Ettore Sottsass en 1994

Ettore Sottsass : le génie et l’incertitude

design / Rencontre / Ettore Sottsass
17 septembre 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes...
A l'occasion du 100ème anniversaire de la naissance d'Ettore Sottsass retour sur sa rencontre avec Sophie Tasma Anargyros en Mai 1994 pour le 54ème numéro d'Intramuros.


Théoricien, écrivain, designer, architecte, Ettore Sottsass est radical, hédoniste, hors des normes mais ancré dans la réalité, unique, libre. Cet humaniste, personnage majeur dans l'histoire du design du 20e siècle, ne peut échapper à l'hommage exceptionnel que lui consacre le Centre Pompidou. 50 ans de projets, d'utopies et de recherches (Alessi, Artemide, Vitra, Knoll, Memphis, Zanotta, Design Gallery, Venini, Poltronova, Olivetti...). A cette occasion le Mobilier National édite trois pièces originales. (A voir l'exposition, au Centre Pompidou jusqu'au 5 septembre 94) 

Etre Sottsass 

« Je me sens prisonnier. Quelle image les gens ont-ils de moi, de ma force ? Lorsque je suis le soir dans mon lit, j'éteins la lumière, je ne m'endors pas tout de suite, je ne suis plus « Sottsass », et il reste quelqu'un d'inconnu. Lorsque je sens que je suis perçu comme une star, je deviens nerveux et je ne sais plus que dire.
Mon père était un architecte classique, pas d'avant garde, il n'a pas su ce qu'était un succès international, cette espèce de folie incontrôlable. Pour lui, le succès d'une vie, c'était être capable d'une dignité́ humaine, personnelle, solitaire et secrète. Et curieusement, c'est cette dignité́ là, solitaire et secrète, que je tente de transmettre à travers le design ». 

Ettore Sottsass : le génie et l’incertitude
Ettore Sottsass en 1994 © Vincent Thibert

 

Le paradoxe de la pérennité et de l’éphémère 

«L'exposition de Beaubourg va changer ma vie parce qu'elle va solidifier une figure d'un certain Sottsass, proche de moi, créée par les gens autour de moi, avec parfois des concordances et parfois pas. Dans le fond, une exposition comme celle-là c'est presque un suicide, la fin de quelque chose. J'espère avoir la capacité intellectuelle après, d'oublier toute ma vie et de recommencer. La même chose. Chercher. Le problème, c'est que je commence à être ennuyé par moi-même. Je me sens anatomisé, dissèqué, alors que la création, c'est évidemment l'instant, le mouvement la chose qui sans cesse échappe, sans cesse se renouvelle, puisant dans le mystère, pas dans l'histoire. Si vous êtes dans votre bureau, avec des centaines de mots, de notes, de petits dessins, de livres en cours, vous êtes en train de penser, avec la vie en marche, dans le mystère de cette table presque inconnue, sur un chemin de découverte et de doute. Je voudrais que l'exposition relate cela, lorsque les choses n'ont peut-être pas encore de signification, pas de poids, et c'est un paradoxe presque insoluble. Le seul moment de vérité est celui du projet, la réalité du présent en train de s'accomplir. Le moment d'après, sans doute le projet existe-t-il, et pourtant, il est fini, il est mort. Alors je tente que l'exposition elle-même, qui est une gigantisation, une amplification « historique » soit elle-même un projet, dépositaire d'expérience, et non un parcours chronologique. Par exemple, je ne veux pas choisir les meilleurs dessins, mais mettre en œuvre cette espèce d'hystérie du dessin, trois cents dessins qui sont des notes, des annotations de voyage, pas des œuvres d'art ».

La curiosité 

« Je n'ai jamais enseigné, jamais mis les pieds dans une école, parce que ce que j'ai à transmettre n'a rien à voir avec la théorie. La curiosité est une chose vivante, qui ne s'écrit pas mais se transmet dans la vie et l'expérience. Je suis plus curieux de la vie que de l'architecture où du design. La curiosité invente des relations entre les choses, des relations qui existent et des relations qui n'existent pas. La plupart des architectes font très bien ces relations, ils les réalisent et la chose finit là, au service des relations intelligentes et intelligibles, comme par exemple la relation entre l’architecture publique, monumentale, et le pouvoir des banques. Je veux aussi être au service des relations mais parfois les éviter, parfois les oublier et parfois les combattre. Mon but n'est pas de créer une architecture monumentale, qui aurait un sens, qui répondrait à un enjeu social, ou économique ou même plastique, mais plutôt de découvrir un sens de dignité humaine, un calme humain, une joie. Je suis plus tenté de montrer un mystère que de trouver une solution. Est-il possible d'enseigner cette curiosité, le sens du doute, celui du danger? Tendre vers la progression et éviter l'enfermement des dogmes. Si j'étais un enfant, je jouerais avec des petits bouts de bois, des cailloux, des morceaux de fer et de la poussière. Pas avec des jouets. La raison est essentielle. Je suis profondément rationaliste, mais c'est à partir de la raison même qu'apparait ce territoire que la raison ne peut consumer. Le lieu de la pensée où l'on ne « sait pas ». Notre métier est fait de ce questionnement: être devant une petite feuille de papier, dessiner une maison, quelle hauteur, quelle fenêtre, quel espace pour quel destin ? Aujourd'hui, on peut commencer à penser qu'il est nécessaire de s'habituer à cette obscurité, et peut-être l'étudier, plus que la clarté. Parce que la vie est une continuelle aventure d'obscurité́ ». 

