Jean Nouvel en 1993
10 novembre 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes... Jean Nouvel vient d’inaugurer le Louvre d’Abu Dhabi, un projet complexe, très élaboré avec une coupole en moucharabieh en inox de 180 mètres de diamètre et 39 mètres de hauts, digne des grands exemples de l’architecture sacrée. L’occasion de relire le portrait réalisé en mai 1993 par Sophie Anargyros pour le 48ème numéro d'Intramuros.


Jean Nouvel est un architecte, certes, mais surtout un homme du temps présent. A la manière de Wim Wenders, d'un Jean Paul Goude, d'un Philippe Starck ou d'un Jean Charles Blais, il regarde le monde et en donne sa vision. Qu'il construise des bâtiments, conçoive des morceaux de ville ou dessine des chaises, il fait surtout partie de ceux qui pensent aujourd'hui. Et de quelle manière cette pensée se traduit-elle en terme d'espace, d'architecture ou d'objet, telle est finalement la seule question posée. Avant toute chose, il précise ceci : « Cette année est absolument exceptionnelle pour moi, un peu comme en 87 avec l'Institut du Monde Arabe, puisque c'est l'année où nous construisons l'Opéra de Lyon, le Palais des Congrès à Tours, le Siège de CLM-BBDO, et Cartier Saint Imier. Voilà, c'est l'année de tous les risques. Après, ce sera beaucoup plus calme. Parallèlement, c'est aussi l'année de l'effondrement économique, et nous sommes touchés, comme tous les autres secteurs.

Jean Nouvel
Centre de Congrès à Tours © Gaston


Etre architecte, aujourd'hui, signifie quoi ?

« Plus que jamais être conscient de l'évolution du monde dans lequel on vit. Cette discipline a profondément changé depuis 30 ou 40 ans. On ne peut plus penser l'architecture en terme d'œuvre, comme une création ex nihilo. L'architecture a changé de nature. On parle de big bang à propos de beaucoup de domaines et c'est vrai. Aujourd'hui, à l'échelle planétaire, on construit plus qu'on n'a jamais construit en plusieurs siècles. Avec le mouvement moderne, on a encore tenté une ultime vision du monde à travers l'architecture, puis tout ce qui a été bâti après la guerre n'a plus été que le résultat d'un déterminisme économique et géographique sans aucune intention plastique. Ca a donné, avec les barres, les tours, une espèce de chaos. C'est comme une couche géologique dans l'histoire de l'architecture, une couche hybride et dénuée de toute volonté culturelle. Toute création architecturale, aujourd'hui, ne peut avoir l'ambition de créer une signification à l'échelle d'un temps ou d'un territoire, de créer une représentation du monde, comme ce fut le cas pour Versailles par exemple, ou Washington. A la fin du dix-neuvième, on maîtrisait encore une vision globale qui pouvait se traduire à l'échelle d'un quartier, d'un tracé haussmannien. Tandis qu'aujourd'hui, l'architecte ne peut se resituer que comme quelqu'un qui va juste modifier une situation. Vraiment, l'urban design, la planification sont morts, quand ils n'ont pas sombré dans le ridicule. »


Si ce n'est donner à  lire une représentation du monde, quel peut être le rôle de l'architecture contemporaine ?

« On peut dire qu'on est entré dans un nouvel âge urbain. Une nouvelle ère. Alors, on se retrouve à chaque fois devant la nécessité d'exploiter une situation singulière. Un programme, un projet, se traite par interaction, soustraction, ajouts, substitution. On peut aussi tout d'un coup se trouver devant une chose assez belle, héritée du passé ou du hasard d'une programmation, et alors travailler pour la bouger, la restituer, la désigner poétique. Je dirais qu'aujourd'hui, le travail de l'architecte consiste à exploiter une poétique de situation. Les notions « d'intégration » et de « prolongement » ne veulent plus rien dire. Face à de multiples contradictions, l'architecte peut révéler des sensations et des émotions d'aujourd'hui. C'est une architecture du présent. »


Est-ce une définition de la modernité ? Non pas en tant que style, mais comme une  démarche intellectuelle ?

