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Martin Szekely en 1986

Martin Szekely: l'enfant terrible du design

design / Rencontre / Martin Szekely
11 août 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes...
Avril 1986, retour sur la rencontre de Christiane Germain avec Martin Szekely.
A l’écart des tendances et des turbulences, Martin Szekely fait figure d’enfant terrible du design, qui se singularise par une authenticité restée intacte. Ses créations sont autant de conceptions-concepts qui inventent un nouveau langage des formes et une nouvelle technologie du meuble. Se jouant d’une dynamique où les lignes droites le disputent aux courbes en un graphisme bien aiguisé, Martin Szekely concilie tout à la fois : technique, esthétique et symbolique. Rien n’est laissé au hasard, ni ses nuances ni ses silences.


La fascination des lettres

Un visage tout en rondeur, et un regard déterminé. A trente ans, Martin Szekely a gardé l'intransigeance et les désirs de l'adolescence. Fils de refugiés politiques hongrois, vivant dans un milieu d'artistes, il n'envisage pas sa vie sous le signe d'une sécurité établie, mais plutôt comme un parcours vers un accomplissement. Première étape, l'école des Arts et Techniques graphiques Estienne à Paris, où il apprend à dessiner, à composer la lettre, à la graver sur acier et cuivre.
En 1974, il obtient un diplôme de graveur en taille-douce. Au lieu de poursuivre sa formation, il décide de rejoindre ses amis qui sont des manuels du bâtiment, et se fait embaucher comme ramasse-copeaux, petit compagnon chez un patron menuisier. Dans sa tête, il y a toujours ces lettres qui le fascinent. La lettre squelette rigide qui traverse le temps en évoluant avec l'histoire. Tout comme le meuble qui, lui aussi passe d'une époque à l'autre, d'un décor, d'un cadre, d'un milieu à l'autre, depuis l'atelier de l'artisan jusqu'à l'intérieur bourgeois. Diversité, vies parallèles et superposées des objets et des signes. La matière lui servira de prétexte pour aller vers les autres, le meuble sera sa clé pour le monde. Après le service militaire, il devient pour un temps restaurateur de meubles anciens. Ainsi a-t-il appris à dessiner, à modeler, puis à restaurer et il parvient progressivement au stade actuel. Aujourd'hui, un crayon, un papier lui suffisent pour créer l'objet chargé d'expérience, d'assurance et de liberté acquise. Il n'y va pas du truc, de l'exercice de style, mais d'histoire encore pleine de l'alphabet du départ qui, réinventé, recomposé, décrit de plus en plus précisément ce Martin Szekely en train de prendre une place bien à lui dans la création en France.

Fragments d'une production mobilière

En 1977, il réalise un tabouret qu'il nomme Ar, aux connotations japonaises et paysannes. Pièce sans orgueil et cependant mature, elle retient l'attention de son entourage, et lui-même sent que sa voie est tracée, même s'il lui faut encore près de cinq années d'un travail d'école, d'un apprentissage autodidacte pour aboutir à une création sans reniements, totalement assumée, cohérente. Suivi depuis le début, le travail de Szekely est reconnu par des gens de tous bords. En 1983, sa chaise Iongue Pi, dédiée au rayon Pi, noire comme le plumage de l’oiseau dont le nom se prononce de la même façon, frappe les regards, donne un grand coup dans les tendances timorées en vogue. Pour la petite histoire, elle évoque aussi le Dr Pi, la dentiste de Szekely, dont le fauteuil a peut être déclenché le fantasme d'un siège aux formes et aux dimensions hors du commun ! Comme tous ses meubles, Pi représente un fragment de siège, en l'occurrence une portion du cercle. Et chaque meuble reprend une partie du discours précèdent. Comme un récit se nourrit du passé pour engendrer un nouvel épisode qui, à son tour, s'imbriquera dans un tout. «Je tiens à ce que les gens connaissent ce que j'ai fait précédemment. Si aujourd'hui je dessine un meuble de telle façon, je ne peux le faire que parce que certaines choses ont déjà été́ inscrites et prouvées. »

