Pascal Mourgue et la maquette du trimaran conçu avec Patrice Hardy

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »

design / Rencontre / Pascal Mourgue
24 septembre 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes...
Octobre 1986, retour sur la rencontre de Sophie Anargyros avec Pascal Mourgue


Pascal Mourgue n'appartient pas à la famille des designers ou architectes théoriciens, qui portent un regard critique sur leur travail, qui tentent de définir leur place avec des mots, de se situer, en adéquation ou en marge des débats qui marquent l'histoire du design aujourd'hui, que ce soit sur un registre stylistique, idéologique, technologique. Cette relation directe avec le matériau, cette approche intuitive de la forme, Pascal Mourgue la revendique, ce qui est peut-être, d'un certain point de vue, un parti pris. Le constat : un design parfaitement adapté au marché et qui réalise le difficile consensus entre industrie et grand public. 

L'histoire

Pascal Mourgue se décrit d’emblée comme un « anti-intellectuel ». De 1958 à 1962, après des études qui lui laissent le souvenir d’un ennui profond, il découvre un monde qui le fascine à l'école Boulle, où enfin il s'agit de travailler sur du concret : problèmes techniques de réalisation et de fabrication, affronter les matériaux, qui ont leur logique propre, résistent, ne se soumettent pas forcément à l'idée, exigent une connaissance de leurs spécificités constructives. 

Puis deux ans aux Arts Décoratifs, "avec une démarche plus intellectuelle" dans laquelle de nouveau Pascal Mourgue ne se reconnait pas. Ensuite, plusieurs expériences successives, chez des architectes d'intérieur, des décorateurs, en particulier avec Gaultier Delaye. 

En 1967, première aventure.

La Mobelitalia, qui réalisait du mobilier banalisé pour collectivités, décide de changer radicalement de production et fait appel à des créateurs. Pascal Mourgue dessine la chaise "Biscia". Elle se vend à des centaines de milliers d'exemplaires sur quinze ans, et se vend encore. Pourquoi ? Y a-t-il une analyse possible d'un produit, par l'approche du matériau, de la forme, par une trouvaille technique, légèreté, facilité de stockage, résolution d'un principe de construction ? Pascal Mourgue répond qu'un produit lui échappe lorsqu'il est sur le marché, que tout se passe au moment des infimes décisions de proportions, de choix de matériaux, intuitivement. « Elle a été exportée partout, y compris au Japon. C'était un modèle très simple. Dans des métiers comme les nôtres, il y a un côté très passionnel. J'ai réalisé le prototype en une après-midi. Il faut que tout aille très vite. Il y a comme une impatience. Je suis omnubilé par une idée, je ne sais pas encore quelle forme elle prendra, mais il faut qu'elle existe, concrètement, et très vite.»
Ensuite, Pascal Mourgue réalise pour Vinco une très grosse étude de mobilier de bureau, qui a donné naissance à tout un système d'organisation de l'espace de travail. « Cette étude a duré quatre ans. Dans un projet comme celui-là, les contraintes techniques, commerciales, financières sont très lourdes. Il manquait du souffle. A ce moment-là, je me suis vraiment demandé ce que je voulais faire, où je voulais aller. Ce n'était pas mon univers. » En 1979 à peu près, Pascal Mourgue décide d'infléchir la direction de son travail, de mener une recherche plus individuelle, de retrouver les questions formelles et constructives qui l'avaient intéressé au début. « Je viens d'une famille où cinq générations de dessinateurs me précèdent, dont un styliste de mode, Pierre Mourgue, qui a été très connu en son temps, dans les années 30. Nous étions trois frères, dont deux dans le design. J'ai certainement été très influencé par Olivier, qui a démarré en flèche dans cette profession, et à qui je vouais une grande admiration» Avec le programme "Contraste“ Pascal Mourgue marque une rupture, entame une toute autre démarche, en solitaire, en réalisant des maquettes grandeur nature. Jusqu'à présent, il reste sur cette constante, qui lui correspond. 

