Charlotte Perriand a laissé derrière elle une œuvre moderne passionnante et ses propositions d’architecture intérieure continue d’influencer notre habitat.

Longtemps, la fameuse “chaise longue de Le Corbusier” n’a été attribuée qu’au maître à penser de l’architecture moderne. Nulle part n’était mentionné le nom de Charlotte Perriand. Scorie d’une époque sexiste où l’on ne laissait pas la femme faire jeu égal avec l’homme, mais aussi et surtout, aveu de faiblesse égotique de Le Corbusier. La vérité est ailleurs, puisque Charlotte Perriand a collaboré comme associée aux côtés de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret, dès son entrée en 1927 dans leur atelier de la rue de Sèvres et ce jusqu’en 1937, en charge de l’équipement de la vie domestique. “Le Corbusier attendait de moi, avec impatience que je donne vie au mobilier”, relate-t-elle dans ses mémoires. Même Corbu, plutôt avare en compliment, a reconnu “les qualités exceptionnelles d’invention, d’initiative et de réalisation de Madame Perriand, dans ce domaine”. Dont acte. “L’important ce n’est pas l’objet, mais l’homme”, a répété toute sa vie Charlotte Perriand. “Créer un équipement aussi subtil, complexe et sensible que le corps humain, voilà notre tâche”. Entre ses mains, l’esthétique de la mécanique chère à Le Corbusier se trouve humanisée. Aujourd’hui, l’affaire est entendue et justice est rendue au talent de cette avocate de la cause moderniste. _image557_ Son séjour à l’hôpital des enfants malades alors qu’elle n’était qu’une gamine fut fondateur. “Le lieu me plaisait, il était blanc, la salle dénudée. De retour à la maison, le capharnaüm des meubles et des objets me sauta au visage, et je pleurai. Le dépouillement de l’hôpital me convenait. Pour la première fois, inconsciemment je découvrais le vide tout-puissant parce qu’il peut tout contenir”, raconte-t-elle. Très tôt, avant même d’avoir rencontré Le Corbusier, Charlotte Perriand dénonce les survivances du passé, et défend l’utilisation du métal en tant que nouveau matériau. “Au salon de l’auto, je m’imprégnais de la technicité des voitures de luxe, au rayon des accessoires, j’achetai un phare pour éclairer ma future salle à manger”. C’est une jeune fille audacieuse en prise directe avec les années folles. “J’étais coiffée à la garçonne, mon cou s’ornait d’un collier que j’avais fait façonner, constituée de vulgaires boules de cuivre chromé. Je l’appelais mon roulement à billes, un symbole et une provocation qui marquaient mon appartenance à l’époque mécanique du XXe siècle”. Charlotte Perriand en pionnière du design révolutionne l’habitat à tout juste 24 ans, avec son projet du “Bar sous le toit” (pour accueillir ses amis et faire la fête d’une manière plus libre, plus décontractée qu’assis en rond autour d’une table basse”) entièrement en cuivre nickelé et aluminium anodisé exposé au Salon d’automne de 1927. Encensé par la critique, cet acte novateur lui ouvre les portes de l’atelier Le Corbusier. Outre la mise au point des prototypes des casiers-standards et des sièges en tubes d’acier, Charlotte Perriand s’initie à l’architecture et collabore aux recherches corbuséennes sur le logement minimum. Rendre l’espace le plus fonctionnel et modulable possible est la règle qu’elle s’impose dans les projets personnels qu’elle mène en parallèle comme la maison de week-end (1934) et le refuge bivouac (1936-37). _image560_ Raconter Charlotte Perriand, c’est aussi faire l’éloge d’une créatrice engagée. En rébellion contre l’académisme des salons, elle fonde l’Union des Artistes Modernes (UAM) en 1929, aux côtés de René Herbst. Portée par des préoccupations sociales et politiques, et après un voyage initiatique en Union Soviétique en 1931, elle ne tarde pas à s’engager en politique et rejoint l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires ce qui la rapproche d’hommes tels que le peintre Fernand Léger ou le décorateur Francis Jourdain, décidés comme elle à construire un monde meilleur. De 1952 à 1953, Charlotte réalise de nombreux programmes d’équipements collectifs, en collaboration avec les ateliers Jean Prouvé. De nature indépendante, Charlotte Perriand est une voyageuse curieuse des autres cultures (Indochine, Brésil, Inde…). Ses pas la conduisent au Japon en 1940 alors qu’elle est invitée par le gouvernement pour orienter la production d’art industriel du pays. “Le Japon à l’époque, c’était la lune”, écrit-elle. Charlotte Perriand s’y sent chez elle, captivée par les résonances qu’elle découvre entre le Japon traditionnel et les préceptes modernistes. Notamment le tatami, élément de sol normalisé qui équipe indistinctement les villas impériales de Kyoto et les maisons paysannes. Le zen est une révélation pour elle. Cette petite-fille de maréchal-ferrand savoyard saura intégrer à ses réalisations les leçons de ce séjour mémorable (1941-1946) autant que son amour de la montagne. Son chalet de Méribel-les-Allues et les stations de ski des Arcs (1967-1986) portent la marque de son art d’habiter – son rationalisme humain – qui modifia profondément la manière de vivre des Français dans les années 1950. _image554_ Traversant de bout en bout le XXe siècle, Charlotte Perriand laisse une œuvre exemplaire dont les collectionneurs et autres design addict se sont emparés en faisant flamber les prix. Indépendamment de ce phénomène, l’éditeur italien Cassina poursuit son travail de mémoire dans la collection I Maestri, en éditant des pièces choisies par Charlotte Perriand de son vivant. Car, si elle n’avait pas conscience d’être un maître à l’égal de Rietveld ou de Mackintosh, elle savait l’importance du Mouvement Moderne dont elle était l’une des actrices principales.
Laurence Salmon