Patrick Norguet monte au filet et affiche avec aisance des résultats tangibles pour Artifort, Cappellini, Bernhardt… Le parcours d’un autodidacte.

Les études “Je suis né à Tour en 1969, j’y ai fait mes études, jusqu’au Bac. Mais le système ne m’allait pas, j’ai commencé à avoir des difficultés. Comme le côté technique et technologique des choses m’intéressait, je me suis retrouvé en CAP. La claque, à savoir des stages en PME, de tourneur fraiseur, ajusteur, en bleu de travail, intéressant mais à seize ans très vite difficile à vivre, avec parfois les trois huit, la réalité de la “classe” ouvrière, de la vrai vie.” Il reprend alors un cursus “normal”, passe un bac F1 pour basculer en IUT d’ingénierie mécanique, se forme au travail en bureau d’études en tant que concepteur avec une pratique en RDM, une approche globale sur tous les process de transformation, puis est accepté en école d’ingénieur. “A partir de là on se met à bosser, on est passionné par les choses et je me suis trouvé de plus en plus attiré par le rapport design. Je me souviens en particulier de l’intervention d’un designer tourangeau qui m’a fait envisager par son discours une approche plus créative, moins rationnelle et moins cartésienne de la conception de produit.” Après cette école d’ingénieur, il monte à Paris rencontrer les écoles de design, à l’époque Camondo, l’Ensci et l’ESDI (aujourd’hui rachetée par Créapole). Il intègre la dernière, entame quatre années d’études qu’il autofinance, découvre la culture, les musées, absorbe, se forme à des disciplines aussi diverses que l’architecture intérieure, le design graphique, le design produit… Quatre années de travail sur des prototypes, sur la démarche des entreprises. En 1999, premier contact avec le VIA, il présente le luminaire “Cambrai Chrome” à côté du tapis cheminée des Radi Designers. Un passage sur les “Talents à la carte” à Maison & Objet, son nom commence à circuler. “Un matin la direction de la communication de Louis Vuitton m’appelle et me propose de participer à un concours de scénographie de vitrines, de concevoir un concept pour tous les magasins Vuitton dans le monde. Je participe, je gagne, et la responsable de la communication me propose le suivi jusqu’à la fabrication. Je développe le projet au siège de la direction de la communication. J’y suis resté deux ans, j’ai fait le tour du monde, je me suis forgé une expérience.” _image1183_ Le média Cappellini La carte de visite Vuitton lui permet de contacter des maisons comme Dior, Guerlain, pour leur montrer son travail et engager d’autres projets de scénographies. “Cela m’a permis de me positionner financièrement avec un métier qui n’était pas le mien. En parallèle, j’ai commencé à développer des projets personnels, en particulier la “Rainbow chair”, prototype que j’ai autofinancé grâce à un concours et qui a été très médiatisée (elle s’est vendu 36000 dollars lors de la dernière vente Phillips à New York). En 2000, sur le Salon du Meuble de Paris, Gérard Laizé me propose de l’exposer avec les projets libres à l’édition. La boutique Colette voulait aussi la présenter pendant le salon, j’ai laissé un immense poster sur le stand VIA et j’ai porté ma chaise rue du faubourg Saint- Honoré.” Dans l’intervalle Giulio Cappellini passe, l’appelle et lui donne rendez-vous à Milan. En avril, la “Rainbow chair” est exposée au Superstudio Piu, c’est le début d’une collaboration assez longue avec Cappellini. L’année suivante, la collection de fauteuils et canapés tendue des motifs d’Emilio Pucci sera largement publiée dans la presse mode. “Pour moi c’était une simple “joke” pour un événement Cappellini à Milan 2001. La couverture médiatique a été disproportionnée mais en terme d’image et de communication, cela m’a permis de décoller, d’élargir les connections, de rencontrer Artifort, et d’autres maisons italiennes.” “Ces projets hyper médiatiques n’ont pas été très rentables, ce sont mes scénographies, mes projets d’architecture intérieure qui me permettaient de vivre. Il ne faut pas déraper dans tout ça. Intellectuellement il faut être en phase avec ses idées et ne pas perdre pied.” _image1174_ “Puis, il y a eu Renault qui à l’époque était très à l’écoute des jeunes designers émergents. Ils avaient besoin de mener une réflexion sur leur stand et sur leur présence dans les salons de l’automobile. C’était un travail de commande, un travail autour d’un cahier des charges : partir d’un espace d’une identité de marque et lui insuffler une touche de modernité. Cette collaboration m’a permis de faire mon premier concours d’architecture avec le showroom du boulevard Raspail, un espace à forte image et à fort trafic, loin des concessions traditionnelles.” Esprit de corps avec Artifort “Au fur et à mesure que votre champ d’action s’élargit, vous