Fort Standard, studio de design made in Brooklyn
Gregory Buntain et Ian Collings, Fort Standard, réinventent leur métier à coup de e-shop, d’Instagram et Tumblr, comme autant de vecteurs d’images et de création.

De la création d’environnements spatiaux à leurs lignes de meubles et de produits en autoédition, Fort Standard a su devenir à vitesse éclair la coqueluche new-yorkaise. Gregory Buntain et Ian Collings s’accordent tous deux à dire que le design est avant tout une solution aux problèmes : “Notre type de conception porte certainement une esthétique bien particulière. Selon nos commandes et les problématiques que nous essayons de résoudre, cette esthétique peut se révéler de différentes manières, mais nous aimons croire qu’elle est finalement conforme et fidèle à notre manière de penser, bien qu’en constante évolution”. Ils se sont rencontrés en 2004, au Pratt Institute de Brooklyn et se sont rapprochés tout en étudiant ensemble, lors d’un semestre passé à l’étranger au sein de l’Université Bauhaus de Weimar (Allemagne) en 2007. Après l’obtention de leur diplôme en 2008, plongés dans la Vibe de la grosse pomme qui leur sied parfaitement, les deux acolytes se sont retrouvés à faire un travail similaire. L’occasion d’un projet commun à la fin 2010 les incite à lancer leur studio en propre en 2011.
Bougeoirs en marbre avec dessous protecteur en cuir (2012)
Gregory Buntain : “Bien qu’originaire de Westfield dans le New Jersey, je suis arrivé à Brooklyn il y a plus de dix ans. En observant mon père machiniste, j’ai grandi à l’école de la vie, observant la façon de construire et de démonter des machines tous les jours et continuellement. C’est en découvrant plus tard le design industriel que j’ai compris que c’était la discipline idéale pour faire travailler mes mains et mon esprit créatif, simultanément”. Ian Collings : “Né à Virginia Beach dans l’état de Virginie, j’ai passé mes premières années tout près de la plage, au contact de l’eau. Avec le soutien d’une famille créative, mon intérêt pour le dessin et la sculpture s’est révélé très tôt, pour comprendre rapidement comment les objets fonctionnent et comment nos idées peuvent transformer notre manière de vivre au quotidien. Dès l’âge de seize ans, j’ai commencé à travailler comme soudeur et souffleur de verre. Cet apprentissage des techniques traditionnelles m’a permis de tracer mon chemin jusqu’à mon départ pour le Pratt Institute quelques années plus tard”.
“Pin Bench”, une construction traditionnelle en chêne autour du tenon et de la mortaise. (2012)
Avec leur plastique de Cover Boy, les fondateurs de Fort Standard sont pourtant tout sauf un écran de fumée. Derrière le patronyme de leur studio se cache une volonté de fer, un état d’esprit cosmopolite et ancré dans l’urbain, axé sur une volonté de marquer leur époque, en alliant créativité et marketing, immédiateté et raffinement. À l’origine de leur association, leur nom résume une philosophie autant que le terrain commun sur lequel ils raffinent et ne cessent d’élaborer un message. Un message qu’ils souhaitent offrir, une démarche unique, du storytelling à leur création : Fort comme puissant, évident et indiscutable… Standard comme basique, essentiel et forcément nécessaire. En concevant tout ensemble, visuellement et verbalement, Gregory Buntain et Ian Collings ont grandi à vue d’œil, en moins de quatre ans. “Nos sources d’inspiration se révèlent infinies et peuvent venir de n’importe où. New York est en soi une plateforme incroyablement inspirante, tout comme les autres designers qui travaillent ici. Même si nous sommes tous deux accros au voyage, au plein air, un projet peut également naître d’un matériau ou d’une situation qui peut générer un projet. Notre processus de création ne devient réellement enrichissant que par le biais de moyens venant déclencher des pistes. Nous sommes attirés par des principes de conception inattendus qui remettent en question la normalité et qui s’imposent pour leur force, toujours de manière économe. Au-delà de cette discipline, concevoir en autarcie n’est jamais très bon. Nous aimerions tous deux arpenter le monde, nous retrouver ailleurs, éprouver de nouvelles sensations, ce serait la matrice idéale pour tenter de nouveaux projets.”
