Gavillet-Rust, complicités graphiques
En ouvrant la fonderie Optimo en parallèle à leur studio genevois, les graphistes Gilles Gavillet et David Rust ont construit une œuvre à l’épreuve du temps.

“Nous faisons partie de cette génération de graphistes qui, dans les années 90, ont accédé aux outils typographiques et à l’immédiateté qu’ils offraient. Nous avons vu dans la fonderie numérique la possibilité de développer et faire circuler nos propres signes et ceux des typographes dont nous nous sentions proches. Nous prenons cette activité très au sérieux : c’est à partir du dessin de la lettre que tout commence…” Avec une détermination tranquille, Gilles Gavillet et David Rust (décédé en 2014), qui se sont établis à Genève en 2001, ont choisi de mener de front la création de l’unité la plus petite du design graphique, sa persévérante édition et son indispensable mise à l’épreuve graphique. “Si nos signes se démarquent, c’est parce qu’ils se construisent aussi sur une pratique graphique quotidienne.”
Gavillet-Rust, complicités graphiques
Catalogue Hugo Boss 2014
Renaissances et raccourcis Dans le catalogue de la fonderie numérique Optimo, se pressent donc des caractères polis à l’usage, porteurs évidents d’enjeux et muris à la rigueur et à la recherche de l’intemporalité. Et à d’autres qualités encore qui nous les rendent très proches. Le Plain, créé par François Rappo, fait ainsi partie de ces caractères “neutres” ou “muets” en apparence, aux lettres d’inégale hauteur cependant, qui transportent les messages sans en biaiser la lecture. “Contrairement aux caractères construits sur des bases géométriques ou en fonction de leurs origines calligraphiques, le Plain a été dessiné en terme de surfaces optiques. L’œil est le seul juge pour l’équilibre du mot et de la phrase, lequel est vraiment exceptionnel.”
Plus près de la matière typographique originelle, le Theinhardt provient par contre d’une relecture lettrée de l’Akzidenz Grotesk, le premier caractère sans empattements de l’histoire. De même le Genath, livré dans une mouture contemporaine et digitale, affiche discrètement ses origines baroques allemandes. “En revenant aux matrices originelles que les révolutions technologiques ont altérées, nous espérons trouver cette précision qui fonctionne à la fois sur le papier et les écrans.”
L’ouvrage Francis Baudevin, Miscellaneaous Abstract, éditions JRP/Ringier
Les graphistes, très liés au réseau de l’ECAL (Ecole Cantonale d’Art de Lausanne), abordent avec la même conviction le design éditorial de livres d’artistes en veillant à être au plus près des intentions des auteurs lors de la reproduction imprimée de leurs œuvres. Une collaboration régulière avec l’éditeur JRP/Ringier, dont ils sont directeurs artistiques depuis 2004, leur a permis d’affiner leur pratique graphique. Inédit et singulier, Francis Baudevin, Miscellaneaous Abstract rassemble l’essentiel de l’œuvre peint de l’artiste suisse en remontant dans la généalogie de son travail.
“L’artiste détourne les formes de la communication visuelle en les peignant sans les textes. Nous lui avons proposé, au lieu de reproduire ses peintures (avec toutes leurs imperfections), de montrer les motifs qu’il s’appropriait. Nous avons donc redessiné toutes ses peintures en numérique.” La typographie utilisée repose sur une numérisation du caractère Helvetica d’origine et la grille de mise en page reprend celle du modernisme suisse lorsque celui-ci entendait normer l’espace. “Nous utilisons à notre tour les sévères outils graphiques qui ont inspiré l’artiste afin de créer des rythmes sur les pages. Parfois, cette grille laisse des espaces blancs entre les mots. Elle fait écho aux textes découpés de l’artiste.”
L’ouvrage Francis Baudevin, Miscellaneaous Abstract, éditions JRP/Ringier
Moins radicale, la mise en forme éditoriale du livre sur Pierre Charpin consiste à reprendre le format horizontal des documents originaux et à “reproduire” non chronologiquement les thématiques du designer. “Ce geste éditorial peut sembler simple mais élaborer ce format atypique nous a pris beaucoup de temps. Chaque livre repose sur une collaboration rapprochée avec l’auteur.” Lorsque la collaboration est impossible, les graphistes reviennent toujours à l’origine. Ce qui a pour effet de court-circuiter le temps de manière saisissante.
