En neuf ans de pratique, les graphistes du studio Des Signes – Elise Muchir et Franklin Desclouds – ont assemblé un corpus de projets justes.

Le Roi peut-il être un sujet ? Des Signes pour sa part s’en est saisi et a fait en sorte qu’un frisson de faste coure à nouveau sur les murs de Versailles. Des bannières ocre jaune aux affiches estampillées par un logo en demi-soleil radieux, des plans qui se déploient aux brochures chamarrées, nul doute, le Château a retrouvé ses ors. Et il signifie cela à travers une écriture hiératique tout droit exhumée du grand siècle, l’Apollon®. _image1357_ Les auteurs de cette “révolution” de papier, le studio Des Signes, cultive, par contraste, une discrétion de bon ton. Elise Muchir et Franklin Desclouds, diplômés en 1997 des Arts Décoratifs de Paris et formés respectivement chez Intégral Ruedi Baur (après Visuel Design Jean Widmer) et au studio Philippe Apeloig, ne tiennent pas à se mettre en avant. La starification du graphiste ? Très peu pour eux. L’anonymat de leur patronyme leur permet, disent-ils, de mieux se glisser dans le sujet tout en déployant la commande tous azimuts : sur le papier, dans l’espace, sur l’Internet. C’est d’ailleurs, avec des sites web, qu’ils ont fait craquer, il y a dix ans, le Ministère de la Culture et de la Communication (une cinquantaine d’expositions virtuelles créées pour la Bibliothèque Nationale de France dont Michael Kenna, Jeux de Princes, L’aventure des écritures…), et se sont fait repérer par la Direction des Musées de France avant de l’être par les grandes maisons d’édition comme Gallimard, dont ils signent l’exposition en ligne du centenaire. _image1352_ L’esprit des lieux Se glisser dans le sujet donc. Après Versailles, Des Signes se faufile dans les allées du domaine de Fontainebleau. En découle une identité visuelle très ajustée et, là encore, un typogramme, le Fontainebleau®, aussi suavement hétéroclite que l’architecture des lieux. Comme une invitation à la décrypter en même temps que l’on découvre son nom. Pour montrer toutefois qu’ils ne sont pas seulement des graphistes abonnés aux grandes demeures (ils ont été appelés aussi par le Palais de la Découverte), ils s’empressent de mettre en place, au centre aquatique de Levallois, une signalétique, toute de turquoise vêtue, qui tutoie les baigneurs, les interpelle joyeusement. C’est écrit en grosses gouttes d’eau ondulantes sur les murs de céramique blanche, “Vers le grand solarium”, “Bassin optimum”. Et, parfois dans le sillage des grandes lettres naviguent des petits “crawl”, “dos”, “papillon”… _image1355_ “Notre approche du graphisme est liée à la commande, nous ne suivons aucun style et tous nos choix sont justifiés”, explique Des Signes quand on s’étonne du grand écart entre les châteaux et la piscine. “Pour chaque projet, nous définissons une charte graphique et des typographies qui incarnent l’esprit du lieu.” Pour le faire résonner de la manière la plus juste, les graphistes questionnent leur client, écoutent les espaces, furètent dans les coins et s’imprègnent de l’histoire de l’établissement. Leur dernier tour de force, le 27 rue Jacob (Paris). Une “non marque” mais une adresse célèbre, celle des maisons d’édition Les Arènes et l’Iconoclaste, et des revues XXI et Six Mois. Faute de pouvoir formuler une identité visuelle commune sans faire de l’ombre à celles qui existent déjà, Des Signes fait en sorte que chaque élément de la communication graphique possède sa propre formulation. “Nous racontons, avec des mots, ce qui existait visuellement auparavant. Nous écrivons ainsi sur les affichettes la phrase suivante : “Un immeuble avec un if devant…”. Sur une carte de correspondance, “C’est bien quand c’est écrit”. Sur une carte de visite, “Quelque(s) chose(s) à lire”. Sur un marque page, “Que ferai-je sans livre ?”. En fait, on ne sait plus très bien qui parle : le 27 rue Jacob ou le support ? Comme caractère, nous avons pris l’Eureka® Monospace qui évoque les archives et le rangement.” _image1360_ Avec la designer-scénographe Florence Bourel, ils signent encore l’aménagement du rez-de-chaussée, à la fois librairie et lieu d’événements autour de la littérature. “Il n’y a pas la scénographie d’un côté et le graphisme de l’autre. Ces éléments font partie d’une même communication et doivent se répondre.” Et le concept graphique file sans rupture ni hiérarchie du papier à l’espace et occupe même, lorsque la commande l’autorise (comme ici, au 27 rue Jacob), un territoire sur l’Internet. Le projet graphique considéré comme un concept global, que le commanditaire peut ensuite décliner à sa guise, viendrait certainement de l’influence de Ruedi Baur, reconnaît Elise Muchir. Le sens du détail et de la finition, quant à lui, serait inspiré par Philippe Apeloig, plus “instinctif”. Héritiers de ces deux courants, Des Signes se revendique sans équivoque comme un “artisan d’art”, soucieux de la qualité des objets qu’il produit (voir la signalétique cinétique du Conservatoire de Musique et de Danse Maurice Ravel taillée comme une onde sonore à partir de panneaux métalliques biseautés), et respectueux des savoir-faire techniques. _image1354_ À Versailles, ils ont fait appel à une brodeuse pour rehausser, avec de vraies perles, un détail d’une peinture d’un vêtement de cour. Cette broderie compose le visuel cadré très serré de l’exposition “Fastes de Cour”. Les caractères Apollon® et Fontainebleau® ont été réglés et façonnés par le calligraphe-typographe Claude Médiavilla. À apprécier la modernisation du premier (et sa royale esperluette et ce R à la hampe traînante), les fantaisies maîtrisées et rusées du second, mélange de linéales, sérif et stencil, conçu pour être lu à la verticale. “Nous savons où nos compétences s’arrêtent. Nous passons alors le relais à ceux qui en savent plus que nous. Pour qu’au final, les projets soient parfaits, et que nous soyons fiers de les montrer.”
Annik Hémery