Martin Szekely: l'enfant terrible du design

Des meubles en équilibre

Exigeant envers son œuvre qu'il considère comme une recherche, Szekely l'est aussi avec ceux qui s'y intéressent. Et sans cesse, il remet en cause sa démarche, la nécessité même de sa création. « Il y a des moments, dit-il, où j'ai l'impression d'avoir un culot monstre d'encombrer encore l'espace avec mes meubles. » Alors de plus en plus il les fait tenir sur une pointe, une arête qui vient seulement effleurer le sol, la surface qui les supporte. Meubles en équilibre, meubles de passage, formes qui donnent l’impression de pivoter autour d'un axe, de se déplacer d'un point à un autre, de déployer des plis et des ailes imaginaires.
La première personne à investir dans son travail est son ami Pierre Staudenmeyer. La qualité d'écoute de cet homme érudit, ouvert, lui permet de prendre conscience de ses aspirations, de structurer sa création. Sa présence et celle de Gérard Dalmon sont de plus en plus importantes. Peu à peu ils deviennent les éditeurs de la plupart de ses objets et aussi les théoriciens de son œuvre. Rapport de travail, dialogue essentiel, pas toujours facile, parfois même douloureux, qu'il rapproche de celui d'un peintre comme Simon Hantaï avec son marchand exemplaire Jean Fournier. « Ils enfantent dans la douleur, dit Martin Szekely, mais les années passent et ils travaillent toujours ensemble, de façon remarquable et enviée. » C'est donc plus en artiste qu'en designer que se voit Szekely, ou plutôt en "meublier" comme Ruhlmann. Et peut-être cette appellation lui convient-elle mieux parce qu'elle exprime à la fois son côté ouvriériste des débuts et les préoccupations intellectuelles et artistiques du milieu qui est le sien.
« Je ne suis surtout pas un spécialiste, dit-il. Je mets le meuble en relation avec ce qui l'entoure, les gens, les évènements. Pour moi, il est prétexte à aborder tous les autres domaines.» Ni spécialiste ni solutionneur, Szekely se veut en deçà ou au-delà de la solution, il ne cherche pas forcement à l'atteindre. En Occident, pour s'asseoir autour d'une table, on envisage une plate-forme à 43 ou 45 cm du sol. Le jeu est de côtoyer la règle et non de s'y arrêter. Il consiste à retirer ou à ajouter à la solution. La réussite apporte un plus, une part de générosité qui permet de communiquer.

Martin Szekely: l'enfant terrible du design

Un esprit anti design

Créateur d'objets de passage, Szekely refuse aussi toute structure. Ni bureau ni atelier. Le travail s'effectue ici et maintenant, partout où il se trouve. Ce besoin de liberté exige une vigilance extrême, une imagination perpétuellement en alerte et, paradoxalement, un surplus de travail. N'échappe pas qui veut aux habitudes, aux contraintes sociales.
d'aller à la rencontre d'un maquettiste, d'un dessinateur pour une collaboration spécifique. De son séjour à Milan chez les grands créateurs italiens, comme Sottsass, Deganello, de Lucchi, il a retenu cette même disponibilité. « Nulle part, je n'ai vu ce qu'on appelle d'habitude une agence. J'ai rencontré au contraire un esprit antidesign, dépouillé. Pas de piles de crayons, de magazines. Rien ne passe par l'apparence. L'important est ce qui se fera demain. Et cela on le sort de soi dans l'instant.»
Lorsqu'on pose à Martin Szekely la question de son chiffre d'affaires, il sourit. «Tout est relatif, dit-il. Mais à partir de 1982, il a doublé tous les ans et, cette année, il va tripler. »Depuis janvier 1986, deux de ses meubles sont exposés au Printemps dans la collection de Tribu, et il est en train d'atteindre les trois objectifs qu'il s'était fixés. Une première plate­ forme pour distribuer du mobilier en série limitée avec quelqu'un qui prend des risques en même temps que lui. Cela, il l'a trouvé en Neotù. Gérard Gayou, avec Tribu, dispose d'un outillage qui permet de produire en grandes séries et, là encore, c'est l'aventure commune d'un créateur et d'un nouvel éditeur. Le troisième objectif est de travailler avec un éditeur confirmé par l'histoire. Trois activités qu'il veut mener de front sans compromission. Parallèlement Szekely réalise du mobilier sur commande pour des particuliers, des aménagements de lieux publics. Il travaille avec l'architecte Jean-Paul Robert et l'éclairagiste Georges Berne au réaménagement du musée de Picardie à Amiens. «Cela m'intéresse parce que malgré les impératifs, les limites imposées à l'architecte, Robert ne s'arrête pas lui non plus aux simples solutions. De plus il modèle le lieu, ratisse le terrain du mobilier.» Pour les Monuments Historiques, Szekely aménage les salles d'accueil et d'expositions de la maison de George Sand à Nohant.

