Marc Thorpe, jongleur transatlantique
Marc Thorpe combine, depuis dix ans, une curiosité à 360 degrés et une pratique du design transversal pour des marques comme Moroso, Casamania, Bernhardt ou Ligne Roset.

A regarder son sofa “Blur” créé pour Moroso, revêtu de textile tricoté en 3D et imprimé en dégradé du orange vif au blanc, apparaît presque Marc Thorpe en autoportrait, créateur hyper-présent, néanmoins prompt à s’effacer autant qu’il peut, toujours en équilibre entre visible et invisible. Direct et franc du collier, le designer new-yorkais défonce tous les clichés du créateur poseur, perdu dans les affres de ses délires introspectifs. Autant dire que le dialogue est rafraîchissant, dynamique, à l’inverse des pleins et déliés de ses confrères européens.
Le canapé “Blur”, design Marc Thorpe, Moroso
“J’ai toujours du mal lorsqu’on me labélise designer américain. Cela ne veut strictement rien dire puisque le design américain est lui-même un slogan vide. L’Amérique n’est pas un style. L’Amérique est une idée. Et cette idée repose sur la diversité et la possibilité de trouver sa propre voie. Aux Etats-Unis, nous classons trop facilement les choses, ce qui limite les designers. En Europe au contraire, notre métier est apprécié et envisagé au sens large, le designer pouvant faire ce que bon lui semble, de l’architecture à la mode en passant par le produit ou l’image de marque.
Cette situation évolue lentement ici. Nous sommes néanmoins en passe de voir de plus en plus d’architectes et de designers impliqués dans des domaines tels que le web design, les technologies interactives, l’intelligence artificielle et la robotique. Les définitions se déplacent si rapidement que les concepteurs vont devoir s’adapter. La perception de la conception en Amérique est en train de changer. De plus en plus de marques embrassent le design comme partie intégrante de leur business model. Des entreprises telles que CB2, DWR, Squarespace, Etsy et des start-ups comme OTHR fondée par Joe Doucet répandent l’idée d’un bon design pensé pour le plus grand nombre. Même si notre profession est en train de devenir de plus en plus appréciée et recherchée, son acceptation, son impact et sa reconnaissance demeurent un défi permanent”.
La table et les tabourets « Baobab », collection « M’Afrique », design Marc Thorpe pour Moroso
 Mélange de gènes
Né en 1978 dans le Maryland d’un père germano-américain, graphiste, professeur de design graphique et d’une mère italienne, artiste, écrivain, pianiste et professeur, spécialiste de l’histoire du design italien, Marc Thorpe grandit dans une famille biberonnée à la mixité socio-culturelle. Descendant de la famille Venini par sa grand-mère (son grand-oncle Paolo Venini est à l’origine d’une des plus belles verreries du monde à Venise, Italie), globe-trotter parcourant tous les étés l’Europe depuis sa tendre enfance, il évolue dans une maison infiltrée et remplie d’histoire, de graphisme, de design industriel, d’architecture et de musique, saturé dès la naissance par tous les champs des arts appliqués.
“J’ai pris mon premier crayon à 2 ans et j’ai commencé à dessiner. J’ai vite appris à tout croquer dans le détail, avec apparemment un talent naturel. Lors de mes études supérieures en architecture, j’en ai d’ailleurs énervé plus d’un, obsédé par le dessin manuel alors que tous mes professeurs m’incitaient à passer à l’ordinateur. Mon intérêt pour le design est apparu le jour où mon père m’a acheté un modèle réduit de Lamborghini Countach. Je devais alors avoir six ans et cela a changé ma vision du monde. J’ai étudié cette voiture, ses lignes, ses détails et j’ai commencé à la représenter dans tous les sens, comme un designer industriel ou un architecte l’aurait fait. Réceptif à cet intérêt, mon père m’a dès lors incité à représenter plus d’objets et de véhicules comme le Concorde, les Ferrari, les navires militaires… Je n’ai pas l’impression d’avoir choisi de devenir designer. Cela fait partie de mon ADN et me semble aussi naturel que de respirer”. Pour preuve, Marc Thorpe aime citer cette phrase de David Foster Wallace : “C’est comme demander à un poisson comment est l’eau ! Le poisson vous répondra toujours qu’il ne sait même pas ce que c’est !”.
