Mathieu Lehanneur en 1999

Mathieu Lehanneur : cellule souche

design / Rencontre / Mathieu Lehanneur
8 octobre 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes... Mathieu Lehanneur a un don d'ubiquité, il était à la Monnaie de Paris pour son "Dernier domicile connu", il expose ses "Ocean Memories" jusqu'au 21 octobre à la Carpenters Gallery à New-York et signe l'architecture intérieure de la dernière boutique "Maison Kitsuné", retour sur son portrait réalisé en 1999 par Yann Siliec pour le 135ème numéro d'Intramuros.


Selon des logiques de tensions et d’étirement, ex-cobaye médical devenu designer cow-boy, Mathieu Lehanneur braconne l’objet et s’affranchit des chasses gardées. Sa matière est gris, sa démarche micro organique. Et parce que qu’il croit aux vertus thérapeutiques d’une mise en réseau des domaines connexes, sa gymnastique de penser lui permet d’intervenir n’importe où. Sur le fil d’une dynamique tendue entre élasticité et plasticité. 

Il pense toujours qu’il y a un moyen, n’émet pas de preuve, juste des propositions. Il a le goût du gouffre et l’esprit vagabond. Il ne connaît de limite que celle qu’il ne pourra inventer, perméable aux frontières, talent précurseur tombé dans un monde souvent parachuté. Tête bien faite, gueule à arpenter les catwalks, veines gorgées de pharmacopée et oxygénées à la poésie, Mathieu Lehanneur est un bouffeur d’images. Il s’alimente de gènes, microbes et placebos, pour transcender l’objet dans des couplages corps, nature et environnement. Et quand l’air devient visible, l’alchimie de ses formes fonction rend à la raison. Pas de monde qu’on ne puisse habiter. Pas de territoire qu’on ne puisse arpenter. Il aime comprendre les rouages, autopsier l’impalpable et rattraper en vol l’impossible impensable. Partenaire du concret dans des sphères d’abstraction, tout ou presque a une raison. Même les solutions.

Champ de bataille 

Né à Rochefort en 1974, testeur de molécules pour payer ses études, détenteur du record de longévité à L’ENSCI dont il sortira diplômé en 2001, Mathieu Lehanneur est un électron libre débarqué au design comme d’autres en confession. “Mon microcosme n’est ni scientifique, ni médical. Initialement affilié beaux-arts, j’ai rapidement perçu mes limites en termes de champs d’action. Dans le design, j’ai senti un lien direct avec le monde, dans ce qu’il a de plus excitant, inquiétant, énorme. J’ai débarqué à l’ENSCI sans culture design ni intérêt pour l’objet, simplement attiré par la lucarne de fenêtres de tir intéressantes”. De ses huit années d’errances passées sur les bancs des Ateliers, l’étudiant qui se cherche retiendra l’enseignement atypique de Philippe Comte et Laurent Hungerer. Pour une gymnastique de penser qui rend capable l’intervention n’importe où. Pour une capacité à réinterroger les contextes sans jamais s’auto reproduire. Il en conserve la méthodologie qui le conduit encore à monter ses projets, une sorte d’éthique stratégique digne du cambriolage, cette culture de “faire des coups”. Mais comment ?

Honoris Causa 

Début d’une longue ascension vers des obsessions qui le taraudent encore aujourd’hui, son diplôme de fin d’études décroche la tête au monde pédagogique mais rentre directement dans la collection du MoMA. “Mon diplôme constitue en soi un projet de design plus que sa réponse. A travers dix propositions de médicaments, d’objets thérapeutiques intégrants de véritables principes actifs, j’ai essayé de mettre en place des scénarios, des protocoles, pour que la relation entre objet et patient soit la plus optimale possible”. Au final, la réflexion de Lehanneur utilise le patient comme un véritable allié de sa guérison et rend le médicament intelligible. Même si l’objet n’existe toujours pas, le trublion atteint son objectif : aller au-delà de la pure lecture du design pour le design. 

Plus de temps que de projets 

Incapable de planifier, fort d’une singularité qui séduit une certaine culture de la frange, il décroche la même année la bourse ANVAR et fonde son propre studio. Son agence, alors limitée entre son lit et sa cuisine le pousse à faire du porte-à-porte. Il avale les pages jaunes, tape les musées, touche du doigt trous noirs et aberrations stellaires à travers un projet de scénographie pour le Palais de la Découverte et rencontre François Roche. “Nous avons conçu ensemble un projet de fondation privée à Bangkok. François signant l’esquisse architecture, je suis intervenu sur le restaurant. Selon un système qui permettait en fonction de la pollution et du climat, de pouvoir faire transiter partiellement ou intégralement le mobilier de l’intérieur vers l’extérieur”. De ce projet curseur, la collaboration se poursuit aujourd’hui encore entre les deux agitateurs. 