avez envie de travailler avec des gens qui ont les mêmes codes que vous, la même langue, avec qui il y a une réelle affinité. L’idée, c’est de mettre en place une réelle équipe qui puisse fonctionner en autonomie. Avec Artifort, qui n’a pas la même puissance de communication que Vitra ou Cappellini, l’agence a fait un véritable travail de fond, autour d’une marque qui a connu des années fortes avec Pierre Paulin, puis qui a été rachetée par des fabricants de sièges de hors-bord et qui a un mal fou à avoir une politique cohérente. J’ai eu la chance de travailler avec eux au moment où ils étaient entre l’héritage de Pierre Paulin, avec des tonnes de dessins inexploités dans les cartons et sans direction artistique. Mon approche a été d’apporter un produit en phase avec cet héritage : l’“Apollo”. Commercialement, c’est un succès, il est en tête des ventes dans la maison, il est entré dans l’histoire d’Artifort, en totale continuité avec la marque. Cela a été mon passeport en terme de design.” Un passeport qui a fondé les vrais piliers d’une collaboration. Cinq produits vont sortir dans sa suite. _image1179_ “Travailler avec Artifort, c’est plus lourd que de collaborer avec Cappellini. Il faut suivre le développement, caler le produit et ne rien laisser échapper. Chez Cappellini, nos interlocuteurs perçoivent tout de suite l’esprit du produit. La collection de porcelaine pour Artoria a été un échec commercial parce que l’entreprise n’avait pas de structure commerciale ni de réseau de distribution. Ils ont eu une visibilité dans la presse mais rien en matière de chiffre et de commerce. Le danger c’est aussi la prolifération des intermédiaires, les soi-disant directeurs artistiques et directeurs de collection qui interrogent les designers sur un sujet, ramassent les dessins et laissent tout le monde sans nouvelle sans possibilité de suivre son projet ou de l’améliorer avec l’industriel.” _image 1185_ Les Champs-Elysées Sur les Champs-Elysées, sur le même trottoir que Renault, Toyota ou Vuitton, Patrick Norguet signe aujourd’hui l’aménagement de la boutique Lancel. “Le travail avec Lancel a été deux ans de réajustements, de soutien, d’éducation, de sensibilisation. On connaît Lancel inconsciemment mais on ne sait pas où est la marque. Il fallait capter les fondamentaux de la marque, une marque difficile qui a subi de nombreux changements de direction en peu de temps. Après avoir fait le tour des décideurs de l’entreprise, j’ai eu peur de ne pas m’en sortir. Lancel, c’est 3500 références, pour un public très élargi. On peut faire une belle architecture mais si on installe les 3500 objets, c’est risqué. Une architecture, ce n’est pas de l’aménagement de surface, c’est porteur de fonctions et de sens. Il a donc fallu organiser une image, une marque, un service Lancel, parce que derrière tout cela il y a des emplois. Cela a été pour beaucoup un travail de conviction, d’éducation, d’échange. On a nettoyé les produits, on a fait un vrai travail de merchandising jusqu’au dossier de presse emballé dans une boîte de polystyrène avec un livre narratif du projet signé Base.” Un parfait objet rouge traverse l’espace de la boutique aux murs transpercés de volumes que l’on sort à volonté et qui s’allument : l’architecture met en scène le bagage dans un contexte en mouvement. _image1186_ Les intermédiaires Du talent, du travail et du temps, c’est ce qu’il faut pour devenir designer, et une relation directe avec l’industriel ou le chef d’entreprise. Il a interrompu sa collaboration avec Tronconi et avec certaines entreprises italiennes parce qu’elles font trop d’image et travaillent avec des intermédiaires qui ne veulent pas mettre en contact le designer et l’industriel. Les collections aujourd’hui en Italie se montent entre l’agent, le directeur artistique et le service communication. “Je ne veux pas travailler comme chez Fasem avec des directeurs artistiques extérieurs qui font leur shopping chez les designers et font barrière à la relation industriel-designer. Travailler comme ça n’a aucun intérêt. Il faut trouver des projets qui tiennent la route. Un designer ce n’est pas qu’une signature, c’est aussi une équipe qui doit vivre, qui doit tourner et c’est aussi ça qui est intéressant. Il y a des projets qui obligent à se structurer.” Ses projets : Frighetto, Cappellini, Fritz Hansen, Thonet à Milan. Mais aussi un rêve : relancer l’expérience Vallauris et organiser dans les boutiques de Vallauris et non pas dans des galeries parisiennes les collections des designers associés aux artisans. Il y a à Vallauris un savoir-faire qui ne nécessite aucun investissement. Il cherche le partenaire qui relancera le travail de la “terre des Alpes, terre de Vallauris”, avec un projet à vraie dimension culturelle et économique.
Bénédicte Duhalde