La création d'un langage

Attentif à la création actuelle, au travail de ses contemporains, il ne se sent pas isolé. «J’ai un grand respect pour ceux qui ne se leurrent pas, qui trouvent leur propre langage. Comme le Chinois Chan, important designer des années 70, avec lequel j'ai travaillé et qui m'a enseigné que dans une lettre le blanc qui l'entoure est aussi important que le tracé noir de l'encre, que l'air autour d'un objet compte autant que l'objet lui-même. J'aime aussi Sylvain Dubuisson dont on peut attendre beaucoup. Sa démarche, aussi éloignée soit-elle de la mienne, me conforte. Dans un autre domaine, je suis très impressionné par Denis Santachiara. Pour la génération précédente, l'architecture, le design étaient jusqu'à Sottsass et Mendini une affaire sérieuse. Notre apport est un humour qu'on ne trouvait auparavant que dans les meubles d'artistes, chez Calder, Matta, Pincemin. »
Toujours cette présence de l'art chez Martin Szekely que ses parents emmenaient à cinq ans visiter le jardin d'Henri Moore. « Cela a été ma vraie éducation. Quelque chose dont je ne peux me passer. Lorsque j'arrive dans une ville, ma première visite est pour le musée, pour un ami sculpteur ou peintre. Rarement pour un designer. » La salle de cinéma est peut-être le lieu où Szekely pense le plus à ses meubles, inspiré par la pénombre, l'image qui défile. Chez lui la télévision, à gauche de la pièce, marche tout le temps sans le son, alors que sur la droite la radio elle aussi est allumée. Méthode de Glenn Gould pour réussir un accord difficile...

Créations monochromes

Le matériau que Szekely travaille le plus est le métal, celui qu'il sonde le plus est la fibre de carbone dans laquelle il a réalisé le fauteuil Pi, la chaise Carbone et prépare actuellement une collection d'objets utilitaires. « La fibre de carbone permet de dessiner d'un seul trait, alors que les matériaux traditionnels en exigent deux. Son tissu est à la fois structure et parement, structure et tapisserie. Il détermine l'objet, accentue l'écriture. On retrouve là le graveur de lettres noires sur blanc, qui n'imagine pas dessiner des objets autrement qu'avec leurs valeurs en noir, blanc et gris. Sa seule tentative de couleur jusqu'à aujourd'hui est l'or, l'argent qu'on trouve dans les plateaux édités par Tribu.
Depuis 1983 Martin Szekely réalise un meuble après l'autre, comme le peintre travaille une toile après l'autre. Le fait qu'ils soient fabriqués par des éditeurs différents n'empêche pas sa création de constituer un ensemble homogène dont chaque élément a un rapport avec l'autre. Après les meubles, il aborde la conception d'objets pour la maison, le bureau, et découvre leur aspect architectural qui donne "l'impression de survoler un site". Grâce à la bourse Castelli et à celle du FIACRE, il se rendra au Japon en septembre et assistera à la présentation de ses meubles chez Axis à Tokyo. «Je n'attends rien de ce premier voyage sur le plan professionnel, dit-il. J'y vais surtout pour me perdre et me laisser impressionner par une différence que je pressens étrange et attirante. »
Aujourd'hui les choses viennent à Martin Szekeiy, les médias s'emparent de son œuvre, et l'une des questions qui se posent est celle d'une forme de communication qui corresponde véritablement à sa démarche. «Je ne suis pas un porteur de messages, qui m'aime me suive et c'est tout. Je n'ai pas de projet pour les gens. Je ne suis pas un précurseur. J'ai au contraire l'impression de ressasser les résultats du Bauhaus, de Mackintosh, des Étrusques, sans oublier que je suis seulement de passage. Mais je ne refuse aucun échange si je sens que ma personnalité est respectée. C'est à moi de convaincre pour faire passer l'image que je veux donner. Elle est le prolongement indispensable du travail de meublier.Si le peintre peut ne pas penser à ce qui adviendra de son tableau, le designer, lui, travaille pour quelqu'un. Cela veut dire qu'entre création et réception il y a le média. Je crois aussi au dosage du média. Mais ne dites pas que je suis timide, dites seulement que je suis réservé. »


Christiane Germain le 11.08.2017

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