Aki & Arnaud Cooren: L’invisibilité en vue

En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes…
A+A Cooren, associé au fondeur David de Courcuff, vient de recevoir le Prix Dialogue dans le cadre du Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main. L’occasion de relire l’entretien de Yann Siliec réalisé dans le numéro 166 en mai 2013.

En abordant l’objet selon une logique de chaîne humaine, Aki et Arnaud Cooren gomment le design de toutes formes d’artifices. Anatomie au service des typologies, esprit du naturel injecté dans le monde de l’industrie, le duo franco-japonais tend depuis une quinzaine d’années vers l’indicible vibration, qui de l’imperfection rend les objets indéniablement beaux. Douceur pointue à l’horizon. Depuis les bancs de l’école, les A+A Cooren forment le couple le plus discret de la scène design. En retrait, en fusion, leur atelier installé dans le 20ème arrondissement de Paris ressemble à un écosystème, entre la plateforme et la bulle de protection. “Travailler séparément nous semble pratiquement inconcevable. Nous faisons tout ensemble, sans réelle répartition des rôles. Nos regards sont pluriels, du simple fait de notre équation homme/femme, culture française/japonaise. Mais travailler à deux permet d’être plus détaché du projet. Nous sommes tellement différents que nous sommes obligés de nous oublier et de regarder, en mettant nos égos de côté et en laissant une tierce personne, le projet, décider. Ce qui permet à notre cohérence de ne jamais devenir fade”.

Capteurs synchrones

“Nous avons eu la chance de commencer à créer dans un tout petit espace. Lorsque tu n’as pas de place, tu subis ce que tu produis. Et lorsque tu es confronté quotidiennement à ce que tu subis, tu en vois les défauts de manière récurrente. Tu peux donc les corriger, les affiner afin de les rendre appréciables, vivables, à tout le moins soutenables”. Loin semble le temps où lors de leur rencontre, leurs deux seules sources de désaccord se concentraient sur le monde des lunettes et des chaussures. Née à Paris, éduquée entre le Japon et les Etats-Unis, Aki assume être tombée du nid de la création, baignée depuis son plus jeune âge dans une famille de créateurs/artisans de bijoux spécialisés dans la cire perdue, l’or et l’argent. Originaire de Lille, Arnaud vient quant à lui du monde de l’art contemporain, formé successivement à la peinture au sein de l’Institut Saint-Luc Tournai, puis à l’anamorphose et aux très grands formats à l’école de La Cambre à Bruxelles. Adeptes de la méthode intuitive, leurs parallèles géographiques et culturels n’ont jamais eu raison d’une entente instinctive, scellée en cours de deuxième année au sein de l’école Camondo à Paris dont ils sont tous deux sortis diplômés en 1999. Persuadés qu’un projet se construit toujours selon deux points de vue, leur complémentarité signe l’individualité d’un design habité. “Parce qu’il n’y a pas de sujet sans forme ni de forme sans sujet, pas de couleur sans proportion et vice versa, nous considérons que toute forme signifie même si elle ne passe pas toujours en premier. Cela nous incite à jouer avant tout sur les lignes, afin qu’elles apparaissent quelque soit l’endroit où l’on se trouve. Aki fonctionne à l’instinct. Moi je sens plus les choses que je ne les explique. J’essaye d’ouvrir les portes. Plus impitoyable que moi, Aki vient pointer dans cet environnement, étant particulièrement forte quand il s’agit de les fermer, d’arrêter les idées”.


