Michele de Lucchi en 1987

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.

design / Michel De Lucchi
12 septembre 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens et portraits devenus cultes...
Septembre 1986, retour sur la rencontre de Sophie Anargyros avec Michel De Lucchi.


Olivetti, RB Rossana, Artemide, Up and UP, Swatch, Memphis... Michele De Lucchi, 36 ans, travaille aussi bien sur de très grandes séries, avec toutes les contraintes que représente un investissement de production, que sur des séries limitées où s'exprime la "recherche figurative". A travers son histoire se dessinent peu à peu les lignes de force qui ponctuent la réflexion et les choix d'un designer subversif. Michele De Lucchi s'est toujours tenu un peu à l'écart, il est le personnage de la voix off. La subversion est ailleurs, tournée vers le faire, vers le réel, vers le futur, dans la compréhension des différents mondes.

Le lieu de travail

Via Goito, Milan, dimanche après-midi, magasins fermés, ville un peu déserte. Une rue avec des jardins qu'on devine, très silencieux derrière les murs, sous une petite pluie fine. Trois marches de pierre, un haut portique, une porte noire. Puis un espace blanc, vide, fait de perspectives, de résonances, d'échappées. Changements d'échelle. Un ordinateur, des téléphones, des tables à dessin, des dossiers, alignés, noirs. Tout très ordonné. Dans la plus grande des pièces au parquet inégal: un fauteuil colonial de la fin du siècle dernier, un palmier, une sono, un peu d'automne par la fenêtre. Rien d'autre. Il n'y a pas vraiment d'heure, pas vraiment de jour. C’est dimanche, ça n'a pas d'importance, ceux qui travaillent avec Michele De Lucchi passent, les uns le matin, les autres à quatre heures de l'après­ midi, travaillant sur les boutiques Swatch, sur un projet de vêtements, de magasin, de bijou, de meuble... comme les autres jours. Un peu moins de monde, sans doute. Mais ce lieu est devenu, on le sent, un point de ralliement, un espace de création, d'échange, de vie quotidienne aussi. Christopher, qui travaille avec Sottsass, est entré, puis reparti. Tom Vack et Corinne Pfister, photographes américains, travaillent dans le studio, au sous-sol. On entend parler toutes les langues: français, allemand, italien, anglais... Moments de silence, concentration, et puis des bruits de voix, des rires qui partent, des gens qui bougent, se parlent. Silence à nouveau. On est en novembre 86, chez un designer italien de la nouvelle génération dont le travail représente la plus grande part de la production de mobilier d'Olivetti, pour mémoire. Du design de recherche pure au design industriel international: pas de contradiction, une complémentarité évidente, une curiosité toujours en éveil. Et un itinéraire.

Du projet conceptuel au projet industriel : 1968-1980

Architecture radicale: l'histoire commence à Florence durant ses études d'architecture à Florence

Durant ses études d’architecture à Florence, Michele Lucchi rencontre Natalini et participe aux activités du groupe "Super Studio". Né en Angleterre avec Archigramm, le mouvement se propage en Italie: Superstudio autour de Natalini, Archizoom autour de Branzi, Deganello, Morozzi; à Milan, Mendini et Sottsass. Cette avant-garde des années 70, très politique, travaille sur le concept même de l'architecture telle qu'elle s'énonce alors. Architecture du pouvoir, architecture. arbitraire, coupée de la création et des cultures en présence, coupée aussi de ce ceux qui la vivent et l'habitent : le mouvement radical dénonce tout cela par le biais du rire, de la provocation, du manifeste, invente de nouveaux espaces, parle avec des métaphores, des happenings, des symboles. Elle ne s'érige pas en théorie, ni n'édicte de règles, mais explore, dans une remise en question "radicale" de tout ce qu'a pu être l'architecture, de nouveaux modes de vie, de nouveaux comportements, de nouvelles images, et même l'espace du rêve, ou de la fiction, comme données possibles d'une autre réalité de "l'habiter". De Lucchi dessine le projet de la Portantina, une maison pour un homme qui vit perché sur des échasses et qui durant toute sa vie ne touche jamais à aucun objet. Partir d'une idée absurde, ou onirique, et en étudier toutes les implications concrètes, techniques, sur l'univers des objets... «Le but de l'architecture conceptuelle n’était pas de faire des maisons. Mais ce n'est pas un hasard si tous les grands designers italiens ont participé à ce mouvement, qui est à la source d'Alchimia et de Memphis. Imaginaire et figuration. Memphis n'est qu'une réaction (positive) à cinq ou six ans de conceptualisme, la construction d'un langage en trois dimensions, opposé au seul discours des mots, du dessin, ou de l'acte éphémère.»

