Ingo Maurer en 1985

Ingo Maurer : Poète lumière

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25 juillet 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes...
Septembre 1985, retour sur la rencontre inoubliable de Christiane Germain avec Ingo Maurer pour le premier numéro d'Intramuros.


Créateur d'éphémère ... légèreté du papier, mobilité du fil, transparence du verre, Ingo Maurer délimite l'espace avec magie et autorité.

Une enfance insulaire

Toute une enfance sur une île. A guetter le lever du soleil, la croissance de la lune, à compter les étoiles filantes. A écouter le vent dans les arbres, le bruit de la grêle sur le toit. Lorsque Ingo Maurer a treize ans, c'est la fin de la guerre. L'île de Reichenau, en zone française, est évacuée en quelques heures pour servir de lieu de repos aux anciens prisonniers, aux rescapés des camps de concentration. Au bout de trois mois Ingo retourne chez lui. Il découvre, fasciné, que toute l'île a été peinte en bleu, blanc, rouge. Même les vaches ont la queue tricolore ! Et, la nuit, des hommes, des femmes déguisés dansent et chantent, éperdus de bonheur d'être en vie.

Ingo Maurer à la découverte de l'Europe et de l'Amérique

Premier rouge à lèvres, premier New Look venus de Paris, ainsi qu'une Jacqueline aux cheveux superbes. Ouverture sur le monde. Ingo Maurer ressent une envie folle de découvrir l'Europe. Bientôt il fera de l'auto-stop à travers la Hollande, la France, l'Angleterre, l'Italie. Il termine ses études, travaille comme typographe à Constance jusqu'au moment où il s'embarque pour la grande aventure dont rêvent beaucoup de jeunes allemands : un long séjour aux U.S.A. Ingo Maurer passe trois ans à travailler pour Kayser Aluminium, I.B.M, comme dessinateur. Munich semble loin, tellement petit et clean, avec juste un restaurant yougoslave pour toute note exotique, et sa boîte de jazz, le Birdland. En Amérique, il y a les grands espaces, les architectures fabuleuses, et toutes ces races qui portent leurs musiques.

Et la lumière fut

1963, naissance de sa fille ainée Sarah, et retour à Munich. Trois ans plus tard, création des premières lampes. Une lettre de félicitations de Charles Eames. Succès dans les foires où les grandes firmes internationales découvrent le style Ingo Maurer. « Je n'ai pas d'ambition artistique, dit-il. Je veux seulement faire des objets qui donnent une belle lumière qui harmonise l'espace et apaise. Des choses modestes, qui ne s'imposent pas, ne disent pas : regardez-moi ! J'aime plutôt les objets légers qui s'insinuent peu à peu. »

Des réalisation novatrices et diversifiées

Depuis 1970, où ses lampes sont entrées au Museum of Modern Art de New York, Ingo Maurer n'a cessé de dessiner, sans s'éloigner de la fabrication. Car le rapport entre conception et réalisation technique lui est essentiel. En regardant les catalogues de Design M, on s'émerveille du nombre de modèles sortis du bureau d'études de la Kaiserstrasse qui comprend aujourd'hui trois ingénieurs-créateurs, un ordinateur, et de la petite manufacture, où une équipe de quinze collaborateurs hautement qualifiés forment une famille autour d'Ingo Maurer. Quelle diversité, de Bulb Clear, hommage à Thomas Alva Edison, inventeur de l'ampoule électrique, à Dangler, une simple cloche métallique, laquée dans les couleurs les plus vives, à Light Structure, proche de la sculpture minimaliste des années 70, à Uchiwa (1973), un éventail en bambou et papier de riz. Le papier est un des matériaux préférés de Maurer. Pour sa modestie, et aussi, dit-il, « parce que je suis touché par les objets qui s'altèrent, qui vieillissent avec dignité et disparaissent un jour ».

