Jean-Louis Iratzoki, un designer au Pays Basque

Le basque Jean-Louis Iratzoki réinvente les contours de la profession, tour à tour designer ou directeur artistique pour Alki, Retegui, Treku, Bosc, Sokoa…

Il ne fait pas de l’objet, préférant dire qu’il “raconte des histoires”. Au pied de la Rhune, en Pays Basque Nord, non loin de la frontière espagnole, Jean-Louis Iratzoki accompagne depuis maintenant dix-huit ans, des entreprises fragilisées, redynamisée par ses soins, faisant du Pays Basque une sorte de méta-monde design en pleine reconstruction. En mettant ses compétences au service d’entreprises désireuses de rajeunir leur image ou de créer leur identité, le défi qu’il relève s’imprègne de sa démarche design, cohérente, humble mais incisive, étalée dans le temps. L’homme ne recherche pas l’éclat, ne collectionne pas les “coups”. Il n’en demeure pas moins que son studio installé à Ascain (Azkaine en basque) est devenu la matrice créative d’une région fortement industrielle, en perte de vitesse avant, renaissant petit à petit, grâce à son savoir-faire.

Dans l’usine Alki, Iosu Martin et Jean-Louis Iratzoki © Terry Hash

“Je porte un œil critique sur le design des quinze dernières années, notamment sur la manière dont on l’a surestimé, sur tous les designers que l’on a mis sous les projecteurs. Cette mentalité n’est pas la mienne. Je fais très peu de one-shot. Faire une chaise ou une lampe ne m’intéresse absolument pas. Je privilégie toujours le moyen et le long terme, la rencontre, le travail dans la continuité avec les personnes. En ce sens, je préfère l’idée de collaboration avec des entreprises de manière continue. Je ne me suis jamais posé la question de ma géolocalisation. J’ai passé plus de dix ans ailleurs, entre Paris, Madrid et l’Amérique du Sud. Revenir ici était complètement naturel. Ce n’est effectivement pas le centre du monde en ce qui concerne le design. Les opportunités sont plus rares mais j’ai pu travailler de manière beaucoup plus sereine. Entre la pression médiatique et celle que s’imposent les designers eux-mêmes pour paraître, je me sens totalement au Sud-Ouest de tout ça. Je préfère un travail de proximité qui dynamise la région ainsi qu’un pool d’entreprises aujourd’hui très présentes sur le marché. De toute façon, qu’on soit en Catalogne ou à Milan aujourd’hui, l’économie est locale mais internationale, quel que soit l’endroit où l’on se base”. Né en 1965 à Saint-Jean-de-Luz, diplômé en architecture intérieure à l’école Boulle Paris et en design industriel à l’école expérimentale de Madrid, Jean-Louis Iratzoki a fondé son atelier en 1998, là où il souhaitait vivre. Basque, humble mais flamboyant, ce créateur atypique reçoit les bras ouverts dans son studio-cabane planqué dans la forêt. Un studio conçu comme un refuge, ouvert sur une seule face, tenant sur une structure en bois revêtue de pichpin et couverte de zinc. Métaphore architecturale du bonhomme, le volume allongé crée une sensation de lieu démarqué à laquelle on accède par une marche en pierre de Larrun. Tout est dit, tout est là sous nos yeux : la sobriété et l’authenticité du discours, la franchise et la générosité de ses intentions, le défi d’intégrer ses réflexions et son travail dans l’histoire et les cultures propres locales.


Conçu tel un refuge, le studio-cabane de Jean-Louis Iratzoki à Ascain

“Je suis fils de menuisier. J’ai toujours été attiré par les matériaux. Je les respecte beaucoup. Je travaille toujours la force des matériaux, ce qu’ils ont à dire et à raconter. Je n’ai pas d’apriori de ce côté-là. Ce ne sont jamais les produits qui sont marquants mais plutôt les projets. J’ai petit à petit appris, j’ai beaucoup regardé. J’ai vu des bons produits qui étaient mal présentés et inversement. Ce qui a décidé ma démarche actuelle. Je ne suis pas systématiquement designer et directeur artistique. Il se trouve que j’ai participé au départ à la transformation de quelques entreprises dont je suis devenu directeur artistique. C’est le cas pour Alki et pour Retegui notamment. En cela, j’ai toujours fonctionné selon l’idée d’une recherche de cohérence entre le produit, le message, tous les signaux que veulent envoyer ces entreprises. C’est le récit d’une marque qui me captive, et ce au travers du produit. J’ai aujourd’hui deux entités, deux structures, Jean-Louis Iratzoki pour le design produit et je me suis également associé à quelques amis pour fonder la plateforme qui s’appelle Lanka où nous traitons la communication, le graphisme, l’architecture éphémère, la vidéo. Nous avons même un community manager qui est au service des marques. Nous sommes sur deux sites différents, regroupant une douzaine de personnes des deux côtés de la frontière”.

