Oki Sato, fondateur de Nendo

Oki Sato / Nendo, Design Think Tank

design
2 juillet 2011

À la manière d’un traducteur universel, Nendo réinitialise les esprits et les aiguilles depuis dix ans vers l’indicible. Un indicible toujours flexible, basé sur les petits moments du quotidien, autopsiés à l’épure, simplement relevés d’un zest d’humour. Du packaging à la chaise, de l’accessoire high-tech à la scénographie d’exposition, Oki Sato et ses quinze disciples pensent le design avec pour seuls critères plaisir et émotion. Et signent d’un Smiley toutes leurs créations.


Allo Tokyo
“À l’origine du nom, Nendo s’inspire du jeu anglais Playdo. Un jeu qui par effets de manipulations, permet de changer les formes, les couleurs, les messages. Notre objectif n’est pas de créer des objets déjà inventés dans le passé mais de partir des petites idées qui naissent de la vie. Parce que vous effectuez tous les jours les mêmes gestes, les mêmes parcours, vous assimilez ces rituels, décodez ces petits riens, ces moindres différences qui, au final, procurent bonheur, surprise, le plus naturellement possible”. Avec pour leitmotiv “keeping a smile”, Nendo met en exergue les émotions sensibles, convaincu que les plus petites idées sont les meilleurs points de départ.

À première vu Pop et Tamagotchi, conçu comme un label flexible et réactif, Nendo distille depuis dix ans son onirisme contemporain. De la souris d’ordinateur au casque audio, du moindre gadget électronique aux chaises signées pour Cappellini et Moroso, l’approche ne déroge jamais à la règle, processus toujours identique, quelle que soit l’échelle. Par jeux d’ombres et de masques, Nendo ballade son monde de Tokyo à Milan en passant par Atlanta, Shanghaï, New York, Hong-Kong et Paris.

Oki Sato / Nendo, Design Think Tank
La lampe “Transparent”, design Nendo © Masayuki Hayashi

Pour comprendre la philosophie du Think Tank, rien ne vaut une visite au sein même du studio. Nichés près de la rivière Meguro à Tokyo, au cinquième étage d’un vieil immeuble de bureaux, les quinze membres de Nendo devisent au gré d’une enfilade d’espaces à la fois séparés et interconnectés. À la manière de morceaux de tissus
maintenus en place du bout des doigts, les murs de chaque bureau semblent comme s’affaisser.

Chaque employé peut ainsi se déplacer d’un volume à l’autre en marchant sur les parties des murs. Sans se soucier du bruit, tout en étant à la fois isolés, les espaces ayant besoin d’insonorisation s’enveloppent de rideaux en plastique que vous pourriez trouver dans une usine quelconque. Lorsque vous vous levez et regardez à travers tout l’espace, les gens, les étagères, les plantes apparaissent, disparaissent, comme s’ils flottaient entre les vagues.
Derrière l’aspect simple et jouissif du collectif se cache pourtant un homme. Un spin doctor du nom d’Oki Sato.

Mastermind
Né en 1977 à Toronto, diplômé d’un Master d’architecture à la Waseda University de Tokyo en 2002, Oki Sato décide dans la foulée de visiter le salon du meuble de Milan. Perdu quant à sa destinée, il y découvre la liberté créative qui lui résiste en architecture. “Tokujin Yoshioka était présent cette même année pour Driade. En prenant conscience que ce dernier était capable de partager l’affiche avec Philippe Starck, j’ai réalisé que le design n’était pas interdit aux Japonais. J’ai alors ressenti le design comme une discipline capable ou susceptible de rendre le monde, les gens heureux”.

Oki Sato / Nendo, Design Think Tank
“Blown-fabric” présenté pour la
Tokyo Fiber’ 09 Senseware

De retour à Meguro-ku, épaulé par ses quatre compagnons de voyage, il fonde Nendo en 2002. Presque dix ans plus tard, désormais à la tête d’une équipée sauvage de quinze personnes, Oki Sato croît plus que jamais à la logique fondamentale de son studio. “Ce qui vient de se passer récemment à Fukushima est un véritable désastre. Mais le second désastre vient sans doute de l’adversité, de la mentalité japonaise qui, par solidarité avec le Nord, se répercute au Sud. Si le Nord du Japon n’a pas d’électricité, le Sud s’éteint, les villes sont plongées dans l’obscurité. Ce qui devient par conséquent une véritable catastrophe économique et financière car le pays est au point mort. Par pudeur, par solidarité, personne ne sort, personne n’initie.