La culture de l’instant

De cette dualité profonde, les A+A Cooren ont longtemps tenu à distance toute forme de référence venant du Japon. Par crainte de la facilité ou d’être catalogués. Désormais assumées, ces racines sont aujourd’hui synchrones à leur quête d’évidences, de naturel et de subtilité. “Le design est une question de timing, de rencontres qui se font au bon moment. Aki – qui est bouddhiste – m’a sans doute en cela contaminé et transmis cette culture de l’instant, intrinsèquement liée au Japon où si une mauvaise chose arrive, c’est qu’il y a forcément une raison. Faire de beaux objets est agréable mais au final vers quoi on tend ? Le sujet de notre design n’est pas l’objet mais l’instant. En réfléchissant à la manière de nous confronter à la vie maintenant, de la percevoir et de l’apprécier à un certain moment, nous essayons de provoquer des accidents intelligents et de les inciter à vivre l’instant. Notre design tient en cela sur deux béquilles, l’outil et cette philosophie du naturel et de l’instant. Ce qui le rend souvent paradoxal car nous considérons qu’il n’est pas forcément ce que nous voyons mais bien plus ce que nous percevons”. Tous deux adeptes de l’In Situ, Aki et Arnaud Cooren ont décidé naturellement de basculer de l’art contemporain au design, en refusant de se regarder le nombril, de contempler les sujets de loin au lieu de s’y confronter. À la recherche du dialogue et du contact humain, ils sont venus de l’architecture intérieure de magasins à la problématique des luminaires par pur besoin, parce qu’ils ne trouvaient pas de quoi les satisfaire. “Parce qu’il émet, le luminaire convoque la poésie par son immatérialité. Particulièrement complexe, commencer par ce type d’objet fût salvateur. Au-delà de gérer son existence physique, la création d’un système lumineux requiert une réflexion sur la température, l’électronique, la sécurité, la diffusion et bien évidemment le facteur prix. Nous dessinons aujourd’hui la lumière avant d’imaginer l’objet. Sa forme découle directement de la lumière que l’on souhaite, et non l’inverse”. Force est de constater que ce parti-pris porte aujourd’hui ses fruits. Lisse comme un galet ramassé sur le bord de la rivière, la lampe de bureau “LED” – conçue en 2011 pour le fabricant japonais Yamagiwa Lighting – s’intègre naturellement dans une main, rendant aisé le réglage de la position de la lumière.

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Grâce à une technologie spéciale appliquée pour créer un éclairage uniforme avec une seule unité LED, l’objet distille son harmonie et sa familiarité dans l’espace d’un plateau de bureaux autant que dans une chambre privée. À la frontière entre le sombre et le clair, l’ombre et le diffuseur, les deux coques de la ligne “Borderline” (Vertigo Bird – 2010) se lient par des bandes velcro, laissant les bords des coques libres, rendant la lampe facile à entretenir. L’objet ne nécessite ni manuel ni tournevis quand il s’agit d’enlever l’ampoule. En version suspension, la coque intérieure blanche diffuse une lumière douce et confortable, tandis que la lumière indirecte émise par le haut permet à la lampe de flotter, prise par l’apesanteur en dessous du plafond.

La suspension « Borderline Long »pour Vertigo Bird, 2012, prolongement de la collection éditée en 2010

De leurs premières pièces signées pour Artemide à la pièce “Kokeshi” en bois d’érable ou blanc fini et inspiré par le jouet en bois traditionnel japonais (Vertigo Bird – 2012), chacun de leurs scénarios lumineux déclarent leurs usages en fonction de leur modularité. Toujours immatériels, ils portent en eux une obsession revendiquée par le duo : lorsque douceur et tension viennent se toucher pour au final cohabiter.