Passion Dürer revient ainsi dans une version contemporaine de 624 pages. “Il ne s’agissait pas de reproduire le papier qui a jauni, les déchirures… Dürer n’aurait pas voulu cela ! Alors, nous avons fait scanner les gravures en ultra haute résolution. L’impression est en bitmap afin de retrouver la vitalité du trait. Et, surtout, toutes les gravures sont reproduites à leur format d’origine.” Dürer comme si vous le touchiez du doigt.
Éloge de la proximité
Retrouver l’éclat jubilatoire de la création, fuir la flétrissure des relectures qui égarent lorsqu’elles n’éteignent pas le sens. Gavillet & Rust, qui collabore avec les institutions culturelles les plus prestigieuses (Centre Pompidou, Biennale d’Art de Venise, Guggenheim Museum de New York) et qui a fait l’objet d’une rétrospective remarquée lors de la Saison graphique 2015 au Havre, préfère ne pas s’interposer et que le public comprenne sans logo ni légende les objets imprimés qu’ils façonnent.
L’identité visuelle du Musée Jenisch à Vevey, qui évolue au gré des expositions, fait ainsi entrer de plain-pied dans l’univers des artistes exposés. “Pour ce musée dédié aux œuvres sur papier, un logo n’aurait pas fait sens. C’est la bande de carrés de couleurs, extraits de l’affiche lors de son impression, qui, ici, fait signe. Nous faisons en sorte que les couleurs soient significatives de l’exposition.” Si l’affiche – comme celle de Dürer – n’utilise donc que deux couleurs, la bande-signe ne comportera que deux carrés (vert et bronze). Quatre carrés par contre pour Lemancolia, la très romantique et évanescente affiche sur les peintres du lac Léman, dont les lettres finales du titre se perdent dans les reflets de l’eau.
L’identité visuelle du musée Jenisch à Vevey, musée dédié aux œuvres sur papier
Mettant à profit leur très grande proximité avec les artistes (et les imprimeurs comme Lézard Graphique en France), sûrs de leur fait (comme l’atteste la kyrielle des prix reçus dont les Plus beaux livres suisses) et des protocoles dont ils continuent à s’entourer, les graphistes se permettent des expérimentations. De ces rencontres (entre la typo et l’image) provoquées mais toujours encadrées par les codes et systèmes d’une pratique dense, surgissent des surprises “en bien” comme l’on dit en Suisse. Ce sont les affiches singulières de la Kunsthalle de Berne qui montrent, à la place des œuvres des artistes, les images qui les ont inspirées. Si le lien avec leur travail est discret, l’ambiance est posée.
L’étonnante “exposition” Les Pléiades-30 ans célèbrent le trentième anniversaire de la création des Fonds Régionaux d’Art Contemporain. Invités par le FRAC Champagne-Ardenne pour porter un regard inédit sur la collection, les graphistes ont sélectionné un petit nombre d’œuvres (Joan Fontcuberta, Raymond Hains, Michel Majerus, Gérard Rondeau, Jeff Wall…) et livré des “représentations” sur papier, lesquelles procèdent par surimpressions en sérigraphie, assemblages voire recadrages. “Nous ne maîtrisons pas totalement le résultat de ces superpositions que nous découvrons lors de l’impression. Au final, ces cent affiches apportent une lecture en transparence de la collection du FRAC. Cette démarche graphique – expérimenter et accepter une part d’aléatoire – nous plaît beaucoup. Elle se rapproche en cela de notre fonderie qui diffuse des caractères que d’autres s’approprieront. Suivre leur évolution dans le temps et l’espace est une expérience de culture visuelle tout à fait étonnante.”
Catalogue pour l’exposition les Pléiades-30 ans pour le FRAC Champagne-Ardenne
Les affiches (aucune n’est identique), fragments publics d’une exposition qui n’aurait pas dû sortir des murs du FRAC, ont rejoint les collections du CNAP (Centre National d’Art Plastique). Par ce basculement inattendu, les graphistes sont arrivés à faire dialoguer l’institution avec l’espace de la rue et opérer, une fois encore, un raccourci saisissant. Et les artistes retenus de s’étonner encore de voir leurs œuvres s’imbriquer si cordialement.
Annik Hémery le 01.11.2015