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Fauteuil "Contraste" en bois lamellé collé pour Scarbat fabricant, éditeur Sopamco

L’approche des formes 

Pascal Mourgue ouvre la porte de l’atelier attenant à la pièce où il travaille. Quelques outils, une soudeuse, de quoi travailler le bois, le métal. Il revient avec une structure de chaise, la pose à terre, couchée. Elle se penche d'un côté, puis de l'autre, et s'incline selon un mouvement de balancier régulier, qui ne s'arrête pas. Toute sa démarche se résume à cette anecdote. Ce centre de gravité parfait, il ne l'a pas cherché, ni calculé en programmant des cotes sur un ordinateur. Il l'a découvert, par hasard. Il n'y a là rien d'extraordinaire, simplement, cette découverte l'emmène ailleurs. Il ne dessine pas de plan d'exécution, il dessine éventuellement mais sous forme d'esquisses. Le dessin est juste semblable à un bloc-notes, à une mémoire provisoire. Tout le design signé Pascal Mourgue est le résultat des heures passées dans l'atelier, à essayer, reprendre, recommencer une forme, tout de suite en volume. « Ce qui m'intéresse, c'est de réaliser. A une échelle artisanale, à une échelle industrielle, selon les cas. J'aime voir les choses se faire. Je suis toujours intéressé par un chantier en construction, dans une rue ou une autre, une ville ou une autre. C'est le moment où le processus est encore visible. Je n'aurais certainement pas fait d'architecture intérieure si j'avais dû faire autre chose. De l'architecture, oui, parce qu'on peut tout maîtriser, on ne s'inscrit pas dans une histoire qui préexiste. Avec les objets, on part de rien. Entre une maison et un objet, il y a une différence d'échelle, mais la démarche est la même. Avec la sculpture, c'est encore la même chose. Il n'y a rien, puis peu à peu, une forme qui s'élabore. Quelque chose qui se met à exister. Travailler directement sur la matière permet à mon sens d'aller plus loin, et surtout de rendre possibles des découvertes. Réaliser un dessin, c'est s'interdire de découvrir ce que la matière peut avoir à dire, au détour d'un hasard. Je n'ai pas de théorie sur mon métier, ce qui est aussi un handicap. Il y a des moments où je suis paumé. Il y a des créateurs qui ont l'air d'y voir clair. Pour moi c'est confus. Tout se joue dans l'intuition, la sensation, et puis des évidences qui surgissent. Je suis plus sensible à la forme qu'à la technique, mais aussi à l'utilitaire, à la forme la plus simple possible. » 

Les lignes de forces

 Le désert 

Pascal Mourgue parle de ses références. De ce qui pour lui serait du design pur. « L'idée d'une synthèse; des objets dont on ne peut plus rien retirer. Par exemple, dans le désert, il y a du sable, du vent, pas d'eau, un climat très dur. Alors les gens utilisent chaque chose avec une étonnante intelligence. Le palmier sert de nourriture, de matière première, et les feuilles séchées à "l'architecture" de l'oasis. Une oasis, c'est un trou de 200 mètres par 80 creusé dans le sable, assez profondément, jusqu'à ce que l'on trouve de l'eau, et autour duquel on plante des palmiers. Mais il faut protéger l'oasis des tempêtes de sable, qui recouvriraient tout en quelques jours. Alors les feuilles de palmier séchées sont plantées, simplement enfoncées à la verticale dans le sable, à intervalles réguliers, sur plusieurs cercles concentriques. Pour moi, le design, c'est ça : la nécessité, l'efficacité, l'essentiel. »

