les jeux de multiplication

design / Profil / Ronan Bouroullec
1 octobre 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes...
Avril 1999, retour sur la rencontre de Sophie Tasma Anargyros avec Ronan Bouroullec.


Secret et modeste mais conscient de sa valeur, autoritaire avec sérénité, on retrouve dans le travail de Ronan Bouroullec cette exigence contrôlée, cette tension invisible, mise au service du projet. Une attention aiguisée vers le minimum de matière, mais en arborescence plus qu'en réduction. Non sans humour, car ses constructions mathématiques sont aussi des jeux.

Diplômé des Arts Décoratifs de Paris en 1995, Ronan Bouroullec est aujourd'hui édité par Authentics, Boffi, Cappellini… Carte blanche VIA en 1998, Grand Prix de la critique au Salon du Meuble de Paris, Grand Prix du design de la ville de Paris, il est actuellement en compétition avec Sylvain Dubuisson et Martin Szekely pour participer au concours du mobilier pour les rencontres internationales de l'Elysée. 

Renouveler discrètement les archétypes 

Ronan Bouroullec n'est pas un minimaliste. Le minimalisme est un style et ce n'est pas le sien. L'évidence et l'épure de ses objets relèvent plutôt de son esprit de système, de sa faculté à travailler sur les archétypes, de sa capacité à les interpréter avec légèreté. Son travail sur l'essentiel, sur la simplicité possible de choses que l'on croyait déjà très simples, mais aussi la réinvention, sans bruit et sans fureur, d'objets quotidiens tels qu'on ne les avait jamais vus auparavant, font de ce designer de vingt­-sept ans, un professionnel déjà reconnu. Un objet est emblématique de cette démarche : une cruche en céramique qui reprend le dessin le plus basique possible de n'importe quelle bouteille. Un T taillé à hauteur exacte d'une contenance de 75cl permet d'extraire un bec de la forme parfaite. Ronan Bouroullec montre dans ces tous petits projets toute sa façon de concevoir l'objet : presque étrange de simplicité, comme la création d'un nouveau signe. 

Le minimum 

Sa collection de meubles édités par Cappellini en multiplis de bouleau vise à réduire la matière, en poussant le plus loin possible une logique constructive. Le but est que l'objet soit quasiment l'expression littérale d'un dessin, avec la même légèreté, la même "inconséquence" qu'un trait de crayon sur le papier calque. Même le verre est choisi pour rester transparent sur la tranche et préserver l'illusion du vide. D'une forme presque aussi simple qu'un bâton d'esquimau, les pieds reposent sur la pointe de leur contour ovale. L'élément moulé en bois peut-être le départ d'une série - table, étagère ou console - qui s'accroit à la guise de l'utilisateur. C'est cette "guise" justement, cette fantaisie du protagoniste que cherche Ronan Bouroullec d'une façon extrêmement rigoureuse.

Le hasard

Ronan Bouroullec est aux antipodes du design qui consiste à créer des objets formels, fortement marqués stylistiquement. Il s'agit pour lui au contraire d'extraire le maximum d'images et d'offrir le maximum d'emprise sur l'objet. Modulaire, à combinaisons multiples et variables, idéalement alphabet qui juxtapose les paradigmes de formes, de matières, de couleurs, la plupart de ses projets sont ainsi parfaitement cohérents à l'échelle 1, mais aussi non-finis, susceptibles de s'étendre en autant de déploiements que le permet l'espace. Il exprime là sa volonté "non autoritaire", le désir que le consommateur utilise cet alphabet pour composer ses propres mots. Ce sont des objets qui laissent la place à ce hasard qu'est le rapport à l'objet laissé libre. 

Ronan Bouroullec : les jeux de multiplication
Chaise design pour les Editions Cappellini © Erwan et Ronan Bouroullec