Il faut cependant commencer à reconstruire le futur, à relancer la machine. Ce qui s’avère très difficile pour les designers, puisque le design consiste à se projeter dans le futur. Et tout autant paradoxal car le Japon, plus que jamais, a besoin de l’énergie, de la puissance et de la capacité de réinvention d’un monde par le biais du Design”. Visage fermé, parfois considéré de par son lieu de naissance comme un Gaijin (non-japonais) en son propre pays, Oki Sato rappelle à qui de droit l’esprit et la mentalité de Nendo : “décrocher et garder le sourire, grâce au design, par le biais de la création”.

Oki Sato / Nendo, Design Think Tank
Les “dancing squares”, design Nendo © Masayuki Hayashi

Ni plus, ni moins = juste 1 %
“Tous les designers sont différents. Avec les quinze créatifs et les cinq stagiaires permanents constituant Nendo, nous ne partons jamais ni d’une forme, ni d’un matériau. Notre objectif est de construire une histoire, de tisser un récit tout en collant à l’idée initiale”. À la tête de 140 projets développés simultanément entre son studio de Tokyo et son bureau milanais fondée en 2005, Oki Sato pense que le design, l’objet, doit savoir prendre une place évidente dans la vie de son propriétaire. Son unique rôle à lui est de lui insuffler ce petit rien qui fait tout basculer, ce potentiel parfum d’inattendu.

Nendo compte aujourd’hui 40 % de clients japonais. Les autres sont en majorité européens. Au japon, les architectes restent des architectes… les designers, des designers. Le système éducatif est ainsi. Notre visibilité est équivoque, les gens ont du mal à nous cerner. Notre fibre commune avec la philosophie japonaise n’est pas de rajouter des choses mais au contraire d’en enlever, d’épurer, pour être minimal à l’arrivée”. À force de pureté, de légèreté et de fraîcheur, les créations de Nendo font aujourd’hui partie des collections du MOMA et du Cooper-Hewitt Museum à New York, du Musée des Arts Décoratifs à Paris et du Design Museum à Holon.

Oki Sato / Nendo, Design Think Tank
La table “Pond” pour Moroso, design Nendo

Successivement cité en 2006 dans le Top 100 des “Most Respected Japanese Companies”, puis en 2007 parmi les “Top 100 Small Japanese Companies” par Newsweek Magazine, Nendo attise les paradoxes tout en les cultivant. Petit ou grand, en sous-marin ou à visage découvert, du simple gadget à l’œuvre unique, tout ce qui sort de son studio force naturellement l’attention, comme en témoigne son pied de nez ou hommage au “Less is More” de Mies Van Der Rohe. “Not more, not less”, pour offrir aux propriétaires la possibilité et la joie de posséder 1 %, son projet d’édition intitulé 1 % repose sur le principe simple d’une quantité parfaite. Ni produit de masse, ni œuvre d’art, avec seulement 100 unités de chaque objet produit, ces collections ne sont possibles que par limitation du nombre à 100. Au-delà, puissance 10, Nendo inonde le monde depuis une décennie, de simples objets ludiques en pièces d’exception.

Créations placebo
Au regard de son site internet et de ses différentes publications, Nendo égraine ses créations au rythme d’un éphéméride parfaitement rodé, lisible comme les saisons. Avril 2002 : le calendrier “365puchi” réinvente l’art de feuilleter les jours sous la forme d’une feuille de papier à bulles qui, claquées jour après jour, laissent défiler le temps.
Avril 2011 : pensé comme un panier pique-nique champêtre pour Ruinart, le coffret en bois “Kotoli” déploie sa ligne nette et s’inspire de l’architecture et des sculptures géométriques de Kiichi Sumikawa.

Rigueur de la forme, contraste avec la matière, les éléments taillés dans du paulownia (prisé au Japon dans la construction de malles, coffres ou sandales traditionnelles) résonnent comme un écho à l’écorce des sarments champenois. Par un système coulissant imitant le mouvement de cloisons japonaises, l’étui s’ouvre sur l’emboîtement de trois plateaux rectangulaires. Une fois glissé hors de sa coque, “Kotoli” lance un clin d’œil aux oiseaux virevoltants, grâce à un bouchon stopper aux allures de perchoir, niché dans l’un des plateaux gigognes. La branche de métal vient accueillir deux flûtes aériennes. Entre la plus ancienne des maisons de champagne du monde fondée en 1729 et l’une des agences de design les plus jeunes de sa génération, l’alliance opère entre exigence, audace et savoir-faire.