Élaboration du fauteuil « Husk » par Marc Thorpe et des artisans à Dakar pour la collection « M’Afrique » de Moroso
Dès le début de ses études supérieures, James Thorpe présente son fils à trois professeurs qui deviendront ses pivots : Fabio Fabiano, professeur de design industriel, Claudia Demonte, professeur d’art et Guido Francescato, professeur d’architecture. Il découvre également à 19 ans le Salone Del Mobile à Milan, y rencontre Mauro Lipparini, Roberto Tapinassi et Maurizio Manzoni. Ce dernier le prend sous son aile et l’invite à travailler avec lui l’été dans son atelier à Florence. Déclic, certitude quant à sa passion, le jeune créateur en herbe découvre la réalité d’un studio multidisciplinaire et ce qu’il désire par dessus tout devenir : un designer pluridisciplinaire.
Mélange des genres
“A l’heure où j’ai fondé mon propre studio, New York cantonnait encore les professionnels par catégories. Seuls les architectes faisaient de l’architecture et que dire des designers-produits destinés à l’enfer d’un marché quasi inexistant. Ayant évolué au contact du design Italien et de retour de Florence, j’étais forcément différent, poreux à toutes les approches et foncièrement pluridisciplinaire. De l’architecture à l’intérieur, du design produit à l’image de marque, j’ai tout attaqué de front, ce qui d’un point de vue économique était également plus sécuritaire. Mon portefeuille s’est diversifié dans ce sens, ce qui est très difficile lorsque l’on est seul. Changer de casquette en permanence, interagir avec des interlocuteurs divers requiert souplesse et adaptabilité. Ce qui m’a forcé à agir, concevoir et éditer rapidement.
Mon premier grand coup en tant que designer est arrivé grâce à Bernhardt Design et à ma rencontre avec Jerry Helling à qui je dois énormément. Nous avons édité trois produits ensemble, le sofa “Mirua” et les tables “Area” et “Facet”. En m’incluant dans sa collection “Global Edition”, Jerry m’a ainsi ramené aux sources en étant le premier à m’exposer à Milan durant le salon du meuble. Aujourd’hui, mon processus de conception correspond à la célérité du rythme de vie new yorkais. Difficile, exigeant, essoufflant, mais on en reste d’autant plus concentré et attentif. Au-delà du réel, j’essaye d’interroger la notion d’inconnu. C’est une zone effrayante mais c’est le seul endroit où je me sens libre de devenir et de faire ce que je veux vraiment. Personne ne sait de quoi demain sera fait, il est toujours plus difficile d’aller de l’avant tout en restant à flot. Je canalise cette énergie dans mon travail et pense par conséquent qu’elle engendre un design avec plus de substance, de caractère et de narration”.
La table “Facet”, design Marc Thorpe pour Bernhardt Design
Diplômé de la Parsons School of Design en mars 2004, Marc Thorpe s’installe définitivement à New York et fonde en 2005 son propre studio. Sans plus attendre, son travail novateur et dynamique naît d’un protocole quasi obsessionnel d’intégration et de mélange entre l’architecture, le design et la technologie, tout en collaborant avec ses clients pour développer et concevoir une véritable stratégie de croissance pour leurs marques. Pour atteindre et révéler le potentiel de chaque projet, Marc Thorpe et son équipe travaillent en contact étroit avec leurs clients afin d’encourager les idées nouvelles, d’établir une vision commune et des stratégies d’approches innovantes qui nourrissent le processus de design. Les multiples collaborations avec des artistes numériques, des designers interactifs, des designers spécialistes en nouveaux medias, des techniciens du son, éclairagistes et des experts en social media contribuent ainsi depuis dix ans à accroître la diversité et les connaissances de l’officine, tout en nourrissant son propre moto : “nous croyons en une approche holistique du design qui fait appel aux composantes sociales de l’espace et de la forme”.
Conception relationnelle
Lorsqu’on demande à Marc Thorpe de définir son design, aucune tergiversation : “Cette définition a évolué au fil du temps. Il s’agit désormais de trouver un parfait équilibre entre la forme, l’espace et les gens. Ce qui m’a conduit à une idéologie du design que je qualifie de Relationnal Design. Je suis fasciné par l’entre-deux, l’espace physique et psychologique entre les objets et les personnes. La zone de dialogue entre les objets, l’espace, la forme, les gens et la façon dont nous percevons ces relations. Les écrits de Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Elizabeth Grosz ont été fondamentaux pour que j’atteigne cette approche : ‘L’entre-deux est l’espace du devenir, il est l’espace de transition, un espace indéfini’”.