La lampe de table « Kokeshi » pour Vertigo Bird, 2012

La part cachée

“Nous n’avons jamais fait de prototype sans contexte. Pour avoir l’envie et l’énergie de produire un projet, nous avons besoin de quelqu’un avec qui faire équipe. Nous faisons ce métier pour la rencontre et le contact humain. Mais parce que nous cherchons sans cesse, cela nous arrive très souvent de défricher les choses trop tôt. Ce qui rend les situations caduques dans le cas de prospection car nous avons un gros soucis avec cette tendance du story-telling. Nous n’aimons pas raconter nos projets car si nous commençons à le faire, nous passons à côté des réactions instinctives. À force de travailler l’invisible, en laissant s’exprimer la nature intrinsèque des matériaux, nous apprécions de recueillir sans faux discours, les premières impressions. De ce fait, on entend souvent dire que notre travail est trop subtil. Or on ne connaît pas tout, on perçoit beaucoup plus qu’on ne pense. C’est justement sur ces interstices mystérieux vers lesquels nous aimons nous pencher car ils nous font vibrer. Subtilité versus mystère, notre souci n’est pas de tout contrôler. La perfection, c’est chiant. C’est tout sauf essentiel. Nous préférons la dissonance, quand cette dernière se transforme en harmonie. Nous essayons de travailler plus afin d’offrir, de générer des solutions encore plus justes. Nous faisons souvent référence à Mark Rothko, qui selon une démarche qui aurait pu être répulsive, a finalement donné naissance à des œuvres attractives, à présent entrées dans les mœurs. C’est tout ce qui n’est pas beau mais qui au contraire vibre qu’il faudrait essayer de ramener aujourd’hui dans le sujet”.

En challengeant les technologies, les savoir-faire manuels, Aki et Arnaud Cooren demeurent à part pour leur respect apporté aux matières, aux textures et à la qualité qui, mises au service de leurs expérimentations, tendent à servir tout le monde. Des veines du bois à l’impact pertinent d’une lumière, du marbre travaillé par capillarité à l’accomplissement née de l’observation, chacun de leurs objets traduit une discussion nourrissante plus qu’une exécution. L’attention apportée au soin, au choix et à la pertinence évite l’écueil de la gratuité. Défricheurs de techniques, leur intérêt ne les porte jamais vers l’infaisabilité. Et même si leurs idées provoquent des bouleversements souvent trop exigeants pour l’industrie, leur volonté de chercher des changements d’application concourent toujours à des fins applicables. À l’instar du tabouret “Void” conçu en 2011 pour Ymer & Malta, qui matériel ou anti-matière, invite à un voyage au cœur du marbre. D’une sobriété radicale, l’assise taillée dans un seul bloc de Carrare et créée à partir de la plus petite masse possible confronte le vide au vide, la présence et l’absence, silhouette fulgurante disponible en noir ou blanc.

Le tabouret « Void stool », édition limitée à huit exemplaires Ymer & Malta, 2011

En dérivé, en décalé

“Les designers sont devenus des sortes de nouveaux prédicateurs, des as de la communication. Le paradoxe entretenu depuis une dizaine d’années par le milieu réside en ce problème premier, puisque le design et le mobilier se sont laissés piéger par les règles du phénomène de mode. Un phénomène par ailleurs largement alimenté et relayé par la presse. Aujourd’hui le métier se résume plus à un rôle de communicateur que de véritable concepteur. Or la durée de vie et d’usage d’un objet n’est pas la même que celle d’un vêtement. De manière naïve et innocente, nous avons toujours essayé de travailler sur le long terme, sur des objets que l’on changerait de moins en moins. Cette façon de penser induite par un désir de rétention face aux effets de la surconsommation est aujourd’hui un autre phénomène de mode. Un phénomène qui nous a rattrapé, sans le vouloir. Mais ce n’est pas si mal si nous sommes enfin en phase avec une forme de besoin, de prise de conscience liée à l’air du temps”. Défini derechef comme multi-monomaniaque, la paire A+A Cooren n’en demeure pas moins multidisciplinaire. Du showroom Tai Ping de Saint-Germain-des-Prés à l’architecture intérieure du magasin Shiseido à Paris en passant par la scénographie de l’exposition presse itinérante pour Chanel Haute Joaillerie, leurs projets à la fois industriels et artisanaux ont tous pour ligne directrice, une recherche permanente de simplicité de fabrication pour le fabricant et de simplicité d’usage pour le destinataire final. Preuve s’il en fallait, les pièces de mobilier de la collection réalisée à l’invitation de Sam Baron et signée pour La Redoute en 2011 s’adressent au plus grand nombre, sans faire l’impasse sur la conceptualité. Avec son plateau profilé en MDF laqué blanc vernis polyuréthane, l’étagère modulable s’utilise seule ou par empilement, multi-usage comme meuble de télévision, bibliothèque ou simple séparation. En multiplis de bouleau naturel recouvert de stratifié blanc haute résistance, les versions console murale et table s’inscrivent dans l’espace comme des griffes délicates et fines, posées sur un piétement en tube d’acier profilé en Y. Sans déroger à une haute exigence en terme d’exécution, l’access prime time du design demeure intelligent. Et parfaitement stylé, même pratiqué à prix plancher.

