ARCA : Innovation by design

Le prix Bettencourt pour l’intelligence de la main vient de récompenser Steven Leprizé pour son bureau Marsupio. Au-delà de l’excellence de son savoir-faire, le créateur-ébéniste est un exemple parfait de l’esprit d’innovation qui secoue l’époque et le design en particulier. Il y a bien d’autres choses que la French Tech et le digital !

 

Le chercheur et le matériau

ARCA est créée en 2009 par deux anciens de l’école Boulle pour mettre en oeuvre le projet de diplôme d’Éric Démayer, le bois gonflable. C’est le début d’une réflexion et d’un travail de recherche qui aboutira à faciliter la production de certaines pièces et à produire de nouvelles formes de matériaux. Autre innovation, le bois larvé, est aujourd’hui développée par Steven Leprizé. C’est un procédé d’ornementation rapide. On applique sous le placage (gaufrage) un système de grillage. En le ponçant on fait apparaître la structure en métal qui se trouve dessous. Le bois est alors armé, offrant une très bonne résistance, et donnant une impression d’incrustation.

 

Le lauréat participe aussi à deux recherches abritées par l’École des Mines et le CNRS. Le premier projet concerne la mise au point de nouveaux matériaux créés avec un pistolet à plasma. Le principe est celui d’un pistolet à peinture projetant des nanoparticules. Cela permet par exemple de céramiser du bois sans brûler les supports (il semble même possible de projeter de la céramique à plusieurs centaines de degrés sur de la soie). Il s’agit de développer une sorte d’impression 3D dans laquelle on dose la zone et la quantité des matériaux que l’on souhaite combiner. Mais ici, les deux matières font corps et s’assemblent parfaitement.

Le second projet porte sur le concept « bi-lames », c’est-à-dire sur les panneaux composés de plusieurs épaisseurs qui ne sont pas identiques. Il s’agit de déformer un panneau de manière réversible en y injectant de l’air. Un sol pourrait devenir mur, et un meuble s’ouvrir ou se déployer comme une fleur.

 

L’innovation par la ruse

On voit ici les ramifications du travail d’ARCA qui va de la productique, en passant par les matériaux, jusqu’à des procédés qui intéresseront l’art contemporain. À la manière des ateliers de la Renaissance, ARCA fait parti de ces lieux dans lesquels les savoir-faire, la recherche, la mémoire, la technique, la création, l’esthétique et l’artistique se combinent pour proposer un futur enrichi par et pour l’innovation. Un peu à la manière de Dédale – modèle mythique des artisans antiques – ou d’Ulysse, concepteur du cheval de Troie, il fait preuve de Mêtis, de ruse. Comme il nous l’a dit en entretien : « Quand on est artisan, on est obligé d’être créatif. Beaucoup de nos idées viennent de techniques traditionnelles ; la perce du bois utilisée dans le bois armé vient de la marqueterie par exemple. C’est la connaissance du métier dans sa totalité qui fait que l’on peut créer et créer bien ».

Si Steven Leprizé ne se définit pas comme « designer », on ne peut que reconnaître son esprit créateur, voire même hacker. C’est par le détournement qu’il modifie le matériau, et les procédés de fabrication et de production du bois. En ayant toujours le souci de renouveler les techniques traditionnelles de l’ébénisterie, perpétuant ainsi l’esprit d’innovation qui est à l’origine de l’histoire et des techniques du design mobilier.

D’une certaine manière, l’exemple d’ARCA est celui de toute une époque dans laquelle l’innovation est la somme de l’artisanat et de la technologie de prototypage et de fabrication rapide. Codeurs, hackers, makers, ébénistes, céramistes, designers, ingénieurs, etc., participent tous de ce mouvement dans lequel on bidouille, on détourne, on transforme, on casse, on partage et on transmet. Il y a une nouvelle génération de créateurs, peu importe leur étiquette, qui mesure aujourd’hui les enjeux et les opportunités technologiques qui s’offrent à eux en terme de production et de création. Qu’ils fabriquent des ordinateurs ou des meubles, ils allient toujours la tête et les mains, une vision prospective et une maîtrise de l’histoire et des savoir-faire. Et Steven Leprizé de conclure par une citation de Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ». N’oubliez pas qu’en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées !

Aurélien Fouillet

Crédits photos : © Sophie Zénon pour la Fondation Bettencourt Schueller