L’apprentissage de l’obscurité 

« Le mode d'approche de la réalité qui n'est ni mental, ni pragmatique, mais disons peut-être poétique, me parait le seul acceptable, le seul véritablement humain. On peut l'appeler érotique, à un niveau très haut. C'est le moment où la pensée elle-même appartient au monde physique, lorsque la pensée rejoint l'intuition. Lorsque l'on cesse de comprendre et que le sens apparait. Quand j'entais enfant, on m'apprenait les mathématiques, et il était difficile pour moi d'en comprendre le sens. Il y avait des règles, dont je ne saisissais pas les causes, des systèmes, dont je ne devinais pas la logique propre. Alors je les apprenais par cœur. Et lentement, il s'en est dégagé une musique, un rythme. Je ne comprenais pas mais je pressentais la justesse, l'adéquation parfaite du sens et de son expression. Les mots sont alors comme des corps vivants et c'est en cela que la pensée peut atteindre l'érotisme ». 

Ettore Sottsass : le génie et l’incertitude
Ettore Sottsass en 1994 © Vincent Thibert

 

Jouer avec l’absence de sens objectif 

Enfant encore, les mots me parvenaient à travers leur sens. Avec le temps, j'ai compris que le sens est le résultat d'une culture, conditionné par l'histoire, l'ethnologie. C'est un sujet sur lequel j'ai toujours travaillé, parce qu’il est en perpétuel changement. Créer des collisions entre du laiton, qui évoque par exemple les brasseries allemandes, le chrome, qui évoque les belles mécaniques de voiture, des dessins indiens transposés sur un matériaux de grande industrie comme le plastique. Oxygéner les langages, faire apparaitre les significations par transgression, confrontation, jeu et rire, afin d'éviter l'extinction du sens ». 

Industrie et pièces uniques 

« On me pose toujours cette question. C'est à peu près comme de s'étonner que parfois je porte une cravate et parfois un pyjama. Dans l'un ou l'autre accoutrement, je suis toujours moi. Ce sont des modes de langage différents pour une même recherche. C'est du moins ce que ça devrait être. Après tout le bazar des années 68, après le design radical de Memphis, des gens comme moi ou Andrea Branzi sont devenus des gens fâchés avec l'industrie. Nous, on est sûrs qu'il est possible de donner à la culture industrielle un autre destin que simplement commercial ou fonctionnel. Le design touche les gens de très près. Comment ressembler à ce médecin qui touche, regarde, respire avec celui qu'il soigne, qui a une conscience aigüe de sa fonction protectrice de la vie, qui souffre et éprouve à la fois une grande curiosité et une grande stupeur, plutôt que de ressembler à ce médecin qui fait, à cet architecte qui construit, à ce designer qui produit ? Je suis totalement présomptueux, parce que je me pose à chaque fois la question de ce que je fais, je ne cultive que l'incertitude, l'étonnement et le sens de l'humour, je m'émerveille, j'essaye de comprendre comment des peintres tels que Matisse, Bonnard ou Gauguin ont usés d'une très grande attention, d'une très grande délicatesse pour donner aux couleurs une intensité, une charge, un mystère spécial qui auparavant paraissaient peut-être inaccessibles. Alors, bien sûr, il y a eu des gens comme Olivetti, dont les consultants étaient des écrivains, des philosophes, des politiques ou des sociologues, mais c'est tellement rare. Olivetti ou Alessi me font penser que quelque chose est peut-être encore possible, parce que ce sont des industriels qui ont une vision claire de leur immense responsabilité dans la société, de leur influence et de leur pouvoir. Ils en ont conscience et tentent de s'en servir pour ire progresser la culture ». 

Futur 

« Après tout ce qui vient d'être dit, il n'est pas très difficile de deviner que je n'ai pas d'idée sur le futur et que je ne suis pas intéressé d'en avoir. Je n'ai pas un projet pour le futur, seulement je suis dans un état d'âme de quête incertaine. Tout ce que je vous ai dit était vrai dans la parole fugitive, et ne l'est déjà plus, ainsi fixé dans les mots. Je ne suis pas un mystique ni un philosophe. Je suis par le fait du hasard un intellectuel qui dessine. Vous allez sans doute écrire tout cela. Ne me faite pas solide ». 


le 17.09.2017