« Etre moderne, c'est introduire dans la maison de l'homme des valeurs de culture et de civilisation sous toutes leurs formes, et par là, aussi, des émotions et des sensations qui appartiennent à une époque « vécue ». Aujourd'hui, l'idée de pérennité est caduque. On peut remplacer la notion de représentation par celle de témoignage. Les idées de beauté, du «less is more », « le jeu savant des volumes... » du Bauhaus ont donné l'architecture de l'entre-deux­ guerres. Ensuite, on a cru que le savoir-faire lui-même de l'architecture était « représentable » et porteur d'une ultime signification : le high-tech. Aujourd'hui, ce n'est plus le problème ni l'enjeu de l'architecture. Pour moi, être moderne, c'est faire la meilleure utilisation de notre mémoire et prendre le risque de l'invention. Donc, être moderne, c'est une attitude, pas une esthétique. Elle évolue au vu de ce diagnostic d'un monde en mouvement, et d'un monde qui change très vite, tout le temps. Je dirais que l'architecture, c'est avant tout une attitude de l'esprit qui privilégie le contextuel d'une part, le conceptuel de l'autre. Depuis une dizaine d'années, le fossé se creuse, la rupture est plus visible. Il y a encore des architectures qui se réclament d'un savoir interne, d'une histoire, et qu'on peut éventuellement regarder avec tendresse ou nostalgie, mais pas avec pertinence. »


Alors, vous, architecte, devant un nouveau projet, comment travaillez-vous ?

«Ce qui est essentiel sur chaque projet, c'est d'abord l'analyse, la démarche purement intellectuelle qui tend à bien définir et comprendre tous les paramètres d'une situation et sa nature. Et d'autre part, l'essentiel, c'est tout ce qui a été condensé dans l'esprit comme potentialité d'expression et de sensibilité. Restituer à travers le projet, des expériences. C'est pour ça que le regard sur le monde est capital pour un architecte. Je dis toujours qu'il faut être opportuniste, au sens sportif du terme. Je parle de cette vivacité, de cette curiosité, de cette façon de jouer sur plusieurs registres, de jongler. J'ajouterais, et c'est peut-être le plus important : il n'y a pas de bonne architecture qui ne valorise ce qui préexiste. Avant on ne faisait pas d'architecture en dehors de certaines conditions. On construisait ce qu'on appelle un «monument». Tandis qu'aujourd'hui, c'est tout le contraire. Il s'agit de connecter, de créer des relations sensibles entre différents « objets » urbains qui préexistent au projet. Enfin, construire, c'est aussi provoquer des comportements,  favoriser des attitudes de vie adaptées au monde réel.

Je prends l'exemple d'une maison Phenix. Aujourd'hui, elle a aussi un garage, une serre, des plantations qui ont poussé, il y a une bagnole rouge garée sur le trottoir, une moto dans le jardin, et dedans une télé, de la hi-fi, une cuisine pleine d'ustensiles, sûrement des éléments de rangement… et puis sûrement des meubles, des objets de toutes sortes. Bref, une maison, aujourd'hui, c'est une entreprise de fagocitage de l'espace et c'est ça l'architecture. Pas la mesure de la fenêtre ou la forme de la porte. L'esthétique va naître de la lumière, de la matière, de la couleur et de leur relation avec le vivant.

A l'échelle de la ville, c'est exactement pareil. Le contexte, ce sera un HLM, un vieux collège des années 60, une tour, une rue qui s'élargit à six voies et une station service. Et tout d'un coup, les lumières de la station changent tout, parce que c'est plein d'éclats, de couleurs qui clignotent, et si on construit un parc de stationnement près de l'école, il va y avoir un moment où tous les toits des bagnoles vont briller dans la lumière du soleil, sous un certain angle, et puis les arbres vont encore pousser, et puis on va construire une crèche, et petit à petit, tout ça va se charger de bonnes et de moins bonnes choses, avec plus ou moins d'intentions et d'attentions. Et c'est ça, c'est cette « charge » progressive sur le lieu qui devient l'enjeu architectural. Alors s'il est possible à la fois de gérer ce contexte, et de provoquer de la vie, dans ce sens là, il devient possible de changer ce bout de ville. C'est par ces ajouts, la nature de la « collection » que se définit une autre poétique. »

Jean Nouvel
Immeuble de logements à Bezons


Cette « poétique », cette esthétique, pouvez-vous la définir ?

