Encore Heureux, architectes engagés
22/10/2017
Encore Heureux, architectes engagés

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes…
Le collectif Encore Heureux a été désigné commissaire de la représentation française à la Biennale d’architecture de Venise. Retour sur leur rencontre avec Yann Siliec réalisé dans le numéro 179 en mai août 2015…

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Martine Bedin, une jeunesse insolente.
29/08/2017
Martine Bedin, une jeunesse insolente.
En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens et portraits devenus cultes…
Mai 1986, retour sur la rencontre d’Olivier Boissière avec Martine Bedin.

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XTU, architectes des innovations biologiques
01/07/2015
XTU, architectes des innovations biologiques

Les architectes français Anouk Legendre et Nicolas Desmazières (XTU) ont saisi l’innovation sur le vif. Biofaçades en micro-algues dessinent une architecture nouvelle, vertueuse et nourricière se dessine.

On pourrait dire que l’invention, chez XTU, s’inscrit dans une tradition dynamique, de celle qui a inspiré les plus grands bâtisseurs, et que la mise au point de nouvelles méthodes constructives est inhérente à la profession d’architecte. Les “inventions” d’Anouk Legendre et Nicolas Desmazières, dont la plus connue concerne le capteur solaire biologique à base de micro-algues solaires, naissent, plus prosaïquement, dans les creux d’une pratique en dents de scie, parée de reliefs aussi contrastés que le paysage du Pavillon de France à l’Exposition Universelle à Milan qu’ils viennent de signer. Ces aléas du métier, les architectes s’en doutaient ; ils ont mis en exergue à leur nom, la lettre X, l’inconnue préférée des équations mathématiques, tandis que le TU final bat le rappel de leurs associations passées, dénommées respectivement Situ 1 et Situ 2. “XTU, c’est de la recherche en relation avec le contexte et le paysage. Une forme de profession de foi !”, salue dans un grand éclat de rire Anouk Legendre qui, en quinze ans d’activité, garde vivace son goût pour les équations (à plusieurs inconnues) et les chemins de traverse.

Le Pavillon de la France à l’Exposition Universelle Milan 2015. Une structure d’alvéoles en bois abrite les produits du terroir. © XTU

“Au début, nous n’étions pas dans l’innovation. Nous avions la tête dans les Pan (Programme d’architecture nouvelle)”. Tout juste diplômés de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-La Villette, les architectes, heureux lauréats du Pan Université, s’apprêtent à faire carrière en bâtissant des universités (Université de Chimie de Paris) quand, au début des années 2000, le Pan Université tout à coup s’arrête. Il leur faut vite rebondir. La reconversion en logement personnel d’une ancienne usine près de Paris, plus quelques projets environnementaux, parviennent à donner le change. C’est sur le concours du ministère de l’Agriculture toutefois que l’équipe va composer, pour la première fois, avec l’inconnue “innovation”. “Il fallait se montrer innovants ! C’était inscrit dans le programme.” En creusant le sujet, l’équipe a vent d’un brevet délivré par l’INRA pour un projet que vient de développer une start-up française. Intitulé “Plantes à traire”, celui-ci permet de cultiver en aéroponie des plantes médicinales rares. “Nous leur avons demandé d’investir le toit du ministère et de cultiver sous serre ces plantes à traire”. Pour financer l’opération, les maîtres d’œuvre se rapprochent d’une entreprise du secteur. Si le projet n’a pas abouti, les architectes viennent de découvrir, en allant frapper à la porte des scientifiques et des industriels, un monde aux ressources insoupçonnées.

Échantillon du concept breveté du “béton vert”, R&D XTU.

Avec l’arrivée des micro-algues, la méthode se fait plus insistante tandis que s’enracinent leurs convictions : “Nous vivons une rupture technologique : les ressources minières s’épuisent, il faut désormais produire en biologie ce que l’on obtenait par la chimie. Les micro-algues ont d’énormes potentiels. De la même manière que l’agriculture urbaine se développe aujourd’hui, leur culture peut être prise en charge par la ville elle-même. Pour la première fois de son histoire, celle-ci ne devient plus consommatrice mais productrice”, rappelle Anouk Legendre. Si ce changement commence à se percevoir dans l’architecture, elle impacte le quotidien de l’agence. Laquelle met, désormais, entre deux concours ou chantiers, toute son énergie et ses ressources financières (les bénéfices réalisés sur les concours sont réinvestis dans les projets de R&D) dans des projets prospectifs (Fresh City) et surtout dans l’invention de la façade du futur (la biofaçade). Celle-ci, dite aux micro-algues, est composée de trois vitrages. Dans l’un des interstices, court un filet d’eau qui nourrit des algues solaires. Ce plancton, qui présente les mêmes besoins thermiques que l’homme, transforme, selon le principe de la photosynthèse, le CO2 en oxygène et biomasse, laquelle est recherchée, entre autres, par les industries pharmaceutiques. Des brevets internationaux sont déposés – dont l’un avec un laboratoire – qui portent sur leur culture aujourd’hui entièrement automatisée. Des partenariats sont noués avec des industriels. Et des prototypes grandeur nature, qui ont fait l’objet d’une exposition au Pavillon de l’Arsenal en 2013, sont placés sur le toit de l’Université de Saint-Nazaire.