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“Kotoli”, la picnic box, design Nendo pour Ruinart

De la collection “Liptone” (décembre 2002 – coordonnant telle une palette Pantone® la couleur de votre tasse à celle de votre thé), à la “Air*Lamp” (avril 2003 – qui par une idée simple transforme la lumière en vent, le luminaire en ventilateur), l’impact visuel et conceptuel des objets usuels pensés par Nendo échappe aux gimmicks initiaux. L’humour se mêle à la fonction. Au troisième ou dixième degrés, la création tend vers son altitude. Sans ancre ni filet.

Troisième dimension
Il serait pourtant réducteur de ne voir en Nendo qu’une matrice drolatique, capable du dernier coup. Versatile, le studio japonais réfléchit mieux que quiconque aux textures, aux résistances, aux matériaux. En découle une cosmogonie d’objets ingénieux et surprenants, défiants poids et apesanteur jusqu’à la ligne de Terre.
Avril 2004 : pensé pour Oluce, le luminaire “Sorane” hypnotise et reproduit la symphonie du ciel. Tout comme la pluie douce et le tonnerre, le disque acrylique transparent émet son et lumière d’en haut.

Mars 2008 : conçu pour l’exposition organisée par Issey Miyake pour commémorer le premier anniversaire du 21_21 Design Sight de Roppongi Tokyo, la “Cabbage Chair” revisite le papier plissé produit en quantité de masse au cours du processus de fabrication du tissu. Depuis sa base en forme de rouleau, la chaise s’effeuille à la manière d’un choux. Sa forme vient apparaître progressivement, en décollant de l’extérieur vers l’intérieur les différentes couches la constituant. La résine ajoutée pendant le processus de production du papier d’origine ajoute la force et la capacité de mémoriser la forme. Le palimpseste des plis donne élasticité et confort à la chaise qui, une fois épluchée, prend des atours de chiffon doux. Conception primitive par excellence, l’objet est avant tout une réponse aux coûts de production, de distribution et aux préoccupations écologiques ambiantes.

Oki Sato / Nendo, Design Think Tank
Elaboration de la “cabbage-chair” présentée à Tokyo au 21_21 Design Sight en 2008

Octobre 2009, point d’orgue à sa réflexion sur l’interaction entre meubles et espace, Nendo signe son petit traité d’élégance en révélant la “Fadeout-Chair”. Avec un dos et siège en bois, prolongée par des pieds en acrylique transparent (spécialement peint par des artisans afin que le grain du bois semble progressivement s’estomper), la chaise se met à flotter au-dessus du sol, perdue dans une marre de brume, la base comme dévorée par un brouillard épais.

Histoires de fantômes
Des effets de textures & transparences déployées à travers leur collection “Textured Transparencies” (exposée à la Galleria Jannone à Milan en avril 2011) au mobilier de la collection “Thin Black Lines” (présentée par Phillips de Pury & Company à la Saatchi Gallery de Londres en septembre 2010), l’art de surprendre des Nendo semble illimité. Dans le premier cas, les pièces explorent les nuances infinies de la transparence et de l’opaque, tout en étant conçues dans des matériaux différents afin d’interroger toute nouvelle fonctionnalité et effet visuel. Dans le second cas, telles des traces de croquis, les légères lignes noires dessinent dans l’air des surfaces transparentes laissant apparaître des volumes associés à des fonctions pratiques. Semblables à la calligraphie japonaise, multi-facettes et constamment morphing, les objets se déplacent, brisent la relation du devant et derrière pour traverser parfois l’espace entre deuxième et troisième dimension.

Oki Sato / Nendo, Design Think Tank
La collection “Think black lines” présentée à la Saatchi Gallery de Londres en 2010 © Masayuki Hayashi

À l’instar de l’installation “Ghost Stories” (présentée à la galerie Friedman Benda à New York en 2009), la fibre conceptuelle et visuelle de Nendo prend toute ampleur lors de projets d’exposition. En mettant en scène une quarantaine de “Cabbage Chair” présentées dans trois coloris, l’objet en soi défie l’espace dans un ballet d’ombres infinies, comme si la galerie elle-même avait été plissée pour l’installation. Entre chiens et loups, des faisceaux de lumières déversent leur confusion, créant de multiples frontières, intensifiant les gradations. À travers ses silhouettes ou ses volumes, ses corps célestes et élégies géométriques, Nendo conçoit l’objet pour apparaître ou disparaître, en fonction de notre position. Flou ou net, fondu dans le panorama ou omniprésent, mystérieusement lâché en toute liberté. Selon l’histoire que vous êtes prêt à vous laisser raconter.


le 02.07.2011