« Moi, entre l'école des Beaux Arts et le Style International, j'ai pris le traumatisme de ma vie. Non, la question, c'est plutôt la question du « goût ». Avec l'énorme programme Seine Rive Gauche, on est en train de passer à côté de tout ce que j'ai dit là. Il y a un problème culturel de décalage et de temps. Les valeurs changent à une telle vitesse que le « goût moyen » est en retard. Les « classiques » me reprochent vulgarité et « mauvais goût ». Il y a dans mon architecture des subtilités esthétiques qui horripilent les tenants du pouvoir. Or, la création commence toujours par un acte de mauvais goût. Moi, je crois à la notion de plaisir en architecture. Pour les classiques, si on abandonne cette idée du « monument » et de la pérennité, c'est qu'on a capitulé, on devient l'homme par qui le mauvais goût s'installe. L'idée du télescopage leur paraît invraisemblable. Ma notion de l'architecture est de faire évoluer la « matière urbaine », de télescoper le bâtiment et son contexte. Mais quand je dis contexte, je ne parle pas seulement du vieux bâtiment 1930 magnifique qui est en ce et qu'on va essayer de dé­ gager avec une perspective, non, je parle aussi du monde de la banlieue. Je ris quand j'entends parler de la banlieue comme marge. La banlieue aujourd'hui, c'est elle la ville ! Les centres sont la structure profonde de la ville mais sont, eux, la marge de ces villes-cosmos. Mais je suis quand même optimiste. Parce qu'il y a un sens de l'histoire. Parce que les vieux sont inéluctablement remplacés par les jeunes, comme de tous temps, et que ces valeurs classiques ne sont pas négatives, mais elles sont archaïques, irréalistes. Aujourd'hui, en architecture, nous travaillons sur des raccourcis esthétiques, saisis sur le moment. Cette architecture, on la veut belle pour maintenant, pas pour plus tard. Elle est le langage de ce monde en mouvement, chaotique et difficile. Quand je parle de plaisir pour parler d'esthétique, j'entends que l'architecture peut donner du « sens » à ce qui n'en avait plus, de plus en plus de sens, de plaisir, jusqu'à ce qu'un bout de ville noyé et illisible ou peu vivable bascule de nouveau vers quelque chose de positif. » 


Vous dessinez aussi, parfois, des meubles. Quelle est votre position, en tant qu'architecte, face à l'objet ?

« Pour moi, la principale caractéristique d'un meuble, c'est sa mobilité dans l'espace. Tandis qu'un bâtiment est fixe par nature, et qu'il s'inscrit dans une configuration spatiale unique. Ce qui m'intéresse, et qui est commun aux deux, c'est la valeur de témoignage. En ce sens, l'attitude culturelle est exactement la même. Je suis même étonné de constater que les meubles ont une valeur de pérennité plus grande que l'architecture, peut-être parce que la valeur symbolique est plus forte, plus proche de l'individu par son échelle.

Si on regarde les meubles créés par tous les architectes du mouvement moderne, je trouve qu'ils ont parfaitement résisté au temps, mieux que leurs architectures. Si on met l'une à coté de l'autre une chaise de Prouvé et une chaise de De Lucchi, il n'y a pas de grande différence sur leur pertinence et leur modernité. Mies van der Rohe disait que c'est plus difficile de dessiner une chaise qu'un immeuble et je suis d'accord. Il y a une constance de l'objet. Un objet est plus difficile à « dépasser » qu'une architecture, sauf s'il relève d'une nouvelle fonction. (D'ailleurs, tout l'intérêt de l'architecture aujourd'hui, pour la construction d'un HLM par exemple, c'est de changer le programme, de modifier les conditions mêmes du projet). En design, ce qui rend le projet si difficile, c'est précisément la constance du programme. S'asseoir sur une chaise, c'est exactement la même histoire depuis deux mille ans. En revanche, l'invention est possible dès qu'apparaît une nouvelle technique de  fabrication, un nouveau matériau. Sinon, dessiner une chaise après celles de Mies van der Rohe, de Herbst, d'Eames, de Breuer, de Prouvé, pourquoi faire ? Ce qui m'intéresse, c'est que le champ de durée et de signification de l'objet est beaucoup plus large. Ça ne m'intéresse pas de  faire une pirouette, un décor.

J'aurais plutôt tendance à prendre le design beaucoup plus au sérieux que beaucoup de ceux qui en font. J'en fais parfois le prolongement d'un lieu, quand j'ai besoin par exemple d'un  fauteuil très confortable, mais discret, un peu muet, ou au contraire besoin d'un meuble bavard dans un espace extrême, minimal, vaste et blanc, pour ponctuer, raconter une histoire, introduire une couleur...

Sinon, quand je dessine un meuble isolé, je le situe par rapport à un héritage et un futur, j'imagine toutes les situations contradictoires dans lesquelles il va se trouver. Il doit résister, imposer sa présence, comme quelqu'un qui a de la personnalité́.

Pour moi, un objet a une essence, c'est sa fonction minimum. Et le design dans lequel je me reconnais est celui qui s'intéresse à la structure, à l'essence et à l'origine de l'objet. Dans le fond, j'aime les objets basiques. Un basique peut naître à n'importe quel moment, il est indispensable. Les grands objets de design ont cette dimension de jalon. Aujourd'hui, on est dans la frénésie, soi-disant par modernité́, à mon avis par absence de nécessité. Le grand design est issu du nouvel usage ou des nouvelles technologies en vue d'une grande diffusion. Sinon, il y a aussi un design d'exception. Les lampes de Sylvain Dubuisson sont géniales. Il n'y a rien à dire. La direction de travail qui m'intéresse aujourd'hui et sur laquelle je travaille en ce moment, c'est : comment changer l'espace et même l'architecture par le meuble. Un projet complet. Dans ce sens là, on peut peut-être parler de design d'architecte. »


le 10.11.2017