Élaboration du fauteuil « Husk » par Marc Thorpe et des artisans à Dakar pour la collection « M’Afrique » de Moroso
Au fil des ans, cette idéologie s’est prolongée dans tous les aspects de sa vie, l’homme étant convaincu que nous sommes tous connectés de manière systémique. Il partage ainsi le principe : ne travailler qu’avec les gens qu’on aime. Marié à Claire Pijoulat (co-fondatrice avec Odile Hainaut de Wanted Design), le couple adore voyager et explorer d’autres cultures. De l’Islande à Istanbul, du Maroc au Salvador, du Chili à l’Argentine en projet cette année, ils vont à la rencontre de l’imprévisible, penchant toujours pour des destinations où l’eau du robinet reste discutable et où Starbucks n’a pas encore décimé l’altérité culturelle des lieux. De cet appétit de vivre et de ses observations à 360 degrés, naissent alors des projets efficaces comme des catapultes, où la poésie d’une idée ne l’emporte jamais sur le résultat final. Savant dosage, humilité du geste, radicalité dans la production industrielle, zéro prétention dans la signature, Marc Thorpe signe ainsi tous azimuts pour Moroso, Casamania, Stella Artois, Mercedes Benz, Under Armour, Infiniti, Saatchi & Saatchi, Hearst, ABInbev, Target, Showtime, David Yurman, Bernhardt Design Esquire, Classic Club Car, Parsons, Quinze & Milan, L’Oréal, Yahoo, Patron, Saporiti Italia, Davidoff.
And so on…
Pour résumer le travail de Marc Thorpe, dessinons une étoile telle qu’un enfant la voit, en cinq branches, cinq projets, l’ensemble étant évidemment interconnecté. Projet 1 : “Vol de Nuit” est le premier projet de Marc Thorpe signé pour Ligne Roset et repense la définition même du meuble comme un espace conçu pour l’intérieur. Inspiré de l’architecture des volières du XIXe siècle, le cadre de l’assise ronde se prolonge comme un espace intime avec auvent et élément d’éclairage. Espace dans l’espace, l’hommage au classique de Saint-Exupéry offre une nouvelle perception de l’espace existant en modifiant son programme, sa circulation et son caractère.
Projet 2 : “Tout le Jour” est la deuxième collaboration développée avec la société Horm. L’esprit et la sensibilité même de la collection est enracinée dans l’honnêteté des matériaux et les structures utilisées pour produire canapés, sièges, chaises, fauteuils, tables de salon, et tables basses, l’intégralité combinant l’acier, le noyer, le cuir et la pierre dans un jeu élégant de détails et de proportions.
“Tout le Jour”, un fauteuil design Marc Thorpe, en collaboration avec Horm
Projet 3 : la Maison “Sky House” imaginée en 2013 en Allemagne pour un client privé se veut être une retraite idéale, loin des tracas quotidiens. Perché au plus profond de la forêt Noire, avec des vues imprenables sur la cime des arbres voisins, le scénario reprend le principe d’une cabane pour adultes, plan reposant sur les principes d’une évasion minimale, fonctionnelle et efficace.
Projet 4 : Inspiré par la morphologie des plantes Nymphaeaceae, le système multifonction “Lily” conçu pour Casamania revisite les notions d’assises et de supports. À travers un jeu combinatoire de plots et de surfaces fonctionnant à différentes hauteurs, la gamme devient chaise, table, tandis que des coussinets inférieurs offrent une lecture d’usages différents. Lorsque “Lily” se combine avec les membres de sa famille, l’effet spatial produit des interactions hybrides uniques, décentralisant l’utilisateur pour produire un degré plus élevé de convivialité et de communauté.
Assises et supports « Lily », design Marc Thorpe pour Casamania
Projet 5 : le fauteuil “Husk” et la table “Baobab” présentés à Milan en 2016 dans le cadre de la collection “M’Afrique” de Moroso s’inspirent bien évidemment du continent africain et de la relation étroite tissée entre l’éditeur italien, le Sénégal et l’Afrique de l’Ouest. Le dernier projet, “Baobab”, n’hésite pas à jouer le clin d’œil d’une végétation locale aux troncs larges et aux branchages créant des effets d’auvent plat. Piétement produit au Sénégal, plateau produit en Italie, l’unification de la base et de son sommet par deux continents, représente une relation symbolique entre Moroso et l’Afrique, à l’image du couple formé par Patrizia Moroso et Abdou Salam Gaye. Autant dire que Marc Thorpe serait sans aucun doute d’accord avec ces mots de Saint-Ex : “Connaître, ce n’est point démontrer, ni expliquer. C’est accéder à la vision”.
Article paru dans la rubrique « Portrait », par Yann Siliec, Intramuros n°184, Mai/Juin 2016 Acheter le numéro 184
Yann Siliec le 09.05.2016