Patrick Jouin en 2000

Patrick Jouin : logique, précision et poésie

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1 décembre 2017

Patrick Jouin et Christophe Thélisson assurent la scénographie de la prochaine exposition des labels et étoiles de l'Observeur de l'APCI remis le 5 décembre au Centre Pompidou. L’occasion de relire le portrait réalisé en mars 2000 par Sophie Tasma Anargyros pour le 87ème numéro d'Intramuros. En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes...


Jeune designer précis et radical, Patrick Jouin allie à l'acuité de sa pensée une réelle modernité dans la traduction formelle de ses réflexions. Avec légèreté, il laisse à son seul travail la tâche d'exprimer son talent, sans dramatiser ni céder à la tentation de  se mettre en scène.  Aujourd'hui, il est lui-même étonné de l'incroyable chance d'avoir été choisi par une des plus grandes compagnies de construction automobile pour dessiner une nouvelle voiture : le rêve d'enfance. Il travaille aussi avec Alain Ducasse, édite ses projets de mobiliers chez Roset,Fermob, Proto Design, Moderno XO, Ycami, Dema, etc. Avec Thierry Gaugain et Jean-Marie Massaud, il signe les travaux de Luxlab et incarne avec une grâce particulière cette nouvelle génération.


Parcours

Né en 1967 à Nantes, fils d'un ingénieur bricoleur, Patrick Jouin, une fois obtenu son diplôme aux Ateliers-ENSCI en 1 992, entre très vite au Tim Thom, le département multimédia de Thomson, où il travaille sous la direction artistique de Philippe Starck. Puis dès 95, il intègre l'agence de Starck jusqu'en 99, tout en travaillant indépendamment à des cartes blanches ou appels permanents du VIA qui le font connaitre  auprès de fabricants et d'éditeurs comme Roset ou Fermob. Chez Starck, il a travaillé au département  mobilier, en même temps que  Thierry Gauguin s'occupait du design industriel. "J'ai autant appris de Starck que de Thierry. Starck m'a apporté une vision globale du design, le travail du détail, la notion subtile d'assemblage. Pour moi, Starck, c'est une méthode, un esprit. Et le plus difficile, après avoir travaillé avec lui, n'est pas d'éviter son style, mais de s'affranchir de son esprit."

Patrick Jouin : logique, précision et poésie
La radio "Don O" réalisée sous la direction de Starck au Tim Thom Département Design de Thomson Multimedia


Quelques idées sur le design

Le luxe

"Luxlab, le projet présenté à Milan en 99 et exposé sur l'animation Recherche/Futur au salon Now en janvier 2000, a été étudié pour être fabriqué, c'est un prototype, même s'il a pour nous valeur de manifeste. Nous avons commencé à réfléchir sur la notion du luxe dans la vie domestique, le luxe est une fonction comme une autre. Bien souvent nous avons affaire à l'image du luxe plus qu'au luxe lui-même. Nous sommes partis du  soin de l'essentiel, le rapport avec la nature, s'allonger ou dormir sur un tapis de gazon frais, à inclinaison variable."

Le confort

"De la même façon, l'image du confort est traditionnellement liée à l'épaisseur, visuellement, alors qu'aujourd'hui, les techniques et les matériaux permettent d'imaginer une peau très fine, qui répartisse parfaitement le poids du corps. En ce moment, je dessine un canapé qui s'inspire des techniques automobiles. On verra la mousse sur les côtés, comme si on avait enlevé la tapisserie. Ce n'est pas de l'artisanat, c'est donc du confort pas cher, un objet mécanique qui propose une image nouvelle (loin du statut social) mais inscrite dans une réalité technique et économique qui existe déjà̀ depuis longtemps."

Le minimalisme

"Le minimalisme ne m'intéresse pas, c'est du style, la forme la plus exacerbée du style, une façon d'exprimer le plus possible avec peu de moyens, donc, finalement, bruyant. C'est un style qui parle plus d'une idée que d'un objet, et moi, je souhaite dessiner des produits, plus que des concepts. C'est toute la difficulté́ du design, tracer ce trait d'union entre l'abstraction et la réalité tangible d'un objet qui fonctionne. Je voudrais être plus poli que minimal."

La chance industrielle

"S'il existe une sensibilité, une poésie au projet, l'industrie a les capacités étonnantes de diffuser à grande échelle ces qualités à travers l'objet fabriqué, mais pas trop présentes, pas directement visibles, plutôt perceptibles à l'usage. L’industrie est un champ d'investigation, de contrainte et de création étonnant."


Histoire des objets

Le gazon sur le toit des voitures

"Laurence Azout avait une galerie d'art contemporain à Paris, et puis elle à dû rendre les locaux qu'on lui avait prêtés mais elle voulait évidemment poursuivre son activité. Aussi a-t-elle décidé que sa voiture serait dorénavant sa galerie. Elle a demandé à plusieurs artistes de travailler sur ce sujet. Elle se rendait ainsi à des vernissages, ou à la FIAC, et c'était sa proposition : une galerie mobile. Je me suis dit : en moyenne, une voiture fonctionne, roule, sept minutes par jour  Il reste donc vingt-trois heures et cinquante-trois minutes durant lesquelles les voitures sont des objets inanimés. Je me suis aussi rendu à cette évidence que les voitures pourraient devenir un élément construit du paysage de la ville plutôt que d'être ces objets parasites, cette laideur et ce dérangement nés de l'accumulation aveugle et aléatoire. C'est ainsi que j'ai eu l'idée de traiter la voiture comme un pixel dans une image numérique. Je fixais un vrai gazon sur le toit. Chaque rectangle de gazon devenait un pixel d'un jardin pas dessiné, mouvant, changeant, en perpétuel reconfiguration."

