Portrait Martine Bedin

Martine Bedin, une jeunesse insolente.

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29 août 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens et portraits devenus cultes...
Mai 1986, retour sur la rencontre d'Olivier Boissière avec Martine Bedin.


De Martine Bedin, on a envie de dire qu’elle est forcément jeune. Qu'il y a même quelque chose d'enfantin dans ce petit bout de femme blonde, dans son rire sans arrière-pensée, dans son profil, mon Dieu, plutôt aristocratique, et dont on ne peut s'empêcher de penser que l'année dernière à Lacanau, à Arcachon ou au Cap Corse, il était peut-être encore affublé d'un de ces appareils métalliques destinés à corriger des dents de lapin. Bedin, d'ailleurs, susciterait facilement les clichés. Celui de la minceur qui ne saurait être que fragile ou de l'œuvre naissante qui manquerait d'épaisseur. Il est, dans la pléiade de la dite « jeune création française », tant de lucioles qui ne luiront qu'une brève soirée d'été! Puis, quand on s'avise du travail accompli à l'âge de quoi ? - vingt-huit ans et des poussières! – on se dit qu'on ferait bien d'y regarder à deux fois, que l'enthousiasme juvénile, l'absence de forfanterie, de fausse modestie aussi, pourraient bien masquer l'assurance d'un vieux briscard.
D'ascendances bordelaise et corse, l'étudiante Bedin s'ennuie (un peu) après trois années d'architecture aux Beaux-Arts de Bordeaux et décide – ce n’est pas une fuite – d’aller chercher ailleurs ce qu’elle ne trouve pas ici. En 1978, elle prend naturellement – d’autres Aquitains le firent avant elle – le chemin des écoliers pour l'Italie. Nantie d'une bourse d'étude, la voici à Florence où règnent encore l'architecture radicale et mythique de l'orée des années 70 et son leader charismatique Adolfo Natalini, plus ou moins reconverti au contextualisme et à la « ville européenne ».

Le voyage à Milan

Bedin travaille à Superstudio et suit, le dimanche matin, les cours bondés de Natalini à l'université. C'est elle qui porte le magnétophone. Groupie. Elle passe ainsi près de deux ans participant avec Superstudio à un concours pour Francfort, puis un autre pour un pépiniériste de Prato. Puis, elle rencontre De Lucchi, évadé de Superstudio, avec qui elle fait un voyage aux Caraïbes, au Mexique et en Amérique centrale. Elle en rapporte dans ses bagages les couleurs luxuriantes et fades, les motifs géométriques pré́ et post-colombiens, tout un fatras exotique et grouillant qu'elle consigne dans des carnets bourrés de croquis et de dessins qu'elle traîne après elle comme des appendices de mémoire. Ce sont ces souvenirs qu'elle transcrit dans la Casa Decorata de la Triennale de Milan en 1979 où elle exhibe une drôle de chaise en forme d'escabeau dans un espace à petits motifs limité par un claustra-grille à rectangles colorés (on notera la fréquence du claustra chez les architectes débutantes. Thème féministe? Exorcisme du fantasme du harem ou de la fenêtre ibérique? Thème « désengagé », intermédiaire, ni intérieur, ni façade ?).
Bedin vient donc à Milan, désigne quelques graphes pour le studio Alchymia, puis rejoint chez Sottsass les quelques jeunes allumés que protège le vieux maître et avec lesquels elle gratte quelques projets hétérogènes et sans issues, accessoires de salle de bains, machine à café, biscuits suaves, voués à pâlir dans les cartons.

Martine Bedin, une jeunesse insolente.
Projet de salles de bains pour Tenax, Italie

Bedin sait ce qu'elle veut et ce qu'elle ne veut pas : le folklore, ça va un temps. Elle ne se joindra pas aux Sottsass Associati. Mais elle fait partie de la tribu, powpow-ise à la Torre di Pisa entre le grand chef Hector et le chaman Elio Fiorucci. Alors, avec l'autre squaw admise au teepee, la sœur bordelaise Nathalie du Pasquier, elle fonde, avec les grands guerriers, Memphis.