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Projet de la "Portantina", maison transportable en haut de la montagne, Florence, 1976

 


Cavart, Alchimia, Memphis : explorer les limites 

1978: Michele de Lucchi crée le groupe Cavart, organise des séminaires en plein air, dans les carrières de marbre, porte un costume à la Napoléon Bonaparte à la Triennale de Milan en 1979, comme symbole du pouvoir de l'architecture (et fait la couverture de Domus), présente la collection d'électroménager couleur pastel inspirée de la bande dessinée (achetée par les musées mais non produite), élabore un projet de maison transportable en haut de la montagne" , édite un livre et obtient son diplôme avec un projet de "maison verticale", où les fonctions (manger, dormir, travailler...) se superposent les unes aux autres. 

C'est aussi l'époque de la création d'Alchimia, avec Mendini, Sottsass, Branzi, Paola Navone et de Lucchi. Très vite, Michele de Lucchi et Sottsass se détachent du groupe, trop marqué par la présence de Mendini. En 1979 encore, Michele de Lucchi entre chez Olivetti comme consultant. 

En 1980, c'est le premier Memphis. «Avec la collection d'électroménager, le projet sur les appareils hi-fi (décor du modèle mondialement standardisé) : montrer qu'il existe une alternative à l'iconographie de la technologie. Le mouvement moderne a procédé par soustraction du décor, de l'enveloppe, et nous par addition. 

Ajouter du sens, de la culture, de l'image à des objets dont "l'anonymat technologique" n'est pas sans répondre aussi à une idéologie. Transposée sur des objets de bien moins grande diffusion, cette démarche se retrouve dans le travail d'Alchimia et de Memphis. »

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Collection électroménager, 1978

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Travail de décor sur l'objet standardisé(hi-fi),1978

Le designer et les industries ou l'avenir d'une idée : 1986

MALOBBIA : Une réponse globale

Residenza sulla terra, titre d'un poème de Pablo Neruda, est le nom que Michele de Lucchi a choisi pour une collection de meubles en bois. « Le matériau de la modernité aujourd’hui, ce serait sans doute le métal. Alors ici, c'est bien que nous travaillions avec le bois, pour tâcher d'aller plus loin, de comprendre autre chose, de dépasser une image propre au matériau. » Une petite industrie traditionnelle du bois lui a demandé de dessiner un lit, pour avoir, en "vitrine", un objet qui modernise son image. « Ceci est typiquement une erreur de communication. Ça ne sert à rien. Le public n'est pas dupe. C'est pourquoi j'ai répondu à cette demande par toute une collection. Il faut que le produit « existe » derrière l'image, surtout pour une entreprise qui a toujours eu une image classique. En plus je n’ai pas envie de me lever le matin en me disant que je vais dessiner un lit, ou une table, ou une chaise, même si un jour tout mon travail se résume dans le dessin d'une chaise. Alors j'ai choisi quatre jeunes designers qui travaillent avec moi, et nous avons proposé une collection. Une collection, c'est diffèrent, ce sont déjà des objets qui entrent en dialogue, qui façonnent un espace, qui créent des gestes. Et puis c'est intéressant d'apporter une autre réponse à un industriel. Le travail du design, c'est d'affronter des problèmes de production, de marketing, de commerce, mais c'est aussi travailler sur la culture générale du monde, et sur la culture de l'objet, sur toutes les chaises et toutes les tables qui ont été dessinées avant celle-ci. C'est pourquoi l'idée de l'ensemble est importante. C'est une réponse globale à la manière qu'ont les hommes d'habiter dans leurs maisons, aujourd'hui. »

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Collection "Residenza su a terra" en bois, Malobbia.
Dessin d'étude de la table "Mantegna" par Angelo Micheli - de Lucchi, 1986

