José Antonio Coderch, hommage à l’architecte

Le design-store Minim de Barcelone a organisé une exposition dédiée à José Antonio Coderch (1913 – 1984), architecte et designer catalan, maître-penseur dont l’œuvre et la méthode ont rayonné dans la deuxième partie du XXème siècle.

Minim est installé au rez-de-chaussée d’un édifice de Coderch ; l’établissement gère aussi le showroom Bulthaup situé dans un autre édifice du même architecte. L’initiative de Ginès Gorriz, copropriétaire et commissaire de l’exposition avec Elina Vila, expose un projet inédit de Coderch, recrée un espace intérieur qu’il a habité, met en scène des objets qu’il a créés et présente un film passionnant (produit par la maison pour l’occasion et réalisé par Poldo Pomès), où plusieurs architectes et designers évoquent ce personnage mythique. Sans Coderch, il serait impossible d’appréhender la filiation entre les modernistes – Gaudi, Domenech, Puig, Jujol, etc. – et la scène catalane contemporaine.

Au showroom Minim, une scénographie recrée le séjour d’une maison de campagne de J. A. Coderch © Mihail Moldoveanu

Le titre de l’exposition annonce la présentation de “L’héritage” (La Herencia), son dernier projet, fort complexe, jamais réalisé et retrouvé il y a peu. Vers la fin de sa vie, Coderch voulait donner une solution magistrale aux problèmes de l’habitat collectif, thème qu’il avait abordé de manière originale dans son œuvre construite. Il a ici défini une structure qui favorise la flexibilité d’association de modules, horizontalement et verticalement. La morphologie des unités d’habitations se modifie en suivant les variations de la composition des familles, dans une sorte de Rubik’s Cube étonnant. Le parcours gravite autour d’une installation : une lampe Disa gigantesque. Le modèle original – conçu en 1957, et toujours distribué par Minim- est probablement l’objet le plus connu de l’univers de Coderch ; il est consacré aussi grâce à un petit dessin sur une carte postale admirative envoyée par Picasso depuis la Côte d’Azur (que l’on peut contempler dans la section documentaire). Une autre lampe – la Cister, de 1970, toujours produite – est également présente dans le parcours, avec la cheminée Capilla, de 1952, confection métallique svelte qui adapte à la modernité un savoir-faire traditionnel de Minorque.


L’installation principale de l’exposition est une lampe “Disa” dans laquelle le visiteur est invité à pénétrer © Mihail Moldoveanu

Près de l’entrée de Minim se trouve le fragment du séjour d’une maison de campagne aménagée et habitée par Coderch (près de Cadaques) dans lequel la lumière diurne est filtrée par un système de lamelles en bois réglables, nommé Llambi (toujours fabriqué, comme d’autres modèles de persiennes dessinées par le maître). Quelques fauteuils Safari et des tables existantes – modifiés selon ses goûts -, y sont aménagés, ainsi que des lampes de Miguel Milà ou de Federico Correa et Alfonso Milà, d’autres lampes “maison”, une cheminée Capilla, ses pipes, ses cartes de jeux, son whisky, la musique qui lui plaisait et certains de ses livres (il était francophile et aimait Simenon). On peut voir également quelques objets qu’il avait réalisé pour son propre usage : un sac de voyage, diverses boîtes et un porte-bûches en cuir. La réputation de José Antonio Coderch prit une dimension internationale en 1951, quand il reçut le Grand Prix de la Triennale de Milan pour son travail en tant qu’architecte du pavillon de l’Espagne. Gio Ponti le prit en affection, l’influence italienne de ses années de jeunesse est essentielle pour comprendre le personnage et sa trajectoire. Il était proche de Gardella, Magistretti, Aldo van Eyck… – le groupe qui gravitait autour du Domus dirigé par Gio Ponti.

La cheminée “Capilla”, design José Antonio Coderch © Mihail Moldoveanu

Au fil des années, Coderch s’est taillé un statut de “sage”, peaufinant une doctrine pragmatique, anti-idéologique, avec des penchants plutôt conservateurs. Il détestait le Bauhaus – pour son idéologie “rouge” – mais appréciait beaucoup l’amitié de son premier directeur, Walter Gropius. Il tenait en haute estime Alvar Aalto et Mies Van Der Rohe, mais ne reconnaissait aucune qualité à Le Corbusier, son exemple négatif de prédilection. Coderch appréciait beaucoup Gaudi et Jujol (qui fut son professeur) : il partageait avec eux une aversion pour les surfaces lisses de grandes dimensions, les rectangles ou les carrés “d’une hauteur terrible”. Et Mies ? Ah oui, “Mies pouvait faire ce qu’il voulait, simplement parce qu’il était un grand maître”. Parmi ses nombreuses réalisations, la Casa de la Marina, en 1951 – immeuble d’habitations en plein cœur de la Barceloneta – et la même année, la Casa Ugalde, avec ses sept vues sur la mer – une maison individuelle près de Barcelone – sont aujourd’hui les symboles avérés d’un souffle nouveau. Son concept de façade (filtre, protection et transition) et la sensibilité avec laquelle il a interprété la vie domestique sont probablement les traits les plus évidents de son œuvre ; il rêvait d’une nouvelle tradition issue du vernaculaire. Ami de Marcel Duchamp, de Richard Neutra et de beaucoup d’autres créateurs, cet homme était au premier abord difficile. Sans avoir le profil idéal d’un professeur, son héritage est cependant exceptionnel. Le savoir-faire et l’esprit de Coderch se sont transmis aux générations futures par Alfonso Milà. Tout une mouvance d’architectes et de designers se réclame en divers points de Coderch : des personnalités comme Oscar Tusquets, Luis Clotet, Dani Freixes, Pepe Cortès, Fernando Amat, Carlos Ferrater, Josep Llinàs, Eduardo Samso, Emili Donato, Tonet Sunyer, Octavio Mestre, Enric Soria, Jordi Garcès, Alfredo Arribas, Jaume Bach, Gabriel Mora…


Mihail Moldoveanu