Jeunes trentenaires, les Graphiquants, qui s’inspirent ouvertement de l’architecture, apportent du volume et des sentiments à la communication visuelle.

Elle est l’affiche publicitaire la mieux placardée en France et la moins communicante. Parole de graphiste, jamais “campagne publicitaire” n’a fait autant la promotion du vide et du silence que Ligne 1 pour Métrobus. Un projet “gonflé” qui a fait passer d’un seul coup Les Graphiquants de l’ombre à la lumière. La commande reste aujourd’hui encore un peu “étrange” pour ses auteurs : “Métrobus désirait remplacer ses surfaces vacantes de communication, des superbes aplats bleus et verts, par une image qui ne soit ni promotionnelle ni une œuvre d’art. Ils se sont donc tournés vers un graphiste.” _image3613_ Respectueux de cet espace de respiration livré involontairement à la ville, les graphistes osent un visuel muet, la photographie d’une feuille de papier monochrome sans message et marquée par un pliage. En illusionnistes professionnels, ils écrivent dans le catalogue du 21ème festival de l’affiche de Chaumont (Haute-Marne) qui les expose : “Est-ce une affiche, une image, une façade, un manifeste, une idée, un rythme, un papier peint ? Faut-il la ranger dans un camp ? Sommes-nous obligés d’expliquer ce que nous avons fait ?” Le visuel de l’affiche, qui promeut (à son corps défendant) le volume dans la communication, devient en tout cas la première marque de fabrique des Graphiquants. Une association de talents (Romain Rachlin et Maxime Tétard aux manettes graphiques, Cyril Taïeb en direction de projet et François Dubois pour le développement multimédia) née il y a trois ans à Paris afin de mieux “graphiquer” ensemble et d’exporter le graphisme là où il n’est pas attendu : “Les Graphiquants sont des trafiquants, admettent les graphistes, mais aussi des fabricants. Ce ne sont pas des artistes. Le graphisme est un art appliqué.” _image3617_ Le corps des textes Le goût pour la mise en volume (à ne pas confondre avec la mode du graphisme pop up qui se propage actuellement) leur serait venu des premières commandes qui les ont fait côtoyer les architectes sitôt après leur diplôme aux Arts Décoratifs de Paris. Appelés par les agences (Arte Charpentier, Laa Loci Anima) sur les rendus de concours, Romain et Maxime élaborent ainsi des concepts de support originaux (en forme de boîtes ou de livres), dont la matière et le volume font écho aux intentions du projet architectural (aéroport, banque). “Ces designs d’objets éditoriaux fonctionnent en fait comme de véritables identités visuelles en trois dimensions.” Quand ils reviennent au graphisme, les Graphiquants n’ont plus aucune difficulté pour passer d’une dimension à l’autre. Nouvel éclat, moins exposé toutefois que Ligne 1, l’identité visuelle pour Primonial, une société de gestion de patrimoine. Quand les graphistes sont appelés (ils ont déjà signé pour ce client plusieurs sites internet), celle-ci est en train de remettre à plat toute son identité. Curieuse, elle ne s’oppose pas à ce que son logo sorte du cadre et devienne temporairement un objet de lumière. Les Graphiquants lui donneront la forme d’une structure lumineuse magistrale comportant 150 néons de plus de deux mètres de haut, sur lesquels est imprimé en anamorphose le logo de la société. Grâce à la persistance rétinienne, celui-ci reste gravé dans les yeux plusieurs minutes durant. _image3620_ Ce changement radical de dimension demeurant une exception, les graphistes se rabattent, lorsqu’ils élaborent une identité graphique ou un projet éditorial, sur le “grain” du papier (souvent du couché), le “bruit” de la photographie (Les Contreversions et les affiches réalisées pour la galerie Kamchatka) ou un trompe-l’œil quelconque (dessins de courbes de niveau, fausses perspectives, photographies agrandies de pliage ou de découpe) afin d’apporter cette sensation de volume et de profondeur. Morceau choisi d’exercice graphique (les Superscript s’y sont frottés avant eux), le rapport d’activités 2010 du Centre National des Arts Plastiques (CNAP) leur donne l’occasion d’expérimenter cette approche formelle sur du design d’information. Les Graphiquants parient alors sur une “esthétisation” des données, et composent les schémas (diagrammes et camemberts ) comme des tableaux rythmés par des couleurs et des textures, qu’ils impriment sur des pages doubles (papier Munken Print), fines et moelleuses. “Si le chiffre construit toujours l’image, le système visuel que nous avons mis en place permet de comprendre les schémas sans avoir à lire les données. Ces diagrammes évoquent, plus qu’une réalité exacte, des “sentiments”. Le “sentiment” dans la communication visuelle constitue la seconde marque de fabrique des Graphiquants : “Pour nous, la forme est vivante. Lorsqu’une information est bien traitée, naît un intérêt visuel voire du plaisir.” _image3610_ Ce surplus (gratuit) de plaisir graphique, conséquence de la “mise en volume” initiale du projet, ne se fait pas au détriment des fondements de la pratique. Toujours mus par l’intention d’en dire plus et de donner plus d’ampleur à leur intervention, les Graphiquants débusquent la mise en page, le visuel ou le caractère appropriés qui vont permettre au projet de libérer pleinement toutes ses dimensions. Le catalogue de la première exposition du Centre Pompidou-Metz, Chefs-d’œuvre ? abonde ainsi en notations fines qui montrent l’étendue du savoir-faire des graphistes ainsi que leur source d’inspiration récurrente. L’architecture est ainsi régulièrement convoquée au fil des pages, lesquelles sont composées comme des plans : “Ce sont des territoires contraints par un périmètre, des ouvertures et des éléments de circulation. Cela détermine la forme des blocs de textes. Cette géométrie ne suit aucun standard.” Et sur la couverture, l’image du musée est remplacée par une forme hexagonale en papier plié. Une métaphore évocatrice et sans pesanteur du célèbre bâtiment de Shigeru Ban.
Annik Hémery