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Collection "Residenza su a terra" en bois, Malobbia.
Desserte "Laurana", design Nicholas Bewick - de Lucchi, 1986

La consommation

«Je voudrais dire que j'aime passionnément l'industrie, qu'il n'y a pas d'alternative à l'industrie, que la civilisation de notre monde repose sur elle parce qu'elle est capable de diffuser une idée de la manière la plus totale, et qu'un objet doit toujours contenir une idée, qu'il transmet. Je crois aussi à la consommation, contrairement aux idéologies bien pensantes. Avec l'industrie et la consommation, il est possible de diffuser à une plus grande échelle qu'avec n'importe quelle autre instance artistique. Après, le but du designer est de représenter l'époque, de pressentir le futur, et il y a autant de responsabilité plastique dans le design que dans la peinture ou la sculpture. Je pense même que l'avant-garde de la recherche plastique, aujourd'hui, est dans le design. Chercher de nouveaux langages figuratifs aussi, opposés aux langages abstraits. Les post-modernes utilisent un langage déjà consumé. Je parle d'un jeu libre avec les références (l'Inde, l'Egypte, Vienne et la Sécession, le turisme italien...), un peu comme un musicien très cultivé qui aime Mozart, ou Bach, et cela ne l'empêche pas de composer un morceau de musique contemporaine, qui à la fois contient et dépasse le poids de l'histoire. Pourquoi Neruda ? Parce que puiser dans les autres langages, communiquer avec les autres domaines, à tout moment. »

OLIVETTI (mobilier de bureau) RB ROSSANA (cuisines) Les systèmes

« Aujourd'hui, les systèmes de mobilier occupent une place particulière, dans la maison avec les cuisines, dans l'univers du travail avec les bureaux. Le système fonctionne selon une logique mécanique, mathématique et répétitive. Alors le travail consiste à retrouver une certaine liberté, avec la couleur, les matériaux, les applications dans l'espace, la modularité. Un projet de système est bon lorsqu'il est susceptible de recevoir des modifications d'image, de se renouveler sur la base d'un principe de production qui, lui, ne change pas. Avec les cuisines RB Rossana, par exemple, il s’agissait d'une usine qui brique des panneaux carrés ou rectangulaires, rien d'autre. Ce qui signifie une grande contrainte et peu d'ouverture à la figuration (ni courbes, ni volumes, ni graphisme possibles dans la masse du matériau). Alors j'ai travaillé sur cet espace traditionnellement laissé de côté, entre les meubles au sol et les meubles suspendus. Dans cet espace central, en fonction des sections de rangement, de cuisine, d'eau, de feu, etc…, jouer d'éléments qui transforment l'espace. Avec l'industrie, il y a toujours trois phases: d'abord que l'objet soit fonctionnel, évident, ensuite qu'il « parle », et enfin son prix. Les objets peuvent être chers, mais il faut qu'ils démontrent leur valeur. Les cuisines RB Rossana sont des produits haut de gamme. Leur image participe à l'image de l'industrie. Tout se tient. Mais il faut être attentif à ce qu'il n'y ait pas de décalage. »

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Ligne de mobilier de cuisine, RB Rossana, 1981-1985. © Tom Vack et Corinne Pfister

Industrie, technologie, image

« Il faut parler aussi de l'image de l'industrie. Contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas une entité monolithique. Chacune d'elle a une réalité différente. Il n'y a pas de règle générale pour s'adresser à elle. Pour la technologie, c'est la même chose. La technologie est "personnelle", liée à l'histoire des personnes qui la mettent en œuvre. La vraie technologie, c'est comment créer de nouveaux moyens pour l'utiliser. Et cette démarche est tout à fait personnelle à l'architecte, à l'ingénieur, au designer, au technicien. La création est là, tout autant. La technologie et l'industrie sont des terrains d'interprétation, au même titre que la forme. En Italie, toutes les compétences de l'industrie sont réunies en une seule personne... parce que l'industrie italienne est souvent issue d'une structure familiale. Un seul homme réunit les capacités de marketing, de direction commerciale, administrative, artistique... Alors, tout va beaucoup plus vite dans la compréhension et le dialogue. En revanche, il est très rare que l'industrie ait un bureau de design intégré. Elle va toujours chercher les forces vives dehors. Exemple: Olivetti. Renzo Zorzi, lorsqu'il a repris la direction, a demandé à Sottsass de superviser tout ce qui était mobilier de bureau, à Mario Bellini tout ce qui touche aux machines à écrire, à calculer, etc…, à Rodolfo Bonetto les machines outils. Autour de Sottsass: Sowden et de Lucchi (il parle toujours de lui à la troisième personne). Les projets sont signés par ces trois noms... L'industrie est consciente de valoriser son image, et la qualité de sa production, avec ces signatures. »