“Pin Bench”, une construction traditionnelle en chêne autour du tenon et de la mortaise. (2012)
Depuis à peine quatre ans sur le terrain et déjà signé par PS1, SCP, Steven Alan, Aeraware, Roll & Hill, 1882 ou encore All-Clad… Fort Standard incarne avant tout cette nouvelle idée du studio de design industriel. Avec leur réflexion sur la conception progressive, leur attrait pour les matériaux naturels et durables et leur approche respective d’une création inspirée par les méthodes de production traditionnelles selon des moyens novateurs, Gregory Buntain et Ian Collings décloisonnent leur discipline tout en revendiquant des valeurs esthétiques “chaleureuses et contemporaines”. La Punchline pourrait se révéler purement factice, commerciale ou vaine, si leur travail ne portait justement pas ces gènes du réchauffement, de la ligne pure et chic d’une génération ayant grandi entre le minimalisme de l’iPhone, l’explosion d’un luxe ébouriffant, d’un New York électrique mais soumis à la gentrification. Démarche totalement assumée jusqu’à mettre en scène leur design aux frontières de la décoration, les compères de Fort Standard revendiquent autant une liberté d’action qu’une façon de hacker le système pour sortir et se faire reconnaître : “Vues les conditions économiques actuelles, c’est exceptionnel de voir autant de jeunes designers produire eux-mêmes leurs collections, et de ce fait, d’utiliser cela comme le seul moyen de financer leur croissance. C’est justement pour cette raison que nous nous tournons aujourd’hui vers les salons. Lorsque nous avons démarré il y a cinq ans, nous montrions notre travail à travers des expositions satellites, en marge de ICFF et à côté de nombreux autres designers aujourd’hui bien établis comme Max Lipsey, Lukas Peet et Rolu. Les emplacements étaient généralement sordides, le plus souvent au sein de friches industrielles mais c’était la seule façon d’intégrer une communauté et une scène en train d’émerger.”
Une collection d’ouvre-bouteilles comme des bijoux
Portés par un marché du design qui se porte de mieux en mieux aux États-Unis, Fort Standard est parfaitement conscient d’être arrivé au bon moment. “Être créateur aux États-Unis en ce moment est excitant car nous sentons un mouvement grandissant à New York. Le crash économique de 2008 a forcé les gens à réfléchir sur le type de produits qu’ils achetaient. Ce qui a finalement créé une nouvelle prise de conscience et une appréciation des produits de qualité. Sur un plan personnel, personne ne cherchait à embaucher des designers lorsque nous avons débuté, ce qui nous a forcé à faire nos propres dessins, à les produire et les réaliser. Nous cultivons cette liberté de développer et produire nos collections en propre et de tenter des partenariats avec les plus grands éditeurs. Concevoir selon l’identité et la méthode de fabrication d’une marque est l’un de nos challenges aujourd’hui.” Archétypes d’une génération ouverte, capable et désireuse de bousculer le métier, Gregory Buntain et Ian Collings développent au sein de leur studio une offre plurielle de prestations. De la conception incluant différents types de procédés de fabrication à leur propre ligne de produits, leur palette s’élargit du côté de la Brand Experience, une offre de combinaison de services tout compris, environnements spatiaux uniques via la conception-construction d’outils et de mobilier pour des marques telles que Warby Parker, Steven Alan, Fjallraven, Thrive Capital, General Catalyst et Mociun.
Mobiles lumineux en frêne, verre, marbre et laiton. Roll&Hill (2012)
Insatiable et curieux, possédé par une fureur de vivre et de créer tous azimuts, Fort Standard s’illustre enfin à travers nombre de projets spéciaux pour le Musée d’Art et de Design (MAD), le MoMa PS1 ou le Design American Club. Entre produits intelligents et compréhension des matériaux, leur ligne de front, quel que soit le projet, repose sur l’équilibre parfait entre la forme et la fonction. À l’heure où les lignes entre mode, art et design deviennent de plus en plus floues, Fort Standard se positionne dans la mouvance des studios multidisciplinaires. Créé en 2011, le tabouret “MAD” répond à un défi lancé par le Design American Club et le Musée des Arts et du Design de fabriquer un élément d’assise en une seule journée. Et ce en utilisant uniquement les outils qu’ils pourraient apporter au sein de leurs locaux, ce qui a incité Fort Standard à faire descendre une énorme perceuse sur Columbus Circle et à même le Musée.