La table en marbre “Arin” pour Retegui

Adepte de pièces de caractère infusées d’affectivité et s’inscrivant dans la durée, Jean-Louis Iratzoki est passé maître dans l’art d’accompagner des fabricants de mobilier, des céramistes ou des chocolatiers, souhaitant rebooster leur offre produit et l’image de leur société. En redresseur de potentiel, recapitalisant l’économie locale, le designer aux deux casquettes s’est inventé un rôle à la hauteur des besoins d’aujourd’hui. De son studio en propre consacré au design d’objets en passant par son double Lanka lancé en partenariat avec l’agence de communication MITO à Zarautz, nouvelles collections de mobilier, création de sites internet, de plaquettes et de catalogues, scénographies de salons et d’expositions choisis minutieusement couvrent aujourd’hui l’offre globale dont ont besoin les entreprises pour exister, échapper aux faillites et se repositionner. Toujours sur le fil entre préoccupation environnementale et responsabilité sociétale, son travail mené en étroite collaboration avec des entreprises porte aujourd’hui les mêmes attributs : convivial, chaleureux, contemporain, identitaire, familier et rural, au sens noble du terme. Une posture sincère de l’homme à la double casquette. 

Le système “Zutik” pour Alki

“J’adore les savoir-faire, les ateliers, les gens. Mais ce n’est pas l’unique raison pour devenir designer. S’auto-définir est toujours compliqué. J’ai pourtant vite compris que je ne voulais pas être dans l’étape, que je n’étais pas intéressé par des exercices autour du dernier matériau à la mode. J’essaye de travailler en profondeur, de faire passer ce que j’ai à dire. J’ai toujours voulu faire un travail d’épure, de forme et de simplicité. Je ne recherche pas systématiquement un ancrage mais une économie de moyens, une manière de convier le minimum, au sens rural du terme. Selon les entreprises, on peut passer de cette ruralité d’effets comme chez Alki au plus haut de gamme des produits finis chez Retegui. Malgré cela, en essayant de le rendre le moins marqué possible, il existe un langage dans mon travail. Qu’il s’agisse de travailler sur le marbre ou sur un siège accessible à 200 euros, je m’investis de la même façon, je peux chercher l’épure mais je ne suis pas dans l’exercice de style. Je donne la priorité à la fonction et à l’usage, en ce sens, je développe des concepts adaptés à l’ADN de la marque”. Du redressement de sociétés comme Moludo (spécialisée dans la fabrication de mobilier pour enfants) ou Alki (spécialisée dans l’habitat), Jean-Louis Iratzoki irradie de ses propres valeurs son cher Pays Basque : “Il est primordial que les entreprises avec lesquelles je collabore soient ‘responsables’, sensibles à l’environnement”, à l’instar de sa chaise “Tela”, conçue à partir de matériaux recyclables à 96% et signée pour la société Sokoa à la chaise “Kuskoa Bi”, première du marché à être fabriquée en bioplastique par Alki. Bien au-delà de cette volonté militante de travailler et de vivre au pays, le style propre de Jean-Louis Iratzoki se savoure des doigts aux yeux. Pour lui, le design est un réel facteur de développement économique pour l’entreprise et pour la région. Une stratégie qui s’instaure en étroite collaboration avec une équipe de créatifs multidisciplinaire.

La chaise “Kuskoa” pour Alki

“Depuis quatre ou cinq ans, la crise est très violente côté Pays Basque espagnol. Les entreprises de mobilier ont perdu 60 à 70% de leur activité. Il existe cependant beaucoup d’initiatives réussies, à l’instar de Treku. Malgré la crise, on sent de l’énergie. C’est assez pénible de voir certains savoir-faire péricliter ou mourir. C’est pourquoi je me suis investi sur place, en allant vers des entreprises qui savaient faire, pour relancer un dispositif de complémentarité en activant des rencontres et des synergies”. Circonspect devant un marché saturé de produits d’inégale qualité, Jean-Louis Iratzoki donne la priorité aux objets conçus, sans arrogance et dans la durée. Cette simplicité volontaire se retrouve dans ses créations, du système de canapé “Duffle” pour Bosc (composé de modules confortables reliés les uns aux autres et posés sur une structure en bois de chêne ou de noyer) au concept de bibliothèque “Kai” développé avec Treku, à l’image de la table “Arin” créée pour Retegui, résultat de techniques d’assemblages, d’usinage de précision et de collages complexes. Jean-Louis Iratzoki révèle malgré lui un peu de l’ADN caractérisant ses projets, en avouant préférer aux productions actuelles, les films d’Ozu et la musique de Monteverdi. En retrait de tous les tapages, sa production possède bel et bien du coffre, belle et essentielle, éco-responsable et économiquement durable.


Yann Siliec

Le bureau “Belharra” pour Treku
Le canapé “Duffle” pour Bosc
Tables d’appoint en marbre “Petra”, design Jean-Louis Iratzoki, Retegui
Projet d’étiquette et de packaging pour un vignoble basque