« Modular Storage », collection Sam baron & Firends, printemps/été 2013 pour La Redoute

En phase de devenir

“C’est la première fois avec Sèvres qu’on nous autorise enfin à produire de la couleur. Généralement, nous entendons que la couleur ne peut pas se vendre. La couleur passe visiblement mieux en presse qu’auprès des consommateurs. C’est certes un piège difficile à marier avec autre chose. Mais au même titre que les matériaux naturels, le bois, le liège… la couleur revient aujourd’hui en force et est d’actualité. Face aux pertes de repères constantes dans nos sociétés, les utilisateurs éprouvent ce besoin de se raccrocher à ce qui incarne le vrai. L’économie est tellement instable que l’Europe découvre avec effroi qu’elle deviendra peut être le tiers-monde de demain. À l’image de cette société, les designers renouent avec l’essentiel. Il faut que l’on apprenne ce que l’on a acquis, et le mettre en valeur pour faire en sorte de devenir fournisseur”. À l’inverse de l’esthétique White Cube présente dans les galeries actuelles, Aki et Arnaud Cooren développent des structures d’exposition qui permettront à Sèvres-Cité de la Céramique de présenter quatre siècles de création à travers une sélection de cent pièces.

L’aménagement de la galerie Sèvres-Cité de la Céramique à Paris, 2013

Présenté en septembre 2013, ce principe scénographique ressemble à la synthèse de leurs aspirations. Directement déclinés des tables gigognes, ces systèmes de présentation visent à créer le trouble utile à travers lequel chaque œuvre va vivre. Afin de provoquer une évasion verticale au sein d’une pièce carrée, leur proposition s’offre enfin la dynamique de la couleur. Comme vaporisée à la manière d’un dégradé, la couleur retenue reprend le jaune caractéristique de la longueur d’onde surgissant le matin en Asie. Ce jaune typique et énergique, qui juste après les variations de rouges et de oranges du lever du soleil, intervient comme une injection. Dans la lignée du designer japonais Sori Yanagi, les A+A Cooren surfent ainsi sur toutes les disciplines, en appliquant inconsciemment mais très sûrement le motto de leur maître absolu : “La beauté vraie n’est pas faite ; elle naît naturellement”.

Propos recueillis par Yann Siliec en 2013 et mis en ligne
La commode « Yabane » pour Walnutsgroove, 2011
La suspension « Borderline Long »pour Vertigo Bird, 2012, prolongement de la collection éditée en 2010
L’aménagement de la galerie Sèvres-Cité de la Céramique à Paris, 2013
La suspension « Hippo » pour Vertigo Bird, 2011
Le Centre d’Evaluation des Techniques et Produits Capillaires (CEPTC) de L’Oréal à Saint-Ouen, 2011
La lampe de table « Kokeshi » pour Vertigo Bird, 2012
Les appliques murales « Hikari » et « Nami » pour Metalarte, 2008 et « Square » pour Artemide, 2006
La lampe à poser « Hippo » pour Vertigo Bird et le tabouret « Torii » développé en collaboration avec Podpora MSAA, 2011
Aki et Arnaud Cooren dans leur atelier à Paris, mars 2013 © Marie Clavier
La table, le banc et le tabouret de la collection « W-MB » (Wood Metal Band) pour CFOC
« Modular Storage », collection Sam baron & Firends, printemps/été 2013 pour La Redoute
Le tabouret « Void stool », édition limitée à huit exemplaires Ymer & Malta, 2011
« Orbit spot », édition limitée à huit exemplaires Ymer & Malta, 2011
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