Le voilier

Parallèlement au mobilier, Pascal Mourgue travaille depuis plusieurs années sur un projet de voilier qui n'a aucun précédent. C'est un domaine comme celui de l'automobile ou de l'aéronautique, sur lequel les designers, lorsqu'ils interviennent, ne travaillent que sur des questions de décor, d'esthétique, de surface et qui est traditionnellement le champ des ingénieurs. Ici, Pascal Mourgue décrit les rapports évidents qui se tissent entre un design nécessairement fonctionnel et un design formel. «Jvagues, etc. Hors de cette double dynamique de l'individu et des éléments naturels, la planche à voile n'est plus qu'un objet désarticulé et inutilisable échoué sur la plage. Ce qui s'est passé avec la planche à voile, c'est que tout le marché des dériveurs s'est écroulé... Avec mon associé Patrice Hardy, on a eu envie d'inventer quelque chose qui n'existait pas, à la croisée du dériveur et de la planche à voile. On a cherché de nouveaux concepts, on a voulu inventer un nouveau produit sur le marché des dériveurs. L'idée, c'était aussi de trouver comment aller plus vite, tout en restant sur le principe d'un petit voilier sportif et démontable. Alors nous avons repris l'idée du trimaran mais beaucoup plus petit. Le premier modèle était comme un char à voile, entre le ski nautique et le cerf-volant, avec trois flotteurs. L'innovation portait là surtout sur l'échelle. Sur ce premier trimaran, grâce à sa petite taille, on pouvait équilibrer le bateau en se tenant simplement sur la coque centrale, ce qui permet d'augmenter considérablement la vitesse. Sur le second projet nous avons inventé de relier les trois coques entre elles avec une poutre en aluminium extrudé, qui réalise le maximum de résistance pour le minimum de poids, et sur laquelle coulisse un siège mobile. Grâce à cette mobilité du siège, le navigateur peut jouer au plus serré avec les différents éléments, répondre immédiatement aux moindres variations en se déplaçant plus vite. La forme des coques, aiguës vers l'avant, carénées à l'arrière, assure aussi un maximum de stabilité, avec un minimum de volume. Vitesse, légèreté, stabilité: ce sont les trois qualités qui optimisent ce qui existait virtuellement dans la planche à voile d'une part et le trimaran de l'autre, réunies en un seul objet. Pour les sportifs, ce produit est totalement performant. Le premier modèle "Hop" va être commercialisé par Kenta International après bien des mésaventures sur le mode de fabrication en polyester expansé des coques. Sa version définitive et testée a été présentée au Salon Nautique, en janvier 87, et le premier prototype réalisé grâce à une subvention du CCI. Pour le second modèle, nous avons envoyé une lettre à quarante industriels français, grands et petits. Nous avons reçu une réponse. Négative. Cela montre l'état d'intérêt et de curiosité pour l'innovation dont l'industrie française fait preuve. Il va probablement être réalisé et commercialisé par une société japonaise... Le monde du sport est encore loin du design. Le premier modèle est réalisé en rouge pour les coques, en noir pour les voiles. Les architectes navals, les techniciens se sont récriés. Ils voulaient comme dans toute la production internationale de planches à voile, cinquante couleurs différentes. Il a été très ardu de leur expliquer qu'au contraire, commercialement, un bateau rouge avec une voile noire se mémorisait, que c'était sur le produit lui-même que commençait une politique d'image de marque. Que vouloir se confondre ainsi sur le marché, c'était une erreur commerciale. Ce travail est très important. Les voiliers, ça ne pardonne pas. Ou ça marche, ou ça casse. Tout doit être à sa place, au millimètre près, au gramme près. Alors, quand je parle de synthèse, je parle de cela, de ce positionnement de chaque élément à sa place exacte. Et puis bien sûr interviennent les choix esthétiques. Parce qu'il n'y a pas une seule forme pour une seule fonction. Le travail devient passionnant lorsqu'il s'agit de cristalliser dans une forme nécessité technique et choix esthétique, cette marge incertaine où les deux pôles se rejoignent. » 

En 79-80, avec le programme "Contraste" exposé au salon du Meuble à Paris, Pascal Mourgue rencontre un fabricant espagnol, Joachim Iranzo, qui lui propose de réaliser ces meubles. Scarabat est une petite usine du bois, avec quarante-cinq personnes. Connaissance parfaite de la technique, réelle "finition" : ce n'est ni de l'industrie - il n'y a pas d'investissement lourd - ni de l'artisanat. Joachim Iranzo est passionné de design de création et joue un rôle de leader en Espagne. A partir de cette rencontre et de cette entente, une relation privilégiée s'instaure entre le fabricant et le designer. Ce ne sont plus des dessins ou des prototypes isolés qui sont ensuite proposés à l'édition, ce sont des collections qui évoluent. Pascal Mourgue, lorsqu'il dessine une nouvelle collection ("les Ruches "les Roulantes "Kang"), connaît parfaitement les techniques dont dispose son fabricant. Le design s'inscrit dans une continuité, le style évolue, tout en restant fidèle à un esprit, une image. D'une certaine manière, l'histoire même de Pascal Mourgue est liée à cette rencontre. Son travail, et les directions qui sont les siennes, en découlent. Il le dit lui­ même: « On navigue dans des métiers aux limites floues. Plus que de choix, mon histoire est faite de rencontres, de coups de chance. Elle est liée plus au hasard qu'à une volonté préétablie d'aller ici ou là. » 

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Collection "Galateo" pour Scarabat, table ronde en hêtre massif, plateau plaqué frêne, vernu laqué noir

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Ligne "Kang", Sacarabat pour Passerelle, lit structure en hêtre