La collection “Range”, version banc ou table, disponible en plusieurs essences de bois et différentes finitions (2014)
En direct de Red Hook et de leur atelier de Brooklyn, leur affection pour les matières, les textures, les figures géométriques se retrouve dans une série d’objets incluant la table d’appoint “Elevate” créée en 2011, les “Column Dining Table” rectangulaire et ronde et la “Column Coffee Table” produites en 2012. Minimalisme et esthétique manifeste, les surfaces géométriques et le travail angulaire des piètements provoquent des impressions de divisions, de centrage, mixant les effets entre le bois, la pierre et le marbre blanc de Carrare. Imaginés pour une levée de fonds organisée après l’ouragan Sandy, les tabourets “Chainsaw Stool” sont nés d’arbres tombés près de leur QG new-yorkais. Armés de tronçonneuses, ils y ont débité des formes qu’ils ont ensuite peintes dans une palette couleur rappelant la tempête. Entre symétrie et déconstruction, aspects rudimentaires et effets précieux, la polyvalence de Fort Standard est soigneusement signée depuis leur tout début.
“Standing Bowls”, coupe à fruits en fonte d’aluminium (2013) © Brian Ferry
“Nous sommes au salon ICFF pour la première fois cette année, et bien évidemment fort impatients de lancer de nouveaux travaux dans ce milieu. Nous concevons des meubles depuis des années mais nous sommes aussi architectes d’intérieur tout en développant notre marque de bijoux Clermont et notre ligne d’accessoires autoéditée Fort Standard. 2014 est enfin l’année où nous allons concentrer nos efforts sur le meuble et l’éclairage”. Lancée au dernier salon international du meuble de Milan, la table basse “Tenon” signée chez SCP met en exergue une surface en verre clair et deux éléments verticaux en chêne massif qui sont maintenus en place par le poids d’une plate-forme inférieure. Dans le même registre, la “Range Dining Table” accompagnée de son ench joue sur l’effet “bouche de poisson” situé entre les rails inférieurs et les piètements. Une simplicité visuelle qui rappelle le travail des shakers américains. Dans le registre de la lumière, la série “Counterweight” est une famille d’éclairage qui utilise le poids de la pierre et du cuivre pour équilibrer ou stabiliser un des éléments de bois cintré contenant des diffuseurs en verre blanc. La lumière devient ainsi ligne dans l’espace et assure de multiples effets.
Architecture intérieure chez Harry’s, salon de coiffure et boutique de mode pour hommes (2013)
Nés de l’observation d’ustensiles normalement utilisés pour diriger l’écoulement du métal en fusion dans les fonderies, les “Sprue Candelabra” et “Candlesticks” (édités par SCP) s’apparentent à des sculptures fonctionnelles. À la fois extrêmement radical, précis et sophistiqué et de concert primal, le travail de Gregory Buntain et Ian Collings est dans son époque et surtout de son continent : efficacement séduisant, narrativement abstrait et mis en scène selon deux critères, “Fort et Standard”, indéniablement.
Yann Siliec
Architecture intérieure chez Harry’s, salon de coiffure et boutique de mode pour hommes (2013)
“Standing Bowls”, bol à fruits en fonte d’aluminium (2013)
Bougeoirs en marbre avec dessous protecteur en cuir (2012)
Une collection d’ouvre-bouteilles comme des bijoux

La collection “Range”, version banc ou table, disponible en plusieurs essences de bois et différentes finitions (2014)
“Standing Bowls”, coupe à fruits en fonte d’aluminium (2013) © Brian Ferry
Décapsuleur en laiton (2012)
“Elevate” en frêne, et marbre (2011)
“Pin Bench”, une construction traditionnelle en chêne autour du tenon et de la mortaise. (2012)
Ian Collings et Gregory Buntain alias Fort Standard dans leur studio à New York, mars 2014. Photo Brian Ferry pour Intramuros © Brian Ferry
Installation pour le MoMA PS1 (2013).
Lampadaire en frêne, verre, marbre et laiton. Roll&Hill (2012)
Mobiles lumineux en frêne, verre, marbre et laiton. Roll&Hill (2012)
“Plank”, une collection de planches à découper en noyer américain et érable (2013)
“Small Grade Stool” en frêne (2012)
“Sprue Candelabra” en bronze et cuir (2012) sur la “Column Coffee Table” en chêne et marbre de Carrare (2012) © Brian Ferry
“Sprue Candelabra” en bronze et cuir (2012) © Brian Ferry
Tables d’appoint “Foundation” en noyer et marbre (2011)
Tables d’appoint “Foundation” en noyer et marbre (2011)
“Coulumn Dining Table” en chêne (2012)
La “Tenon coffee table” pour SCP présentée au salon du meuble à Milan (2014)