Le voyage autour du monde

« L'industrie, ce n'est pas rien. Peut­-on imaginer qu'Olivetti, qui ne m'avait pas "engagé" et pour qui je suis consultant, m'a payé, pendant trois mois, pour faire un voyage autour du monde et regarder sur tous les continents ce qui existait de plus performant en architecture et mobilier de bureau, pour visiter les usines et aller voir les réalisations artistiques importantes dans chaque pays ? De ce voyage est née la ligne "Icarus", le premier système de mobilier de bureau qui réunisse à la fois la séparation de l'espace, la spécialisation de l'espace de travail, et le continuum (transmission continue des câbles de bureautique). »

Les chiffres ne sont pas abstraits…

« Olivetti vend aujourd’hui trois systèmes de mobilier de bureau : la série "45" (Sottsass, 1968), "Icarus" (Sottsass - de Lucchi, 1983 ), et "Delphos" (Sottsass - de Lucchi, 1985). Ces trois systèmes de meubles représentent 80% (100 milliards de lires italiennes par an) de leur chiffre d'affaires. Ces systèmes ressemblent à des alphabets, c'est un travail très lié au langage. Donc, avec du design très "cadré" par les contraintes des normes internationales et ergonomiques, on retrouve l'idée du discours; mais là, il est avant tout structurel. Le travail sur l’image se fait ensuite sur la mise en situation (il montre avec des dessins trois applications culturelles possibles : Architectonie, Technologie, Natural). Je dis cela parce que les chiffres de vente que j'ai donnés sont liés à ce travail là. Les meubles "racontent" quelque chose, et c'est autant ce à quoi ils servent que ce qu'ils "racontent" qui est acheté. L'ergonomie n'est pas seulement physique, elle est aussi psychique.»

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Ligne "lcarus", Olivetti, 1983. Dessin de mise en application du système de mobilier de bureau sur le thème "technologique"

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Ligne "Delphos", Olivetti, 1985.

ARTEMIDE

« Artemide, c'est un rapport tout à fait différent avec l'industrie. Il s'agit d'invention. Artemide dispose d'un fantastique bureau de prototypes et nous dessinons beaucoup de projets avant que l'un d'eux ne soit réalisé. Toutes les idées retenues sont mises en volume et c'est très important. Souvent, dans l'industrie, l'idée ne représente qu'une petite part du projet. Après, ce qui est difficile, c'est de bien le conduire, parce qu'il y a beaucoup d'étapes où l'idée initiale peut finir par se perdre. C'est pourquoi il est si important de jouer avec la technologie, de comprendre qu'il est possible de la soumettre à l'idée. » "Tolomeo", la dernière des lampes dessinées par de Lucchi pour Artemide, s'est vendue à 10 000 exemplaires en cinq jours au salon Euroluce ouvert aux professionnels (130 000 lires prix public, environs 650F). L’idée : dessiner une lampe comme la Naska Loris, mais sans que le mécanisme soit visible : « Un objet doit devenir mystérieux maintenant, je le crois. C’est une dimension qui est redevenue signifiante après le passage nécessaire du fonctionnalisme, de la transparence. » Comment expliquer ce succès ? Réponse claire: « Le succès d'une lampe dépend surtout de l'investissement (donc du juste prix) et de la diffusion. Quand un designer a terminé un projet, c'est à l'industrie qu'il revient de tout mettre en œuvre, de façon extrêmement précise, pensée, pour que le produit se vende. C'est une idée qui ne passe pas toujours dans l'industrie. Un produit n'existe pas dans l'absolu. Il n'existe que par la qualité de la commercialisation et de la communication.

