Jean Nouvel ne s’économise ni pour pointer les responsabilités ni pour faire appel à la poésie pour mettre en œuvre les mutations architecturales.

En passant en revue les textes et les entretiens de Jean Nouvel, nous constatons la récurrence de termes baudelairiens (“fragile”, “fugitif”, “instant”…) autant que nous le reconnaissons dans la description que fait le poète du Peintre de la vie moderne1 : “Ainsi il va, il cherche, il court… Il s’agit pour lui, de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, d’extraire de l’éternel du transitoire”. Et en effet, Jean Nouvel s’agite, se maintenant toujours dans ce fragile équilibre entre ses combats au nom des grandes causes et ses humbles aveux devant les “limites de l’accessible”. Ses interventions confondantes contre le zoning et les abus des discours politiques (en réaction au livre du Grand Paris de Christian Blanc, missioné par l’Etat sur le projet), sa méfiance envers les architectures isolées de leur contexte le font pencher définitivement vers l’exigence d’une contextualité urbaine qui rivalise avec sa déférence à l’égard de l’émotion musicale et des artistes contemporains avec qui il collabore. La diversité de ses solutions architecturales renvoie à la spécificité de chaque projet en relation au contexte urbain, au cahier des charges, au public et à la fonction : l’architecture s’impose comme réponse à une situation. Comme les Situationnistes l’ont anticipé, il s’agit de maîtriser la construction des situations sans figer aucune position a priori. _image988_ Emblématique de ce qui vient d’être dit, la “non tour” ‘Horizons’ à Boulogne Billancourt, à trois niveaux de configuration différents, fait miroiter son caractère hétéroclite avec le voisinage forcé des “vraies tours” du pont de Sèvres et en l’absence d’identification des futurs occupants. À ce sujet, l’architecte confie : “Je n’aurais jamais imaginé construire un jour ce bâtiment. C’est la ligne d’horizon qui a imposé cette idiosyncrasie”. Ce bâtiment de bureaux se place dans l’un des axes d’urbanisation qui conduit à l’Ile Seguin, dont il a gagné le concours de coordination du plan directeur en 2010. La densité du programme, afin de conquérir des espaces verts et animer l’importante place donnée à l’espace public, a été la cible des associations de voisinage, préoccupés par la disparition de leur point de vue et des écologistes qui “dans une analyse ‘simpliste’ ne comprennent pas les dangers de l’étalement de la ville en dehors de ses limites”. Les 300 000 m2 investis visent une mixité de lieux – culturels, restaurants, hôtels, commerces et bureaux – dont seul le logement, contraire au programme, est exclu. Parallèlement, il vient de gagner le concours pour le plan directeur de la Gare d’Austerlitz avec Jean-Marie Dutilleul et Michel Desvigne en faisant une approche morphologique du quartier, valorisant la gare et redonnant une échelle à la Salpêtrière. Dans ces deux projets s’esquissent les neuf points développés dans la consultation du Grand Paris, notamment l’idée de grand ensemble avec des voiries ouvertes, des interventions transitoires et la priorité donnée à l’axe fluvial de la Seine. La Philharmonie de Paris par sa situation, sa conception et son contenu – sur une colline à la Villette, aux limites du périphérique – se veut, elle, une “architecture parcourable” accueillant toutes les musiques. Elle participe aussi au dessein d’un Grand Paris, en se posant comme en lisière d’échanges intramuros/extramuros, culturel et paysager. Ce bâtiment aux plans inclinés, qui devrait voir le jour d’ici trois ans, rend hommage à Claude Parent et va dans le sens de son architecture comme élément urbain dynamique. _image992_ Au seuil 2011/2012, plusieurs bâtiments importants verront le jour dans le grand Sud-Ouest, région natale de Jean Nouvel, la Catalogne et Ibiza. En France, il suit deux projets institutionnels phare : la mairie de Montpellier et le théâtre de Perpignan. La première s’impose avec la couleur bleu de la ville, une surface de 22 000 m2 et un parc de quatre hectares en bordure de Zac afin de dynamiser un nouveau quartier au sud. Le théâtre de l’Archipel, avec une salle de 1 200 places, s’insère dans un vaste programme de rénovation culturel et urbain où la couleur harmonise les différents partis pris, dont les corps du bâtiment éclaté de Nouvel. L’hôtel Catalonia de Barcelone, avec 340 chambres est situé sur la place Europe de l’Hospitalet. Seules des fenêtres ajourées avec motif particulier viennent relever cette tour affichant une ligne bien plus austère que celle de l’hôtel Sofitel qu’il vient d’inaugurer à Vienne et complètement à l’opposé de la “Life Marina” d’Ibiza. Cette dernière qui fait onduler ses balcons avec une couleur différente à chaque étage, localisée dans le meilleur quartier de l’île, est un hymne à la joie. La mise en perspective de la pluralité de ces bâtiments montre bien comment la gestation des projets se fait en fonction de la spécificité de chaque situation. Cette vision ne serait pas complète sans les deux exemples plus “enflammés” de la péninsule arabique dont les ouvertures sont prévues pour 2013. Le formidable Musée de la culture bédouine du Qatar, avec ses 140 000 m2 englobant un palais XIXe, s’étale comme une rose des sables du désert qu’il jouxte par un côté. Ces pétales serviront d’écran à des affiches de cinéma en mouvement, évoquant la mer que le bâtiment longe de l’autre côté. _image991_ Non moins spectaculaire, le Musée Universel d’Abou Dhabi, pour lequel Le Louvre fait un transfert de savoirs en matière muséographique et acquisition de collections qui sera construit sur l’ile de Saadiyat, dans le district culturel où d’autres grands musées verront le jour. Nouvel a opté ici pour une coupole dentelée, dans l’esprit des moucharabiehs arabes, a résolu avec une très grande technicité la gestion de la lumière et accroché les volumes cubiques qui se juxtaposent les uns avec les autres sous sa couverture. Depuis 1995, AJN (Ateliers Jean Nouvel) se double d’une structure autonome, DJN (Design Jean Nouvel) et la prochaine ouverture d’un showroom exposant toutes ses créations montrera l’ampleur d’une production qui précède cette agence d’une vingtaine d’années. Il espère que “ce nouvel espace donnera une meilleure visibilité aux objets et permettra aussi de faire de nouvelles éditions”, pour le moment, étalées tout de même de Ligne Roset à Pernoud, Unifor (dernier salon de Milan), Zeritalia (dont la belle table 1=2), Molteni, Alessi et Pallucco. Malgré ce dynamisme, Jean Nouvel ne se reconnaît designer que dans la tradition des architectes designers (Marcel Breuer et Gerrit Rietveld) et ne s’attèle au design qu’en fonction des commandes qui accompagnent ses projets d’architecture. La déjà célèbre table “Less” (Unifor), par exemple, a été créée pour la Fondation Cartier et son nom caractérise bien l’ensemble de sa production bien plus homogène que ses architectures : structurée, simple, en tension et aux lignes pures. Car “le design doit aller à l’essentiel, comme s’il était une évidence entre les nouvelles technologies et les nouvelles attitudes”.
Liliana Albertazzi