Andrea Trimarchi et Simone Farresin

Le portrait de l'année 2017: Formafanstasma donner forme

design / Profil / Rétrospective 2017
24 décembre 2017

En cette fin d'année 2017 Intramuros a choisi de revenir sur les meilleurs évènements et reportages de l'année. Aujourd'hui retour sur le portrait de Formafantasma.


Succession ambitieuse pour Formafantasma qui occupait l’Espace Krizia, le lieu de rendez-vous annuel des installations d’Ingo Maurer pendant le salon de Milan. Andrea Trimarchi et Simone Farresin ont su convaincre la diaspora du design avec talent.

Ils sont deux, designers, italiens, installés à Amsterdam : Andrea Trimarchi (1983) a le charme d’un Prince et Simone Farresin, (1980) semble marcher dans les pas d’un Freddie Mercury. “Nous avons passé un été entier avec un feeling commun à construire notre portfolio, avant d’intégrer la Design Academy d’Eindhoven, en équipe. Nous en sommes sortis diplômés en juillet 2009.” Depuis ils explorent, ensemble, les liens entre tradition, cultures locales et industrie et approchent avec un sens critique l’univers des objets qu’ils envisagent comme des conducteurs culturels. Leur nom, Formafantasma, est un manifeste qui éclaire leurs intentions : ne pas dessiner des objets mais “donner forme aux idées”. 

Ils perçoivent leur rôle comme un pont entre l’artisanat et l’industrie, l’objet et l’utilisateur, cherchent à forger des liens entre leur pratique de la recherche et une industrie du design plus large. Les marques qui ont fait appel à eux sont nombreuses : Fendi, Max Mara, Sportmax, Hermès, Droog, Nodus, Lobmeyr, Established&Sons, Lexus ou dernièrement Flos sur le salon Euroluce. Qu’ils dessinent pour un client ou explorent les multiples possibilités de la matière, ils accordent toujours une rigoureuse attention au contexte, aux processus et aux détails de chaque projet.

La lumière comme matière

Parce que c’est dans le noir qu’on maîtrise la lumière, ils ont investi l’espace Krizia à Milan avec une installation d’objets lumineux, féérique et ludique, faite de reflets et d’oscillations. “La relation que les Hommes entretiennent avec la lumière dépasse la pure dimension fonctionnelle. Elle se transforme très vite en lien émotionnel. Les luminaires sont dessinés pour illuminer le monde de leur lueur mais aussi pour souligner l’intimité de l’ombre. La qualité d’une lumière ne se mesure pas simplement à sa puissance.” La lampe “Blush” utilise une ligne de LEDs et un verre dichroïque pour renvoyer sur les murs, des reflets de couleurs qui compensent le manque de couleurs durant les mois d’hiver. Une façon d’utiliser avec parcimonie et méticulosité la lumière d’un long jour d’été. La lumière se déplie en longueurs d’ondes lumineuses, variations chromatiques et mouvements savamment orchestrés, programmés et diffusés par des lignes de LEDs qui font circuler la lumière, comme un glissement successif. “Wire Ring” est tout simplement composé de deux éléments : un câble électrique ruban sur-mesure et un anneau qui intègre un ruban de LEDs. “Le câble considéré comme un élément à cacher est ici l’élément central du luminaire et conduit l’énergie vers l’anneau, au moyen de connecteurs électriques. Une fois démontée, la lampe se réduit à son minimum. Installée, elle joue avec ses formes, sculpturale.”

Le portrait de l'année 2017: Formafanstasma donner forme
“WireRing”, un luminaire dessiné pour Flos et présenté au Spazio Krizia à Milan pendant la Design Week 2017 © Offcine Mimesi

Etat hypnotique, la lumière est une expérience physique et émotive, où la narration des couleurs de la lumière joue une part entière dans l’architecture des lieux. Après cinq années de patience, Piero Gandini de la société Flos les a fait entrer dans son catalogue. Sur le stand de l’éditeur au salon Euroluce, les visiteurs marchaient les uns derrière les autres pour vivre ce moment magique du flux lumineux dans l’espace. Au Spazio Krizia, cet espace tangible aux dimensions poreuses où art, design, littérature, photographie et technologies digitales se confrontent, les rayons ultraviolets, les ondes lumineuses vibraient.