L’esprit de système

Comment un système peut-il exprimer une idée? Est-il possible que les chiffres, ou la géométrie, soient narratifs? C'est un peu le pari auquel Ronan Bouroullec apporte une réponse à la fois précise et énigmatique. Le projet qu'il a conçu pour le mobilier des rencontres internationales de l'Elysée en est un exemple. Le programme : des typologies classiques - paravents, tapis, tables, fauteuils, lampes... Mais tout l'intérêt de la commande réside dans le caractère "mobilier de campagne", totalement mobile, cosmopolite, pouvant s'inscrire dans n'importe quel cas de figure topologique. Bouroullec a donc constitué une sorte d'alphabet. Mais au lieu de proposer des meubles, il a dessiné des moitiés de meubles, qui se complètent à chaque fois, soit avec leur double, soit avec un élément différent, par exemple moitié de table avec moitié de paravent. Le point de vue implicite ne peut-être plus explicite : dans un débat, dans une rencontre, il y a deux moitiés. Pour constituer un tout, il faut trouver une articulation commune. On reconnait là sa passion du "module", qui, sur la base de cinq ou six éléments permet des combinaisons presque à l'infini, "libère le hasard" de situations virtuelles. Le tapis pour Cappellini, (0,67 x 2m) met en œuvre une idée elle aussi extrêmement simple : munir les bordures de demi-fermetures éclair. Le format ainsi est indéfini puisqu'on peut rattacher un nombre x de ces modules... 

Ronan Bouroullec : les jeux de multiplication
Projet conçu pour le concours du mobilier des rencontres internationales de l'Elysée © Erwan et Ronan Bouroullec

Ronan Bouroullec : les jeux de multiplication
Projet conçu pour le concours du mobilier des rencontres internationales de l'Elysée © Erwan et Ronan Bouroullec

Portrait d’une pièce de la maison en mobile home 

Ronan Bouroullec a avec lui un projet depuis son diplôme, qui est devenu une Carte Blanche du VIA et qui est aujourd'hui un de ses plus importants projets en terme de production industrielle. Il s'agit de la cuisine qu'on peut emmener avec soi quand on déménage. Elle est fabriquée par Units, alliance de Boffi et de Cappellini, en aluminium, plastiques recyclés, translucides et colorés, et éléments de bois. "Je voudrais qu'elle soit aussi simple à vivre que l'image de la cagette à poireaux au marché". Ce projet radical s'oppose au concept largement développé par les industriels spécialisés de cuisine monolithe, tout intégré. Les fonctions sont au contraire éclatées : eau, feu, rangement et conservation. Sa cuisine est simplement une grande table, un établi, avec l'évier d'un côté, les feux de l'autre, et un billot de bois sur glissière. Des mobiliers complémentaires, constitués de paniers, de tiroirs de plastique complètent l'élément central. "J'ai voulu créer un basique absolu, mobile, démontable, sans pré-définition, empilable, léger, déritualisant". 

"La technique est toujours une révélation"

Qu’il s’agisse de composants plastiques recyclés, de multiplis, ou de céramique à Vallauris avec un artisan qui "réalise in live le dessin", la technique n'est pas une donnée, c'est une matière (à réflexion). De même que toute fonction mérite d'être regardée avec des yeux neufs, ce qui permet d'en renouveler ou d'en faire évoluer l'usage, de même la relation avec les techniques est un champ de création complètement ouvert parce qu'on peut détourner, transformer, inventer. Lorsqu'il réalise un canapé pour Domeau et Pérès, Ronan Bouroullec utilise ainsi la couture (la spécialité des artisans) pour en faire un élément structurel. Ce sont elles qui vont donner la résistance nécessaire à un objet dont la finesse, le profil et la souplesse n'auraient sans cela pas été possibles. Les coutures architecturent le meuble, tandis qu'un passepoil de cuir en finit les contours comme un vêtement. 

Etre à l’interface

Pour Ronan Bouroullec, le métier de designer suppose un minimum de responsabilité aussi bien face à l’industriel, à l’artisan, que face au consommateur. « J’aimerais que les objets que je dessine laissent la plus grande liberté, et appartiennent à la production industrielle d'aujourd'hui ». En disant cela, il ne parle pas seulement de systèmes et de modules, d'astuces géniales qui réalisent le paradoxe d'unir pièce unique et série, il parle aussi de cette qualité partagée dans tous les domaines de l'art par les tenants de légèreté. Apporter de l'essentiel et de la légèreté. Il admire Ettore Sottsass et Bruno Munari. Il a hésité un moment entre Arts plastiques et design. Que son design proche de l'abstraction des chiffres soit aussi proche de l'art conceptuel tout en s'intéressant aux gestes réels et quotidiens est l'un des aspects le plus fort et le plus humain de son travail.


le 01.10.2017