Il a marqué l’histoire du design français pendant toute la deuxième moitié du XXè siècle : il trône comme le créateur des sièges les plus prestigieux.

Connu de tous, Pierre Paulin reste célèbre pour le rôle qu’il a joué dès la fin des années 1950, quand le design prenait un tournant historique, répudiant les anciennes typologies, inventant de nouveaux matériaux mieux adaptés à la révolution sociale opérée ces années-là, dont découlaient de nouveaux comportements et de nouvelles fonctionnalités. Il a en effet, inventé dans les années 1950, avec Thonet France – sa seule et unique collaboration avec une usine française – et développé ensuite avec son fidèle éditeur, Artifort, le tissu élastique pour recouvrir les assises comme une nouvelle peau renouvelable ; il a aussi conçu un nombre extraordinaire de formes organiques, et donc uniques, pour réadapter le siège au corps ; enfin, il a imaginé une nouvelle palette qui conférait au meuble une nouvelle valeur signifiante au sein de l’habitat. _image765_ Et comme suite logique au choix de l’organique, ses formes ont su se propager pour conquérir l’espace public. Avec Roger Tallon – l’un de ses co-équipiers au sein de l’Agence ADSA et partners -, il est l’un de ceux qui ont su le mieux maîtriser la commande publique et l’aménagement des espaces collectifs. Entre 1975 et 1993, Pierre Paulin développe un travail de management design (Le Louvre, Calor, Air France, etc.), très en avance sur la nouvelle vague, cumulant des compétences en graphisme, aménagement, packaging, lumières et conseil, qui se concrétisera au Louvre par un vrai travail muséographique. Le grand respect de Pierre Paulin pour ses collaborateurs (ils ont été jusqu’à soixante chez ADSA) se manifeste dans la prudence avec laquelle il distingue bien les projets entièrement dessinés par lui et ceux qu’il s’est contenté d’orienter. Cette humilité découle tout naturellement de ses convictions sur le design : “Le design est une pratique collective, non d’un seul homme. Les chefs d’entreprise, l’équipe marketing décident de l’échelle du projet, puis le designer décide de la finalité. Pour moi le design est toujours industriel, ou parfois, manufacturier, jamais artisanal.” Ces convictions, Paulin les a développées plus à l’étranger qu’en France, où selon lui, “les macro-industries (Alstom, Total, etc.) ne laissent pas de place à l’inventivité et les petites entreprises n’ont pas les moyens ; tout le contraire de l’Italie ou de la Hollande.” Mon aventure avec Artifort était impensable en France quand j’ai commencé à travailler avec eux en 1958, car l’industrie du meuble contemporain était inexistante et il n’y avait ici aucun sens du risque !” _image763_ A la différence de ses confrères, Pierre Paulin ne participe même pas à la scénographie des expositions qui lui sont dédiées. Il se contente d’observer, car “une fois dans le marché, mes meubles deviennent des produits commerciaux, ils ne m’appartiennent plus.” Qu’on le prenne pour un artiste, c’est ce que Pierre Paulin déplorerait. Il préfère parier sur de nouveaux projets plutôt que de se conformer à l’engouement actuel pour ses pièces anciennes. Bien qu’il dise ne pas être au courant des amalgames faits entre art et design il ne souhaite pas prendre position pour ou contre les collectionneurs qui stockent les meubles. Il suit les jeunes designers “sérieux”, ceux qui dessinent et inventent, et s’enthousiasme pour Konstantin Grcic ou Ronan et Erwan Bouroullec. En novembre 2007, démarre une exposition chez Azzedine Alaïa réunissant les meubles de Pierre Paulin dans les collections privées de Carla Sozzani, Didier Krzentowski et Azzedine Alaïa. Pierre Paulin fait état d’un grand détachement par rapport à sa production et se soucie peu de la destination de ses meubles, qu’ils soient utilisés au quotidien ou qu’ils fassent l’objet d’investissement, même s’il préfère la première hypothèse. Le 3 décembre 2007 à New York le MoMA lui rend hommage, et le designer ne manque pas de constater que cela n’est jamais arrivé au Centre Pompidou et plaisante quant à la qualité des meubles retenus dans la collection nationale, qui selon lui, ne sont pas les pièces les plus réprésentatives. Une exposition au Mobilier National démarre en janvier 2008. Il y présentera la nouvelle édition d’un canapé et de fauteuils. _image766_ Pierre Paulin a obtenu l’autorisation de développer ses modèles dans d’autres réseaux. Il est très heureux de cette collaboration et ajoute “j’ai toujours eu ce curieux privilège d’intéresser l’Etat français par mon travail effectué avec des entreprises étrangères.” Le Mobilier National lui a aussi donné l’autorisation de développer avec une entreprise Suisse, Perimeter, des modèles édités auparavant : la table cathédrale, la bibliothèque de l’Elysée et un siège “dos à dos et face à face”. La complexité technique de ces pièces et le prix de fabrication laissent prévoir une petite série d’une cinquantaine d’exemplaires. Magis, le fabricant italien spécialisé dans le plastique édite deux fauteuils conçus en 1966, jamais réalisés et Pierre Paulin s’étonne toujours de la frénésie suscitée par son travail réalisé dans ces années là. Un “revival” qui ne coïncide pas exactement avec son potentiel créatif toujours en éveil et avec ce qu’il pense que devraient être les objectifs du nouveau design : utiliser les nouvelles technologies. Pour la prochaine édition du Mobilier National, il a pensé ses meubles comme les sièges d’une voiture, une structure en métal rembourrée d’une mousse et enveloppée par une housse dans un nouveau type de textile. En mars 2008 se profile une exposition au Grand Hornu en Belgique et à l’automne, une autre dans un grand Musée à Tokyo. La France aurait été la grande absente s’il n’y avait pas eu le bel hommage rendu par la Design Parade à la Villa Noailles à Hyères sous le commissariat de Catherine Geel. Dans un registre plus estival, en contraste avec les institutions parisiennes, la manifestation a eu pour Pierre Paulin une valeur tout à fait spéciale, le cadeau d’anniversaire de ses 80 ans.
Liliana Albertazzi