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Lampe "Tolomeo" en aluminium, Artemide, 1986

SWATCH

« La marque Swatch, lorsqu’elle à décidé d'avoir ses propres magasins, m'a demandé de faire un avant-projet, de réfléchir à un concept pour douze magasins dans les douze plus grandes villes du monde: Paris, Londres, New York, Tokyo, Sydney, Rome, Los Angeles, etc... Notre idée a été de répondre par douze images très fortes et très différentes autour de deux idées dominantes : le magasin automatique et le magasin image. Six magasins où l’on fonctionne comme un juke-box (on achète sa montre en jouant sur un appareil), comme une banque (on achète une montre avec une carte de crédit), comme un robot (on programme les éléments décoratifs de la montre que l’on veut), etc… Les six autres, très marqués par les grands courants idéologiques : un magasin écologique, un autre high-tech, un troisième comme une agence de voyage… Et confier l’architecture de ces magasins aux douze plus grands architectes et designers du monde… Mais le projet, finalement, n’a pas vu le jour. »

UP AND UP. EMAR.MEMPHIS Les directions

Up and Up : une petite entreprise de marbriers à Carrare, qui distribue de très petites séries dans le monde entier. « Travailler sur la lourdeur du matériau, comme composant technique, et sur l'image immémoriale du marbre, la transfigurer.»
Emar : petite entreprise de verriers. Une contrainte simple: la feuille de verre. « Travailler sur la géométrie, l'idée de la surface et de la transparence. Un élément important: la technique du collage à l’ultrason qui autorise des interprétations tout à fait nouvelles. Le verre est fragile. J’aime travailler aussi sur les caractéristiques négatives des matériaux. »Memphis : « se donner l’entière liberté d’utiliser tous les matériaux et toutes les techniques sur un seul objet. »

Michel De Lucchi : Le travail d'un designer subversif : de la création pure à l'industrie internationale.
Bancen marbre "Madras", Up and Up, 1986

Artisanat moderne

« Ce qui définit l’industrie, c’est la “simplification“ des processus de production, vers une plus grande rentabilité. Up and Up, Emar, Memphis, Tribu, la collection de joaillerie, ce sont des occasions d’exercer l’imaginaire, d’explorer les formes et les matériaux, les contradictions, les limites, sans se donner aucune contrainte, ni de fabrication ni de prix. C’est très important. L’industrie et cet «“artisanat moderne“ ne doivent jamais cesser d’être en dialogue ».

Les paradoxes et le futur

« L’industrie du meuble est primitive. Elle “n’est pas“ industrielle, au sens où peuvent l’être les industries automobiles, les ordinateurs, le matériel hi-fi, etc… Mais pour être limitée dans sa quantité de production, elle n’en est pas moins emprisonnée dans la logique industrielle, donc incapable d’intégrer la diversité. Alors le champ le plus libre, c’est en réalité celui des “systèmes “ dont je parlais tout à l’heure, parce qu’il propose plus de flexibilité. Et le domaine le plus contraignant, c’est celui de Memphis, celui de la recherche, parce que la règle de la liberté et de l’inconnu est la plus inexorable, la plus sévère que je connaisse. Pour moi, le futur, dans le design ce serait une industrie du meuble et des objets pour la maison qui réunirait les deux pôles : logique de production et jeu possible sur la différence et la figuration, par la combinaison infinie des formes et des matériaux. »

Retour au palmier…

Les bureaux sont vides maintenant, sauf un designer qui travaille encore sous le faisceau isolé de sa lampe. Ici, les designers ne sont pas des “employés“. Ils “n’exécutent“ pas et ont une grande responsabilité sur les projets. Le contrat est qu’ils réalisent une certaine part de travail pour l’agence, en étant relativement peu payés, mais qu’ils réalisent aussi beaucoup de projets, à leur compte, apportés par Michele de Lucchi d’une façon indépendante. Le bureau de Lucchi est un choix pour chacun d’eux. Le choix d’être en contact tout de suite avec la grande industrie, avec la création, avec quelque chose qui tient à la fois de la rigueur, du professionnalisme, du groupe, de la marginalité, du dialogue, de la vie.


le 12.09.2017