Cecilie Manz et sa suspension “Mingus” pour Lightyears

Cecilie Manz, designer au service du beau et du fonctionnel

design / luminaire / mobilier
29 octobre 2017

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes... Le salon Maison et Objet vient d’annoncer Cécilie Manz comme designer de l’année pour l’édition du mois de janvier. Retour sur sa rencontre avec Yann Siliec réalisé dans le numéro 163 en novembre 2012...


Entre une vision claire des formes et une perception acérée de la fonctionnalité, le design de Cecilie Manz (pour Fritz Hansen, Nils Holger Moormann, PP Moebler...) s’affranchit du temps qui passe et réveillent la quintessence du minimalisme danois. Elle aime prendre son vélo et fuir la ville pour mieux contempler l’océan. Quelque chose dans l’air frais et dans les éléments ne cesse d’infuser son inspiration. Rien d’exotique pourtant à rejoindre ses repères afin de maintenir sa base, se sentir saine, solide. Née au Danemark en 1972 dans la région d’Odsherred, Cecilie Manz vit son déracinement comme une cause nécessaire. Revient pourtant à travers son discours, l’éventail de paysages typiques, de champs et de collines ondulées au bord de longues plages de sable blond. 

Nature et découvertes

Aucune fascination romantique de sa part. Juste l’évocation d’une enfance protégée et à part, passée aux côtés de parents céramistes qui lui laissant toute liberté de choix, ont indéniablement contribué à sa passion sans borne pour l’art et l’artisanat. Affranchie des modèles, elle reconnaît aujourd’hui volontiers puiser dans son histoire, bien plus que dans l’Histoire.

Cecilie Manz, designer au service du beau et du fonctionnel
Vue de l’atelier de Cecilie Manz à Copenhague

“Comme tout designer danois, je me nourris de mes racines, des références et des maîtres du design scandinave. Ce patrimoine, cet héritage ne peut être nié ou même renié, mais il ne devrait en même temps jamais intimider. C’est pourquoi j’ai tout de suite ressenti le besoin de faire des projets à travers mes propres yeux. De trouver ma propre voie en symbiose avec mon esprit et d’élargir le spectre de la conception. Certaines générations ont eu effectivement du mal à enfreindre les règles, à sortir du giron de l’esthétique scandinave des années 50-60. Mais il me semble que la scène danoise se redresse depuis une décennie. Autrefois, les entreprises célèbres telles que Karl Hansen ou Fritz Hansen n’éditaient que les maîtres anciens. Aujourd’hui vu de l’extérieur et en fréquentant nombre de foires, ces mêmes entreprises n’hésitent plus à faire appel à de nouveaux talents et soufflent un vent de dynamisme sur la Scandinavie”. 

Question de genre

Parce que l’art et la conception ont toujours fait parti de sa vie, Cecilie Manz débarque à 17 ans à Copenhague et rejoint à partir de 1992 la Danish Design School. Durant ces six années d’apprentissage, son intérêt pour la fonction et la conceptualisation prendra toute son ampleur lors d’un échange étudiant effectué à Helsinki au sein de l’Université Finlandaise d’Art & Design. Par esprit de totale indépendance, pour couper court à toute fausse guerre des sexes et éviter d’être directement rangée dans la case des “designers femmes”, elle fonde en 1998 son studio en nom propre Manz Lab.

Cecilie Manz, designer au service du beau et du fonctionnel
“Mingus”, Lightyears (2012)

“Je suis quelque peu allergique à l’étiquetage d’un design, qui pratiqué par des femmes, serait forcément différent de celui des hommes. J’ai participé une seule fois à une exposition ne regroupant que des femmes et je me suis jurée de ne plus jamais rien faire de la sorte. L’attention qui nous est accordée ne devrait pas se focaliser sur ce fait mais sur la qualité à part entière de notre travail. Pour autant, en contactant dans le passé Nanna Ditzel, j’ai réalisé combien notre condition était différente aujourd’hui. Nanna m’a raconté à quel point de son temps, elle avait du se battre dans un monde d’hommes et prouver constamment qu’elle était au moins aussi douée que bon nombre d’entre eux. Je la cite souvent en exemple car elle n’a jamais abandonné, ne s’est jamais découragée, menant de front une vie de famille tout en réussissant la vie professionnelle qu’elle avait choisie”.

Raisons et sentiments

Au-delà d’une perpétuelle recherche sur la fonction, son approche se distingue également pour son sens esthétique. Intéressée par ce que les gens jettent dans la rue, elle peut au gré de ses balades ramasser des capsules de bouteilles, s’appesantir sur une branche, glaner un galet sur une plage. Libre d’esprit, son design ne cherche aucunement à être flamboyant mais essaie juste de simplifier, d’améliorer ce qui l’a précédée. En découle des objets justes, conscients, illustrant avec confort le vrai sens de la vie.

Cecilie Manz, designer au service du beau et du fonctionnel
“Minuscule”. Fritz Hansen (2012)

À l’instar de son modèle filaire de lampe pour bureau “Mondrian” ou de sa chaise “Pluralis” déployant sur trois hauteurs différentes, trois systèmes d’assises qui soudés ensemble, racontent la métaphore existentielle de trois générations, sa galaxie d’objets s’impose pour sa poésie, sans pour autant convaincre facilement le monde de l’édition. L’histoire est toutefois toute autre, lors de ses collaborations avec le géant Fritz Hansen. “Fritz Hansen a joué un rôle capital dans l’histoire du design danois. C’est une maison certes très ancienne, faisant partie de notre tradition. Une marque qui a commencé en concevant des chaises normales pour des gens normaux, et qui a su atteindre un statut aujourd’hui d’excellence. Et ce, sans compromettre la qualité des matériaux, sans renier sa propre essence ni ses vertus. Au fil des projets que je signe avec eux, j’apprécie d’autant plus le degré de nos collaborations car elles induisent une forme de négociation, de compromis, de remise en question”.