La façade du futur est composée de micro-algues installées à l’intérieur de vitrages. Ce principe de construction sera appliqué au CSTB à Marne-La-Vallée. © XTU

Pour faire tomber les dernières réticences, les architectes doivent toutefois passer l’étape du pilote industriel. C’est le FUI (Fonds Unique Interministériel), un concours institué pour relancer l’industrie française (sous la forme d’un programme de recherche et de développement), qui va leur permettre d’accrocher en vrai leurs modules “verts” (les biofaçades) sur la tour du CSTB (Centre Scientifique et Technique du Bâtiment) à Marne-la-Vallée. “Un changement d’échelle notoire ! Avec cette installation, nous allons vérifier les automatismes, l’ergonomie du système… Nous serons prêts pour la COP 21* qui va nous permettre de mettre en avant nos projets innovants”. Dans la foulée, le système de culture de micro-algues en symbiose avec le bâtiment, plus vertueux en terme d’énergie que son concurrent allemand, devrait être commercialisé à la fin de l’année. Les architectes se seraient-ils mués en apprentis industriels ? “Le brevet des micro-algues, comme celui du ‘béton vert’ qui a suivi, nous ont permis d’aborder d’autres métiers que le nôtre. C’est excitant de découvrir de nouveaux champs de recherche. Mais il est arrivé un moment où ces brevets ont été plus connus que nos constructions.” Si les bureaux de l’agence s’entourent de plantes vertes, de panneaux végétaux luxuriants et abrite des prototypes de façade végétale en terre cuite, de nombreuses maquettes sur les étagères rappellent que l’inconnue de l’équation recherchée in fine par XTU reste l’architecture, et que celle-ci nait toujours d’un contexte (urbain, paysagé…).

Le projet de la Tour Bio2 à Nanterre n’a pas été retenu mais il illustre le principe de la façade vivante qui change de couleur suivant la composition des micro-algues. © XTU

En Corée du Sud, le serpentiforme musée de la Préhistoire de Jeongok, à la peau de métal, s’étire ainsi tout en courbes entre deux collines d’une vallée pierreuse. À Bordeaux, la Cité des civilisations et du vin (en construction) enroule une tête brumeuse au-dessus d’un fleuve paresseux et doré. À Milan, le Pavillon de France de l’Exposition Universelle se creuse et, dans les alvéoles courbes de sa structure en bois, exhibe les produits du terroir comme une immense corne d’abondance que l’on aurait retournée comme un gant. S’ils sont bien les fruits d’un “site”, ces projets procèdent tous d’une expérimentation qui bouscule certains principes constructifs. Le Pavillon de France par exemple. Une cathédrale en bois odorante (mélèze et épicéa du Jura) composée de 750 pièces en bois courbes. Leur section est forte pour exprimer la plasticité d’un bâtiment dont la forme résulte d’une modélisation en creux du paysage français. Particulièrement mise en avant, la technique d’assemblage, sans fixation visible, a été inventée par l’entreprise de charpente Simonin. “Les poutres ont été usinées par un robot à commande numérique inédit. Elles doivent être assemblées selon un ordre très précis.” Pas de panneaux à algues cependant pour verdir la façade. “Entre les algues et le bois, il fallait choisir ! Le budget ne nous permettait pas d’avoir les deux à la fois. Nous avons pris le bois parce que cela était stipulé dans le cahier des charges et que nous voulions mettre en valeur la filière bois française.