Good night

"Edité par Maderno, un fabricant italien, le projet de cette tête de lit a commencé par une carte blanche du VIA. Il s'agit d'une structure en acier sur laquelle est tendue une toile de coton en volume. A l'intérieur, deux ampoules incandescentes diffusent une lumière filtrée par un grillage de plastique. Je voulais, là encore, moduler un élément abstrait dans l'espace qui s'adapte à différents usages : l'un lit, l'autre dort, ou travailler, ou rêver éveillé, ou éclairer."

Cosmic things

"Toujours le travail sur les plans, sur une unité abstraite. Comment ne pas être dans une dualité sol/siège par exemple. J'ai imaginé un tapis très épais, comme du sable, avec un objet un peu en lévitation, ovale, une surface mais pas une table, plutôt comme si la table s'était soulevée. Un grand paravent lumineux "Wonder wall" peut créer la dimension verticale. C'est une surface pour se perdre, perdre la notion du temps, avec un mélange optique de couleurs des sources lumineuses, comme une fenêtre volontairement fictive."

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"Cosmic things", ou la dualité sol/siège illustrée dans un tapis épais

Morphée 

"Il s'agit là aussi d'une carte blanche. Je trouvais intéressant de travailler tout de suite dans l'idée d'un dialogue avec un fabricant. Je me suis donc adressé à Roset, et nous avons décidé qu'il s'agirait d'un canapé-lit qui ne soit ni plus canapé que lit, ni plus lit que canapé. C'était un défi. Les objets à multifonctions ont une forme souvent dictée par les contraintes accumulées de leurs différentes positions. L'enjeu formel que je me suis donné était de dessiner des accoudoirs, qui définissent le canapé, et de les faire disparaître quand c'était un lit. J'ai joué avec la souplesse du matelas, qui n'est plus ce que l'on cache, mais le canapé lui-même. Un poussoir, qui devient un pied du lit la nuit, permet de donner le volume des accoudoirs en position jour. L'objet s'appelle Morphée, un jeu phonétique qui évoque à la fois le dieu du sommeil et le morphing."

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Le canapé-lit "Morphée" pour Ligne Roset

Rencontre avec Alain Ducasse

"L'aventure a commencé avec le dessin des assiettes du Bar et Bœuf à Monaco, un restaurant-bar où, à la manière d'un artiste qui se donne un thème, Alain Ducasse ne sert que du bar et du bœuf. Là encore, les questions immédiates : le luxe, c'est quoi? Le sens de la fête chez le plus grand chef français? Comment exprimer l'excellence du goût sans que le support soit trop présent? C'est le travail de Ducasse qui est important, comment faire disparaitre, comme par magie, le support? J'ai utilisé l'idée de la nappe. C'est la nappe qui devient un plateau, et ce plateau une assiette, comme si l'on dépliait les volumes en surfaces. Gien est le fabricant de ce plateau-repas. La faïence est luxueuse comme l'est devenu le pain noir, et techniquement, conserve la chaleur des plats plus longtemps." "Ensuite Alain Ducassea eu l'idée de créer une chaîne de boulangeries-épiceries-sandwichs. Il fallait réfléchir à un concept de magasin. Je ne voulais pas être décoratif, mais radical. Je me suis inspiré des épiceries italiennes pour développer l'idée que la vitrine ce sont les produits, du sol au plafond. Je dessine aussi les sandwichs et le pain.... Et à l'intérieur du sandwich, Alain Ducasse va proposer des progressions dans la gamme des saveurs, parce qu'un sandwich, sinon c'est monotone."

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"Wave", Pateau et assiette en faïence de Gien pour le restaurant d'Alain Ducasse "Bar et Boeuf" à Monaco

Food lab à la Fondation Cartier 

"Pour l'exposition "le voyage dans l'assiette" dans le cadre des Soirées Nomades de la Fondation Cartier à Paris, j'ai conçu une table dont le plateau est un bloc de glace, et les pieds fichés dedans. C'est une table éphémère comme un repas, ou comme le goût d'un plat... Des inclusions de nourriture à l'intérieur, des ours en gélatine phosphorescents, en font une "réserve" qui disparaît en une soirée."

Factory 

"C'est l'usine, ou plutôt l'atelier de mon père. Il travaille avec dix personnes. Comme les matières plastiques craignent la lumière, elle est occultée, sauf au nord. C'est un hangar industriel construit à peu de coût en bardage métallique. Je pensais que ça devait ressembler à un lieu où l'on transforme les choses. Le bâtiment est une enveloppe comme une feuille de papier pliée courbée, arrondie, avec des tranches de lumière en coupe. La porte d'entrée, signal de l'atelier, est un cadre de plexiglass opalescent qui diffuse une lumière filtrée le jour et qui devient un éclairage la nuit, sur le parking."

Plans et pliages

Précis et méticuleux, réaliste et pragmatique, le travail de Patrick Jouin reste cependant, essentiellement, abstrait. Une abstraction nouvelle, vivante et pensée où les objets ressemblent à des fragments d'espace. Rarement la limite ancienne entre espace (indéfini) et forme (finie) aura été à ce point déjouée par le jeu sur les plans et les pliages.


le 01.12.2017