Imaginée en 2009 pour l’éditeur danois, la série de tables exclusives “Essay” confère au bois naturel, une élégance intemporelle et brute pouvant s’insérer aussi bien dans un univers contemporain que dans un lieu classique. Plus récemment en 2012, la collection de tables et chaises “Minuscule” mêle tradition artisanale et production industrielle dans un élan commun de raffinement. Minimaliste et sobre, le siège composé d’une coque et d’un piétement en plastique s’habille à l’intérieur et à l’extérieur de tissu cousu main aux fins détails de couture en cuir. La table reprend le même type de piétement en plastique gris que la chaise, couronné d’un plateau en pin ou en contreplaqué blanc. Selon une gamme de nuances, de teintes, de grains et de matières, toute la subtilité du travail de Cecilie Manz explose alors pleine fleur, dans des associations de couleurs qui s’accordant entre face extérieure et intérieure, arrivent presque à se mélanger pour frôler l’effet de flou.

Cecilie Manz, designer au service du beau et du fonctionnel
“Essay”, Fritz Hansen (2009)

 

Le matériau dans la peau

 “Le design commence toujours à partir des matériaux. J’ai besoin de les ressentir avant de savoir si je peux en tirer quelque chose. À ce titre, je ne travaille qu’avec des éléments qui ont un sens pour moi. Je pars toujours du principe qu’une argumentation limpide et claire ne peut qu’aider, légitimer les dessins que je fais. La fonction est essentielle. Si je ne peux pas formuler la raison d’un nouveau produit, je préfère dans ce cas m’abstenir de le faire”. Qu’ils soient en bois massif, papier, verre, cuir, textile, aluminium ou de haute-technologie, les objets signés par Cecilie Manz ont toujours pour finalité l’usage.

Composée de trente grandes feuilles accolées en une longue bande de neuf mètres, l’assise en papier “Lots of Paper” relève de l’illusion mais possède en tant que proposition visuelle, une signification particulière puisqu’elle met au défi des techniques, des matériaux, des évidences acquises. Discrètement lumineuse et disponible en six nuances réalisées en laque calcaire poussiéreuse, la collection de suspensions “Mingus” (conçue pour Lightyears en 2012) affirme une esthétique nordique toute en lignes épurées, couleurs mates et pales, entièrement réalisées en aluminium.

Devant un tel panorama d’évidences et de gestes pertinents, rien d’étonnant alors que le travail de Cecilie Manz se voit couronné dans le monde entier. En enchaînant depuis quinze ans les prix et récompenses importantes (Furniture Prize 2007, Kunstpreis à Berlin en 2008, Prix Bruno Mathsson 2009, Médaille Thorvald Bindesbøll en 2011), ses scénarios modestes se retrouvent aujourd’hui dans les collections du MoMA à New York, au Vitra Design Museum de Bâle, et s’exposent au Musée des Arts décoratifs de Copenhague et à l’Académie Alvar Aalto en Finlande. 

Le beau, le vrai, le bon

 “La matérialité et la fonctionnalité jouent un rôle primordial dans chacun de mes projets. Qu’il s’agisse de produits industriels ou de pièces uniques, les méthodes et les références fondamentales sont toujours les mêmes. Je peux trouver une idée en observant la vie quotidienne ou en m’inspirant simplement des situations les plus anodines. Certaines de ces idées peuvent rester à l’état de prototypes, devenir des sculptures. D’autres vont pénétrer notre quotidien, se révéler objets utiles et fonctionnels. Néanmoins, la fonctionnalité ne prend jamais le dessus sur l’image. L’esthétique joue un rôle important lors de la conception car l’impact visuel est ce qui retient notre attention. Je pars toujours du principe qu’un objet beau et fonctionnel ne peut être que meilleur”.

Cecilie Manz, designer au service du beau et du fonctionnel
“Beolit”, Bang&Olufsen (2012)

Dans la lignée de cet impact visuel revendiqué, l’enceinte portable Beolit 12 conçue pour B&O Play combine les performances sonores, l’excellence de fabrication à un design rendant hommage aux radios-transistor Beolit, pièces phares de la marque dans les années 60. Son intuition de la simplicité a d’ailleurs constitué le point de départ d’“Objets Ordinaires”, une exposition spectaculaire présentée à la Maison du Danemark en juin-juillet 2011. Selon une succession d’œuvres n’ayant encore jamais vu le jour, faites de matériaux anonymes et interrogeant les fonctions archétypiques, la force artistique du travail présenté prenait alors une autre ampleur. L’ampleur d’un designer qui s’était rêvé peintre et qui pratiquant le design comme une cimaise sur chevalet, pense bord-cadre l’échelle, l’équilibre et les proportions de l’objet.

Ce sens inné de la composition, de la présence sacralisée comme une nature morte signe plus que tout le style rare et pur de Cecilie Manz. Un style, qui de Sonates d’Automne en Jeux d’Été, revêt un charme unique, presque Bergmanien.


le 29.10.2017

Objets design par Cecilie Manz

Retrouvez ci-dessous une selection des objets désignés par Cecilie Manz.