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Collection "Galateo" pour Scarabat, fauteuil en hêtre massif, assise garnie de toile noire, dossier plaqué frêne, verni laqué noir

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Chaise "Kang" en hêtre, Scarabat pour Passerelle

Fermob 

La collection "Lune d'Argent elle, est le résultat d'une rencontre avec Denis Balland, directeur commercial de la société Fermob. Il s'agit d'un fabricant de meubles de jardin. Toute cette industrie de mobilier métallique pour l'extérieur a été mise en échec par l'arrivée des plastiques, qui permettent de produire en très grande série un mobilier pratiquement indégradable, avec des coûts de fabrication dérisoires mais sans souci esthétique. Fermob souhaitait conserver sa technique et son matériau, mais se trouvait aussi devant la nécessité de s'adresser à un autre marché. Ayant fait appel à Pascal Mourgue, l'expérience commence avec "Lune d'Argent" une chaise et une table, qui démontrent que l'intervention du seul design - image et style - peut rentabiliser une industrie dont la production est devenue caduque. Prix de la fondation Cartier, 6 000 sièges vendus depuis janvier 86... sélectionnés par le CCI, au centre G. Pompidou, à son "Point de Mire" qui met en évidence la réussite d'une collection designer-industriel. « Ce travail est passionnant parce qu'il y a un réel dialogue, la définition d'un concept et d'une politique d'image de marque, vus d'un côté sous l'angle technique et commercial, de l'autre, sous l'angle du langage de la forme et la façon dont il peut réunir tous ces paramètres. C'est un produit "pensé". Le design ne couvre plus seulement le produit lui-même, mais aussi tout ce qui l'entoure. Le stand au salon relevait de cette volonté : des maquettes de chaises suspendues dans l'espace avec des fils transparents, sur un stand noir, au-dessus de petites pyramides bleu Klein. Ce n'est plus le produit qui est mis en scène, mais son image isolée. Un rapport s'établit entre l'image et le produit, qui le met en évidence. 

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Collection "Lune d'Argent" pour Fermob, table en acier laqué

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Collection "Lune d'Argent" pour Fermob, fauteuil en acier laqué


Artelano 

Rencontre avec Samuel Coriat pour l'édition d'un produit contemporain classique. C'est le « jeu avec l'industrie et le commerce. Essayer de correspondre à une image de marque existante tout en la décalant, puisque c'était la demande de Samuel Coriat qui souhaitait intégrer à sa production une collection leader mais sans audace ». La ligne en métal et verre a fait l'objet d'un très grand nombre de commandes au salon du Meuble 1987. 

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Collection "Atlantique" pour Artelano, table structure en tube conique et glace claire et sablée


Guermonprez, 1987 

Par l'intermédiaire de Janine Roszé, responsable du développement de la création chez Guermonprez, Pascal Mourgue a pu rencontrer Paul Guez, nouveau et jeune directeur commercial chez Guermonprez, disposé à développer des produits créatifs, cohérents et récemment commerciaux. Guermonprez voulait un produit adapté à de nouveaux modes de vie s'adressant à une clientèle plus jeune et sensible à une recherche autour du design. « Là encore, introduire une démarche différente par rapport à l'image du produit pour un fabricant de canapés en cuir. Toujours cette résistance par rapport à l'idée du "confort “. Traiter ici l'objet plus comme une banquette de camion ou de train, avec une recherche sur la ligne et les tensions, sur un objet tridimensionnel aussi, qui puisse exister tout aussi bien au milieu d'une pièce, visible "de dos“ et sur roulettes: que cet objet inamovible et immuable qu'est le canapé puisse être déplacé sans encombres d'un bout à l'autre d'une pièce. » 

Toulemonde Bochart, 87

Nouveau contact, nouvelle matière, Gérard Toulemonde offre à Pascal Mourgue la possibilité de s'exprimer à l'horizontale : « Le tapis, c'est plutôt un art graphique, décoratif. Trouver une logique, raconter une histoire, comme si c'était un morceau de sol, là où on trouve des traces, des morceaux de verre, de métal, des souvenirs d'objets, de matières. Tenter donc de construire une symbolique de signes qui se répondent, abstraits ou figuratifs, qui dialoguent dans le vide qui les sépare.»

Pascal Mourgue : un designer « non raisonné »
Tapis "Alhassane" pour Toulemonde Bochart



le 24.09.2017