Normal Studio, Eloi Chafaï et Jean-François Dingjian en aller-retour
Les Normal Studio rêvent de nouveaux produits, déjouent les courants et questionnent les industries comme Tolix, Seb, Schneider Electric, Eno…

Ils portent un nom de circonstance, pratiquent la réflexion à la manière d’un jeu de rebonds. Pour rechercher le simple, en toute spontanéité. Par la constitution d’un répertoire de formes possibles, les deux compères de Normal Studio rêvent de nouveaux produits, déjouent les courants et questionnent les industries comme Tolix, Seb, Schneider Electric, Eno…

Septembre 2006 – Intramuros N°126 : alors que l’élève assistait au portrait du maître, Eloi Chafaï laissait Jean-François Dingjian annoncer la naissance de leur agence de création industrielle baptisée humblement Normal Studio. Cinq ans plus tard, les propos de l’un sont devenus ceux de l’autre. La prose plurielle a remplacé le singulier : “Nous aimons l’histoire des objets qui relève avant tout de l’histoire des êtres humains. Nous aimons les expériences extraordinaires, les témoignages de sociétés, les processus de mise en œuvre comme approche de mise en forme des idées. Pour chaque dessin, les solutions que l’on valide proviennent toujours de l’usage”. Toujours loin des apparences, jamais loin de la vérité, la mutation a opéré.

Avril 2011 – Intramuros N°154 : dans la blancheur de leur atelier de Montreuil, il faut se faire violence pour retranscrire en mot la quintessence des Normal Studio. Leur discours est pourtant limpide, leur création béton. Depuis cinq ans, Eloi Chafaï et Jean-François Dingjian domestiquent le design sur leur ring, sans lui laisser de prise, en prenant tout leur temps. Ils tournent autour des formes, jaugent les concepts, provoquent les matériaux. Formes douces, propos musclés, Normal Studio excelle dans l’art de mettre K.O debout.

Diverses recherches pour le cookware autour des queues de poelles, poignées et boutons pour Téfal

Au premier round, une filiation : “Quand Eloi a commencé à travailler avec moi, il découvrait le design. De cette idée de transmission est née une envie de collaboration. De manière assez naturelle s’est installée une connivence au niveau du travail mais également au-delà. On se comprend sans s’expliquer, on sait où l’on va avec ce sentiment réconfortant d’aller dans la même direction. Nous sommes parfois en désaccord sur des points de détails mais jamais sur la base, sur la nature des choses”.

Élève puis assistant de Jean-François Dingjian depuis 2001, diplômé de l’ENSCI en 2006, Eloi Chafaï remporte dans la foulée le Concours Design Parade de la Villa Noailles à Hyères. Édité en série limitée par le Centre de Recherche sur les Arts du Feu et de la Terre (CRAFT), Jean-François Dingjian présente la même année son “Paysage de Tables, Landscape 01”, une œuvre sublimant le savoir-faire d’une industrie spécialisée dans la fabrication de miroirs de grandes dimensions pour satellites d’observation. En parallèle du coup d’éclat “SuperNormal” mené par Jasper Morrison, le maître et l’élève acceptent l’évidence, deviennent confrères et créent Normal Studio.

“Normal Studio est né de l’idée de se rassembler, de travailler ensemble pour ne plus apparaître. Je commençais à être étiqueté créateur, sorte de posture des années 80 à laquelle je ne tiens pas plus que ça. Je n’ai jamais eu l’ambition de la signature, de la griffe. Aujourd’hui, Normal Studio est certes une signature, à part qu’elle demeure anonyme. C’est une idée, une approche du design avant tout, une réponse à notre désir de nous adresser à l’industrie”. Sur cette définition du label, Eloi Chafaï ajoute sa propre définition: “Sans doute parce qu’un travail d’auteur peut paraître effrayant, Jean-François questionnait déjà l’industrie à travers son travail en ayant néanmoins l’impression de ne jamais y avoir accès. L’idée derrière Normal Studio repose sur une agence significative de notre manière de penser et de travailler. Nous ne dessinons ni de l’extraordinaire ni du démonstratif mais des choses normales, liées aux usages. Des objets qui, sans être banals, peuvent cohabiter avec d’autres, sans forcément les étouffer”.

Traiteau “Y”, collection “Surfaces”. Tolix, 2009

Dès lors complices, ils abordent chaque projet par le process, par l’usage mais également par les marques auxquelles ils répondent. Peu leur importe de faire un dessin et d’essayer ensuite de l’appliquer ou de le réaliser. Ils préfèrent se demander comment sont réalisées les choses, partir des spécificités d’un matériau, d’une mise en œuvre, s’appuyer sur un contexte pour générer une forme, un parti pris de légèreté et de vie. “Notre base de travail repose sur un jeu de rebonds. Quand tu as l’impression de balancer une idée et que cette même idée revient éclairée, enrichie par l’autre, tout est là, tout est joué”.