La Cité des Civilisations et du Vin pour la ville de Bordeaux, livraison prévue en 2016. © XTU

Chaque projet est pour nous l’occasion d’investir un nouveau champ de recherche, et de proposer une innovation concrète (programmatique…). Nous sommes dans une logique d’invention permanente.” La recherche de prédilection porte, on s’en doute, sur l’agriculture urbaine. À ce propos, les architectes notent une évolution dans les mentalités : “Les maîtres d’ouvrage commencent à intégrer de nouvelles attitudes. Et cela fait évoluer la ville ! Pour l’écoquartier à échange d’énergie à Saint-Ouen dans le cadre du concours bas carbone d’EDF, qui regroupe une surface commerciale, des logements et des parkings, nous avons réussi à installer 4000 mètres carrés de jardins sur le toit. Cela n’aurait pas été possible il y a quatre ans.” Mais cette prise de conscience est laborieuse, tortueuse, et se fait par à-coups. Là encore, les architectes, dont l’énergie est sans faille pour fédérer des équipes transdisciplinaires, sortent du cadre habituel de leur mission : “Pour relancer le projet de cultures maraichères sur les toits des 160 logements des Terrasses à Nanterre, nous avons provoqué une reprise en main par les habitants (des logements sociaux et très sociaux) en faisant appel à des associations pour donner entre autres des cours de jardinage !” Décloisonner les savoir-faire, “sortir du gond”, découvrir de nouveaux horizons, remettre en cause les standards. Anouk Legendre, tel un découvreur de nouveaux mondes, a la conviction chevillée au corps : “S’ils se laissent faire, les architectes n’auront bientôt plus qu’une mission de conception et finiront par être absorbés par les entreprises. Déjà, les bureaux d’étude se font maîtres d’ouvrage, les promoteurs prennent en charge le chantier.”

Le musée de la Préhistoire de Jeongok en Corée du Sud est en inox massif perforé. Scénographie, maîtrise d’ouvrage et définition scientifique XTU, 2013. © XTU / Dessade

De cette mutation annoncée, XTU, qui s’est lancé dans la recherche et le développement de procédés industriels “pour provoquer la commande et faire de l’architecture à base d’éléments naturels”, est devenu l’un des acteurs incontournables. Symbolique, sa tour à énergie positive construite à Strasbourg, livrée brute à la demande du maître d’ouvrage Elithis, offre sur le toit un grand espace commun, qui brille dans la ville comme un sémaphore. “Un tel espace collectif se situe habituellement au rez-de-chaussée. Ici, c’est le plus bel endroit car c’est celui qui exprime l’énergie sociale.”


Annik Hémery

Anouk Legendre et Nicolas Desmazières du cabinet d’architecture XTU © Terry Hash
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Jean Prouvé, l’autodidacte novateur
01/05/2012
Jean Prouvé, l’autodidacte novateur

Avec l’“Année Prouvé”, qui débute fin juin 2012 à Nancy, la ville rend hommage à l’héritage exceptionnel que cet autodidacte novateur lui a légué. La consécration internationale de Jean Prouvé parmi ses pairs, dans les musées et sur le marché de l’art, fait oublier que son “œuvre pour tous” a mis du temps à s’imposer. Paradoxalement, elle profite aujourd’hui aux collectionneurs.

Ferronnier d’art de formation, ingénieur-architecte, designer, patron humaniste, un bref moment maire de Nancy, Jean Prouvé ne pouvait être “étiqueté”. Et comme le dit sa fille, Catherine Prouvé, “quelqu’un qui est inclassable est un peu gênant”. Marqué par l’École de Nancy, il avait une vision globale, universelle, de la conception à la construction. Il ne pouvait dessiner un meuble ou un bâtiment sans envisager sa mise en œuvre. Il se définissait comme un “homme d’usine”. Or, poursuit Catherine Prouvé, “un ‘homme d’usine’ n’intéresse pas, à priori. Et pourtant, c’était là son originalité”. S’il a ouvert son premier atelier en 1924, ce sont les “Ateliers Jean Prouvé”, fondés en 1931, qui produiront sous cette appellation les structures en kit démontables, le mobilier, et les habitations d’urgence produites en série pendant la Reconstruction. Très innovants et performants dans le pliage de la tôle, ils honoreront des commandes pour des particuliers, pour l’industrie et pour des ensembles scolaires et équiperont les Cités Universitaires de Paris, d’Antony…

Table de réfectoire (1939) en acier galvanisé et plateau en granipoli, pieds profilés