Chacun cherche son chat 

Depuis cette période de vaches maigres où il s’invente des projets de maison pour chats errants, les comètes se stabilisent. Grand Prix de la Ville de Paris et Carte blanche au VIA en 2006, Directeur du Post-Diplôme Design et Recherche à l’ESAD (Ecole Supérieure d’Art et de Design de Saint-Etienne) depuis 2004, entré dans les collections du MoMA de San Francisco, Mathieu Lehanneur est passé du fictif au réel. Son agence compte cinq personnes. “Je suis incapable de faire un plan ou une image 3D. La genèse de mes projets se fait par les mots. Je ne veux pas concevoir des projets que je suis capable de dessiner. J’y vois l’écueil de simples réflexes conditionnés dont on doit se départir si l’on veut éviter sans cesse de redessiner la même maison”. Ni dans le design critique, ni dans le manifeste, ses réalisations relèvent du design pur et dur. Même si ses lampes suspendues en grappes de verre soufflé pour le restaurant Flood rendent l’invisible visible. 

Bel Air 

Fini le trauma de la scénographie signée pour l’exposition John Maeda à la Fondation Cartier. Son “bidibule magique” inventé pour l’occasion et annulé en dernière minute lui laisse entrevoir la limite de la cohabitation entre un artiste et un scénographe. Il signe désormais en solo et passe du simple prototype aux 600 000 exemplaires vendus d’un pack conçu pour l’Eau d’Issey Miyake. Du portemanteau “After Thonet” (dont le procédé de fabrication permet d’obtenir du bois mou livré sous cellophane et solidifié par l’utilisateur lui-même) à la dématérialisation de la coupole illuminée Christofle (développée pour Designer’s Days 2007), ses dispositifs convoquent les visions et les notions d’infini. 

Mathieu Lehanneur : cellule souche
La coupole de néons réalisée pour Christofle lors des Designer’s Days en juin 2007

Chaque œuvre est un poltergeist, une intervention d’auteur, contextuelle. Les monolithes noirs kubrickiens de l’exposition Tomorrow Now au Luxembourg répondent à ses recherches sur la mue d’un concombre de mer transposé en display pour Yamamoto et Mandarina Duck. Sa check-list comprend un projet de spa médicalisé pour un grand hôtel parisien, la conception d’une plateforme pour le chœur de l’église romane de Melle ainsi que le design intérieur d’un musée sur la Glaciologie conçu par François Roche à Evolène en Suisse. 

Mathieu Lehanneur : cellule souche
Scénographie de l’exposition “Tomorrow Now”, mousse polyuréthane, particules de caoutchouc, blocs motorisés et programmés, zeppelins, héliums, caméras, verre soufflé ... Curators : Alexandra Midal et Björn Dahlström. MUDAM, Luxembourg

Mathieu Lehanneur : cellule souche
Scénographie de l’exposition “Tomorrow Now”, mousse polyuréthane, particules de caoutchouc, blocs motorisés et programmés, zeppelins, héliums, caméras, verre soufflé ... Curators : Alexandra Midal et Björn Dahlström. MUDAM, Luxembourg

Invité à l’automne 2007 par le Laboratoire à développer une recherche menée à la fin des années 80 par les chercheurs de la NASA, ses propositions d’objets filtrants intitulés “Bel Air” franchissent l’Atlantique et sont exposés depuis février au MoMA de New York dans le cadre de l’exposition Design and the Elastic Mind. 

Mathieu Lehanneur : cellule souche
“Bel-Air”, système de filtration de l’air par les plantes, en pyrex et aluminium. Le Laboratoire

David Edwards, fondateur du Laboratoire à Paris (lieu de confrontation entre artistes, designers et scientifiques) ne s’y trompe pas et lui commande, devant l’effervescence d’un monde gazeux, l’aménagement de son bureau, véritable lieu de réflexion à l’opposé de l’apparat. Une bulle entre deux avions, un sas de décontamination, un lieu thérapeutique pour contrainte cérébrale, que Lehanneur, déjà, souhaiterait lui emprunter. Hypnotisé par le tectonique de la pureté.


le 08.10.2017