La nature fossilisée

Andrea est originaire de Sicile. Le 20 novembre 2013, quand l’Etna entre en éruption, des pierres volcaniques se répandent sur tout le territoire aux alentours de Taormina et recouvrent les ruines du théâtre grec d’un voile noir. Le mont Etna devient une mine à ciel ouvert, sans mineur, une excavation de matériaux. Avec la Galerie Libby Sellers, les deux designers présentent “De Natura Fossilium”, une prospection opérée sur le territoire et la culture de la lave, sur les monts Etna et Stromboli, deux des derniers volcans actifs d’Europe. Avec ce travail, ils rapprochent paysage et forces de la nature, en font des forces de production. Comme dans leurs précédents projets “Autarchy” et “Moulding Tradition” où ils interrogeaient le lien entre tradition et culture locale, entre l’objet et l’héritage culturel. Formafantasma refusait avec ce projet l’idée du local comme attraction touristique. Le paysage n’est pas consommé avec passivité mais retravaillé sans repos, moulé, soufflé, fondu, échantillonné... de l’usage simple de la pierre de basalte aux expériences extrêmes de l’usage de la lave dans la production de verre ou de l’usage de la fibre volcanique en textile, Formafantasma explore toutes les capacités du matériau. En hommage à Ettore Sottsass qui fréquentait les îles Eoliennes avec régularité, leur collection a pris des formes brutalistes, en basalte  fissuré, extrait de trois périodes de cet ère géologique en fusion et explosion. Le résultat force le dialogue entre le naturel et le fait-main, donne un résultat narratif qui a beaucoup plu. Comme alternative à la fibre de carbone, leur recherche sur la lave devient l’occasion de se réapproprier un matériau technique pour un usage artisanal. Exposée à la Gallery Libby Sellers Gallery à Londres, elle donnait le point de départ d’un concept au succès médiatique : le futur archaïque.

Le portrait de l'année 2017: Formafanstasma donner forme
Tabouret en basalte, collection “De Natura Fossilium”, un travail de recherche mené avec Gallery Libby Sellers © Luisa Zanzani


Le futur archaïque

Avec le projet “Botanica”, commandité par Plart, une fondation Italienne dédiée à la recherche scientifique et aux innovations technologiques en vue d’aider à la restauration et à la conservation des objets d’art et de design en plastique, ils donnaient en 2011 leur interprétation personnelle des matériaux polymères. La botanique une des sciences les plus anciennes, forte à identifier les plantes comme médicaments ou poisons ou productrice de matière brute a conduit Formafantasma à explorer comme des historiens la période prébakélite, découvrant des textures inexplorées et inattendues, dérivées des plantes et des sécrétions animales indicibles. Puisant dans les recherches de scientifiques des XVIIIe et XIXe siècles, ils ont refait émerger les premiers plastiques : colophane, Copal, (une forme d’ambre), gomme naturelle et Shellac (une gomme-laque produite par la femelle de la cochenille, un polymère naturel), Bois Durci (un mélange de poussière de bois et de sang produit au XIXe) et se sont ouvert les portes des musées internationaux qui ont vu dans leur travail, les origines du design et son avenir, entre écologie et recherche. “Botanica” ouvrait de nouvelles perspectives sur l’usage du plastique avec des finitions précieuses propres à développer une esthétique post-industrielle, capable de réinterpréter les surfaces lisses du monde industriel et de la grande production.

Le portrait de l'année 2017: Formafanstasma donner forme
Exposition “Botanica” au Spazio Rossana Orlandi à Milan (2011), commissariat Marco Petroni pour la Plart Foundation © Luisa Zanzani


Leur engagement avec Flos sur le territoire de la lumière les fait revenir sur le territoire de l’industrie. Un territoire qui semblait éloigné de leur concept de “futur archaïque”. Avec la collection “Cromatica” pour CEDIT (Ceramiche d’Italia) relancée par le groupe Florim, et déjà connue pour ses collaborations avec des signatures prestigieuses – Marco Zanuso, Enzo Mari, Alessandro Mendini, Sergio Asti, Achille et Pier Giacomo Castiglioni –, ils explorent les potentiels de l’industrie du carrelage. Les carreaux d’architecture sont devenus de plus en plus grands grâce aux performances des machines de production, avec des couleurs de plus en plus riches, des finitions de plus en plus brillantes et de moins en moins de défauts. 

Le portrait de l'année 2017: Formafanstasma donner forme
“Cromatica”, une collection
de carreaux en céramique réalisée pour Cedit (2017)

La différence se trouve aujourd’hui dans les teintes. Formafantasma a choisi d’explorer le potentiel de CEDIT, le fruit d’un dialogue entre artisanat et technologie, qui les replace dans l’exploration de la matière et des plastiques primaires. Ils proposent seulement six couleurs dans deux finitions – naturelle et brillante – et une large palette de tailles. La fabrication de chaque dalle combine une variation de technologies pour obtenir une homogénéité de surface irréprochable. Chaque dalle peut être utilisée dans son intégralité ou taillée dans différentes dimensions avec une sélection d’émaillage inspiré des collections de Sottsass des années 90. L’archaïsme ici n’est pas de mise. 

Article extrait de la rubrique "Portraitt", Intramuros n°191, Juin/Juillet/Août 2017

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le 24.12.2017