Les maisons “usinées” (BLPS, Alba, type coque, saharienne…) seront rarement homologuées et ne seront pas diffusées à l’échelle industrielle. La perte progressive du contrôle des Ateliers par Jean Prouvé (de 1953 à 1956) sonnera la fin de la production du mobilier (vers 1958) et la disparition du prototypage. Lui qui critiquait l’“architecture en chambre” se retrouve ingénieur-conseil à Paris pour la CIMT (Compagnie Industrielle de Matériel de Transport), coupé de la production. La période est difficile, le constat amer. Il recrée une nouvelle société et collabore alors avec les plus grands architectes. On lui doit, à Paris, le Pavillon du centenaire de l’aluminium (1954), les façades du CNIT et de la Tour Nobel à La Défense et le mur rideau du siège du Parti Communiste Français place du Colonel Fabien à Paris (1970, architecture Oscar Niemeyer). Jean Prouvé essuiera d’autres revers avec la “Maison de l’Abbé Pierre” (1956), refusée par l’Etat, ou avec ses “Maisons tropicales” construites en seulement trois exemplaires en Afrique et restées au stade de prototypes.

La maison Ferembal (1948) en métal, bois et aluminium à Nancy

Pour Catherine Coley, spécialiste de Jean Prouvé et commissaire scientifique de l’“Année Prouvé”, “on commence aujourd’hui à prendre conscience que Jean Prouvé avait une vraie démarche créatrice en architecture. Il a d’abord été connu grâce à ses meubles, ce qui a permis par la suite de protéger des bâtiments qui autrement auraient été détruits”. Aujourd’hui, un travail actif de recherche de “paternité” est mené car pour Jean Prouvé le collectif primait sur la “signature” (jusqu’en 1956, ses brevets et créations porteront le label “Ateliers Jean Prouvé”). “Avant, pour la Maison du peuple à Clichy, on citait les architectes avec qui il avait collaboré. Maintenant, c’est l’inverse, sa notoriété est telle que l’on oublie parfois de citer Eugène Beaudoin et Marcel Lods !”, s’amuse Catherine Coley. Alors, qu’est-ce qui le rend si actuel ? L’esprit de ses maisons “en kit”, démontables, légères réalisées avec un minimum de matériau et de moyens (comme ses meubles), en phase avec les préoccupations actuelles marquées par la crise écologique, économique et la crise sans fin du logement en France.

Le fauteuil de salon (1939) , acier et chêne massif, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra

En 2007, à New York, la “Maison tropicale” de Brazzaville a été vendue environ 3 700 000 euros chez Christie’s. “Ce qui est particulier chez Jean Prouvé, c’est que certains bâtiments sont démontables, ce qui les rapproche du statut d’objets”, analyse Catherine Coley. Ainsi, sur le marché de l’art, éléments d’architecture, meubles et maisons s’arrachent de la même façon. En 2011, dans une vente chic chez Artcurial, un fauteuil “Grand Repos” (1930) est parti à 380 000 euros et la structure nomade de l’école de Villejuif (1957) à 1 550 000 euros. Un record en France et un paradoxe pour celui qui cherchait avant tout à faire du logement social le plus économique possible. En 2002, un fauteuil “Visiteur” à Paris atteignait une enchère de 16 000 euros… Si certains galeristes (Philippe Jousse, François Laffanour, Eric Touchaleaume, Patrick Seguin…) ont contribué à sauver de la destruction certaines pièces du “constructeur” et à lui donner une cote, la spéculation faite sur les produits d’origine est quelque peu indécente par rapport à la destinée première de ses objets ou de ses bâtiments. Patrick Seguin raconte qu’à l’ouverture de sa galerie en 1989, “très peu de gens savaient qui était Jean Prouvé”. Pour lui, le marché “s’est développé en une vingtaine d’années et ne relève pas d’une soudaine spéculation, mais de la lente redécouverte de quelques-uns des créateurs fondamentaux du XXe siècle tels que Jean Prouvé, Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret, Jean Royère, Le Corbusier…”. Pour Catherine Prouvé, cet emballement du marché “correspond à notre époque mais il marque aussi l’intérêt pour des réalisations de Jean Prouvé dont on comprend mieux aujourd’hui l’inventivité.” 

La table “S.A.M. Tropique” (1950) en acier inoxydable et basalte, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra

Autre signe de cette “folie Prouvé”, la collection “Prouvé Raw” chez Vitra, réalisée à la demande de Jos Van Tilburg, Pdg de G Star, grand amateur d’une esthétique industrielle qui fait fureur. Les classiques revisités par G Star et Vitra seront sans doute les “collectors” de demain.


Louise Thomas

La chaise démontable “CB22” (1950) en métal et bois
Escabeau roulant (1951) conçu à l’origine pour la salle des coffres de la Société Générale
Le fauteuil “Cité” (1933), un classique avec ses patins en tôle pliée et ses accoudoirs formés par de larges courroies en cuir
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