Memphis, entreprise libératrice

Memphis, la bombe des années 80, c'est l'entreprise la plus libératrice et néfaste depuis l'aube du mouvement moderne. Avec la Memphis, Sottsass et ses complices liquident la conscience coupable du design européen et substituent à une idéologie, un peu faiblarde il est vrai, mais qui retenait un chouïa de l'utopie sociale, un peu de la générosité et des illusions du design des origines, le projet cynique des yuppies, d'autant mieux accepté, amplifié et médiatisé que les mass-médiocres en ignorent la plupart des références: les protagonistes de Memphis, pour la plupart, ont été bien inspirés, malheureusement toujours de quelque chose : Peter Shire faisait son marché d'idées au Rose Bowl, le premier dimanche du mois, Thun à la Wiener Werkstätte, Graves à la P.W.A. - dont les demoiselles de la presse, bien sûr, n'ignoraient rien - Sottsass à Madonna Inn, Calcutta et Penthouse (comme le jeune Archizoom avant lui). Memphis en vrac : l'hédonisme œcuménique, la pseudo-symbolique - un ring de boxe comme lit matrimonial, c' est de la métaphore en Pataugas, ou je me trompe ? - la culturisation du Kitsch (comme Venturi avait, mais innocemment, lui, anobli le Camp) un design du « fun » comme disent les ados, régressif par où ça vous gratouille, le retour des icônes, les portes du temple béantes aux marchands, un vrai grand faux discours amalgame comme si la garçonnière de Heffner était l'équivalent du Merzbau de Schwitters et une lanterne - à basse tension - le Messie.
Mais Memphis, c'est la grande chance de Bedin. A la première de septembre 1981, Corso Europeo, une foule cosmopolite et ingénue s'ébaudit devant un objet cocasse et ridicule, une demi-lune, plus ou moins Volkswagen Coccinelle, surmontée de six ampoules nues et nantie - ô abysses insondables du lapin au tambour de la petite enfance - de roulettes! Pour Bedin, la notoriété est instantanée, Polaroïd. Une reconnaissance qu'elle devra au vieux renard d'Ettore Sottsass, magicien des médias qui a su en un clin d'œil dans les carnets de la fillette repérer le modèle fatal.

L’éclosion d’une pro

Dans les trois années qui suivent, Bedin produit pour la Memphis des objets et des luminaires tout en faisant le « pendolare » entre Milan et Paris. D'abord : il faut bien passer ce fichu diplôme d'architecture. Elle le fait un beau matin, avec la mafia corsico-bordelaise au grand complet, devant un Jean Nouvel essoufflé par trois heures de retard et deux émigrés latinos. Le projet : juvénile. Cinq pavillons distincts, posés sur l’eau et reliés par de légères passerelles, avec les tics du moment : un déhanchement à 60° du front de plage, des rideaux flottants comme chez Abraham ou un des Krier, des petits carreaux comme Superstudio, fragmentation et ritualisation des fonctions domestiques. Un diplôme, quoi ! Bien dessiné, bien colorié. Joli, pas cher. Et puis, Bedin enseigne à Camondo, ce qui est sans doute l’occasion à la fois de faire le point et d’approfondir son travail. Elle a eu de véritables maîtres : Adolfo Natalini, puis, Ettore Sottsass… parce qu’enfin, avant Memphis (et après, sans doute) le vieil Hector, c’est un grand professionnel qui a marqué le design de son empreinte : le travail pour Olivetti, demeure à cet égard exemplaire. Et à qui donc, chez Olivetti a-t-il passé le flambeau ? A Michele (De Lucchi) le plus doué certainement (et le plus discret) des designers de la nouvelle génération, le compagnon de Bedin. Entre la lampe « Terminus », plus sottsassienne que nature avec son laminé coloré et ses quatre pattes de canard, et l’ « Olympia » de 1985 toute en verres subtils et différents, il y a une différence notable de registre. Des signes incontestables du changement : « Gédéon », d’abord, la lampe du concours du luminaire du ministère de la culture. Un design astucieux et bien articulé, une solution élégante pour supprimer le maudit contre-poids (merci Papa !) et ce qu’il faut pourtant d’esprit et de malice dans l’abat-jour casquette-de-petit-reporter. Le jury ne s’y trompe pas et prime Bedin avec quatre de ses petits camarades et concurrents.Puis, la machine à embouteiller pour la Girondine, un travail d’ingénieur-mécanicien, un design où il faut « serrer les boulons » comme on dit. Enfin et surtout la série des mitigeurs pour Jacob Delafon un étonnant « sans faute », une solution technique et formelle aboutie dont la firme n’est pas peu fière puisque Bedin entame une autre intervention sur une série de douches, cette fois. Un symptôme sans équivoque de l’éclosion d’une « pro » parce que dans les problèmes de robinet et comme on dit à Memphis-Tennessee, « There’s no fuckin’around ».

Duelle et multiple

Ce qui n’empêche pas Bedin de produire des objets plus superficiels, d’en faire dans le « look ». Témoins les sacs à malices pour la Veha ou les objets de déco en céramique pour Up and Up. Mais, la professinista a compris désormais qu’il importe d’être duelle et que les champs d’intervention sont multiples et différents. Aujourd’hui, la Bedin a des casseroles au feu : lavabos et bidets rigoureux pour Tenas, autobus (aménagements intérieurs et graphisme) pour la ville de Nîmes, accessoires de bureau pour la Bieffe Plast (un outillage sophistiqué et coûteux pour un produit destiné au marché américain, attention !), des aménagements et l’image de marque de Hechter, sans compter trois maisons sur les terrains de feu la Girondine, son premier vrai travail d’architecte…
Elle est bien allée se planter l’an dernier au concours du mobilier urbain pour La Villette, mais c’était en partenaire, d’égal à égal avec Parrain Sottsass ! Elle fait partie de l’équipe des Ateliers de la ville de Nîmes avec ces déménageurs de piano que sont Nouvel et Starck. Signes que la petite Bordelaise fait le poids. Dai, Bedin, stai brava ! et comme on disait quand tu étais encore sauterelle, cours, Martine, le vieux monde est derrière toi.

Martine Bedin, une jeunesse insolente.
Projet la Villette


le 29.08.2017