Ingo Maurer : Poète lumière
Bulb (1966) © Tom Vack

Ingo Maurer : Poète lumière
Light Structure (1970/2013) © Ingo Maurer GmbH

Et le voilà qui parle de la beauté. Un mot galvaudé, usé, qui n'a plus de sens, sauf quand il a un rapport avec l'être humain. Comme ce visage aperçu dans une foule, un peu large, pas très jeune, mais avec ce quelque chose de juste, qui le rend unique, inoubliable. Malgré des réalisations à la fois novatrices et superbement classiques, au succès immédiat, telle Ilios (1983), sa première lampe à halogène ; Ingo Maurer garde le goût du jeu, de la provocation. Sa petite lampe Bibibibi, ce drôle d'oiseau en porcelaine, plastique et métal a une vraie plume sur la tête et des pattes rouges. Cocotte de charme, elle est une des vedettes de ''Lumières", la grande rétrospective de luminaires au Centre de Création Industrielle. Dans cette même exposition du Centre Georges Pompidou, Maurer présente un environnement de lumière réalisé à partir de son système YaYaHo. Avec seulement 12 volts, et beaucoup d'invention, il pousse sa démonstration à l'extrême, réduit formes et matières à leur plus simple expression pour faire vivre une lumière libre, infiniment poétique, dans laquelle se retrouvent les scintillements du Bodensee, les rayons du soleil qui jouent dans les feuillages. Une lumière qui dessine des ombres.

Ingo Maurer : Poète lumière
YaYaHo (1984) © Ingo Maurer GmbH

Ingo Maurer : Poète lumière
Ilios (1983) © Ingo Maurer GmbH

Ingo Maurer : Poète lumière
Bibibibi (1982) © Ingo Maurer GmbH

Maurer : l’incarnation de la simplicité

Du design à l'architecture, chaque année apporte à Ingo Maurer des projets importants, passionnants. C'est ainsi qu'il expose au Salon des Artistes Décorateurs une salle de conférence de cadres, conçue pour Formica Dupont. « Aujourd'hui ces cadres arrivent à bicyclette, dit-il. Dans la salle de conférence, ils s'assoient sur leurs talons. Ils veulent rester alertes, ne pas s'avachir autour d'une grande table, comme leurs aînés ». A Paris également, il travaille à une restructuration de la façade des magasins du Printemps, défigurée par les rajouts successifs. Sans démolir, il saura, là aussi, trouver des solutions fortes, évidentes de simplicité. Cette simplicité est constante chez Ingo Maurer. Dans sa manière d'être, à la fois attentif, décontracté, chaleureux, dans son élégance sportive. Sa façon d'habiter, de dormir sur un matelas posé à même le sol. Refus des conventions, de la chose achevée. Plaisir d'improviser, de détourner, de bouger. Peut-être qu'un jour, en plus du grenier munichois, le verra-t-on installer un pied à terre à Paris. Si la France est éprise d'Ingo Maurer, l'Italie a été la première à lui donner sa place. A reconnaître dans l'humour de son anti-design, une volonté de briser les habitudes, de changer le regard porté sur les objets. Cette année, Zanotta lui demande de créer des modèles. Et avec Achille Castiglioni, il réaménage un des plus beaux magasins de Milan. Comment, dans tout cela, garder du temps ? Pour vivre, pour aimer, pour faire la cuisine, (il adore !), pour regarder. Pêle-mêle, souvenirs et désirs se mélangent. Les lumières d'orage, alors qu'il campe avec ses enfants dans les gorges du Verdon. Rouler la nuit, à New York, en décapotable, tête renversée, la musique à plein volume. S'arrêter sur les hauteurs de la 42e rue, prendre un bain de lumière dans les architectures qui se reflètent et s'interpénètrent. Sans oublier le pique-nique. Plus avant dans la nuit, danser (il aime !) dans un night-club 50, sur une piste lumineuse en verre dépoli. Boire un bon vin, bavarder, rire. Danser encore jusqu'à l'extinction des néons. Jusqu'aux premières lueurs du soleil.


le 25.07.2017