La force des Normal Studio repose sur leur capacité à botter en touche le moindre geste formel. Fonction, contexte, procédé sont autant d’éléments tangibles qui permettent à leur design de réfuter toute gratuité et de s’ancrer dans le palpable. Tournés à 80 % vers des projets industriels plus que vers l’édition, leur capacité à créer en duo leur procure le recul nécessaire, difficile à trouver en solo. “L’idée de partager les responsabilités d’un projet change la vision que l’on s’en fait. Une bonne forme naît quand le fond est bon. Le design sans les entreprises resterait un épiphénomène. Faire un objet perdu dans la masse n’a pas grand intérêt. Nous préférons de loin développer des collections, même si elles sont petites. Et nous essayons avant tout de mener un travail à long terme avec les entreprises. Jongler entre une poêle et un meuble, en passant par l’électroménager nous booste”.

À la rencontre de la matière, ils signent depuis 2007 la direction artistique de la marque Tolix et réinventent son identité à travers le modèle emblématique, solide, astucieux de la célèbre chaise empilable “A”. Leur première volonté a été de ne pas dessiner mais de rendre visible les valeurs diluées de la maison. Dans l’idée de produire sans aucun investissement machine, juste avec ce qu’ils trouvent sur place, ils récupèrent à travers des jeux de pliage, un vocabulaire d’emboutissage, de formes qui tournent dans la douceur. Abordée comme une surface, la tôle travaillée depuis des patronages à plat se laisse enserrer, pincer pour générer des formes continues depuis une base pliée à priori ennuyeuse. Typologies sur-mesure, tréteaux, systèmes de meuble au motif en pointe de diamant, éléments basiques aux multiples configurations renforcent un catalogue qui, à 80 % produit en propre et 20 % en sous-traitance a également permis à l’entreprise de passer de seize à quatre-vingts personnes en cinq ans. Du vintage à la création, en simplifiant les assemblages pour maintenir la production en France, Tolix rayonne aujourd’hui autant pour son offre design que pour ses produits historiques.

Le banc “Y” de la collection “Surfaces” pour Tolix, 2009

Signature en sourdine, tout l’élan de Normal Studio repose dans le refus de la figure de style. De faire disparaître la technique ou de la mettre au second plan afin de dénicher l’astuce. Dans la lignée du travail exposé à la Villa Noailles, la lampe “Diamond Boxes” éditée par la Tools Galerie est un modèle du genre. Aimantée sur un mât ou un rail, une batterie de réflecteurs photo standards s’oriente et se tourne selon les usages, affranchis de toutes les pratiques mécaniques. Plafond ou liseuse, le trépied permet de régler l’inclinaison et la hauteur de l’éclairage. De la rotation à la translation, les scénarios lumières se déploient selon les systèmes d’accroche.

Modèle d’identification d’un savoir-faire artisanal manuel, la collection “Ajours & Slice” conçue pour Eno en 2008 confine à l’objet ultrasimple, mono matériau et mono technique. Support autant que moulure, le plateau “Slice” en marbre laisse apparaître sur sa tranche le profil de l’objet. À partir d’une plaque de médium usinée, dessus, dessous, dans un sens et dans l’autre, les tables “Ajours” mettent en relief les pleins et les vides, par le croisement de deux lignes de fraisage qui au final crée un trou. Pliage, moulage, trempage, le souci constant de l’utilité ne cesse de s’appuyer sur les possibilités techniques de la production industrielle. Du système de mobilier modulaire “Montreuil” (Hay-2010) à la carafe basque et la brique à vin “Fresh” conçues en terre tournée à la main (Eno-2010), la conscience subtile vient posséder l’objet.

“Fresh”, une carafe en terre cuite. ENO, 2010

Simplicité découpée au scalpel de la complexité, leur travail prospectif séduit autant le groupe Seb que Schneider Electric pour qui ils développent une collection d’interrupteurs entrée de gamme. Chacun de leurs objets vient frôler l’archétype. Des archétypes tout en épure et en économie, qui à l’image de la table d’extérieur “Ladybird” (Tectona-2010), contient plus de vide que de plein. À partir d’un seul élément complexe permettant l’assemblage de formes simples, les formats de la table peuvent atteindre trois mètres de longueurs sans pied intermédiaire. Poids allégé, ombre minimum, le plateau en tôle perforée laisse alors passer la lumière et la pluie, pour mieux éclabousser le sol, par sa grammaire élémentaire. Grâce à leur art de rendre intelligible les moindres complexités, Normal Studio ferait presque mentir Cioran, prouvant que l’“On peut être normal. Et vivant à la fois”.

Propos recueillis par Yann Siliec en Mai 2011 et mise en ligne le 08.12.2017