Achille Castiglioni

En 2018 la communauté du design fêtera le 100ème anniversaire de la naissance d’Achille Castiglioni. L’occasion de relire le portrait réalisé en avril 1989 par Sophie Anargyros pour le 23ème numéro d’Intramuros. En 32 ans, Intramuros a rencontré les plus grands designers de la profession et a fait émerger les plus jeunes et prometteurs en leur donnant une visibilité toute légitime. Chaque semaine la rédaction a décidé de vous faire découvrir ou redécouvrir des entretiens devenus cultes…

Attentif et curieux de tout, l’esprit constamment en éveil, Achille Castiglioni ne cesse d’étudier les temps modernes et de réfléchir à leur incidence sur l’objet, sans jamais perdre de cette acuité observatrice, garante de la « modernité » de sa pensée. « La modernité, dit-il, ne réside pas dans le style, qui n’en est qu’un effet, mais dans l’observation de l’homme et la découverte de la nouvelle réalité de ses besoins, qui changent avec l’époque. » Invité par le Centre de Création Industrielle à Beaubourg, à concevoir la scénographie de l’exposition « Culture de l’objet design, arts plastiques, architecture », Achille Castiglioni sera présent chez Flos Arteluce à l’occasion du prochain Designers’Saturday.

Né à Milan en 1918, diplômé d’architecture au Politecnico de Milan en 44, Achille Castiglioni est l’une des  figures marquantes du « design italien » dont il est l’un des principaux protagonistes depuis presque cinquante ans. Professeur depuis 1969, il enseigne aujourd’hui au Politecnico de Milan dans le département de design industriel et d’architecture intérieure tout en continuant ses recherches expérimentales à travers des expositions et ses activités de designer chez Flos, Alessi, Zanotta, Danese, Driade, Ideal Standard … Et sans doute parce que sa philosophie de l’objet s’attache depuis toujours à l’idée, au plaisir de la découverte et de l’invention, plus qu’à la forme comme  finalité, il n’a jamais cessé d’occuper, d’une manière à la fois malicieuse et détachée, le devant de la scène.

La fonction : une donnée à découvrir

La fonction d’un objet est loin d’être définie a priori. Elle est au contraire le premier critère à établir, car dans l’élaboration d’un objet, qu’il soit de facture industrielle ou artisanale, cœxistent différents aspects – pratiques, techniques, économiques, publicitaires – dont il est nécessaire de connaître la priorité. Dans un environnement en perpétuelle mutation, en constante gestation, comment la fonction pourrait-elle rester inchangée ? »

La petite cuillère à mayonnaise

Achille Castiglioni illustre ce propos avec l’exemple de la petite cuillère à mayonnaise « Kraft » qui n’avait d’autre vocation que publicitaire. Sa fonction principale est donc de faire connaître la marque. Destiné à retenir l’attention du consommateur, le dessin pouvait en être tout à  fait étrange ou spectaculaire. Mais selon une démarche qui lui est chère, Achille Castiglioni a préféré distinguer la cuillère Kraft de n’importe quelle petite cuillère par la parfaite adéquation de l’objet du geste. Etudiée en fonction des dimensions exactes du pot, elle est asymétrique, le bord droit adhérant à la paroi intérieure du récipient, tandis que la pointe de la cuillère comme la partie haute de la palette épousent l’arrondi du bocal. Le manche plat permet de graver le nom de la marque et la profondeur de la cuillère espère une consommation accrue de la précieuse denrée. « Ici, le  fait que cette cuillère racle par parfaitement le pot de mayonnaise devient le plus important, parce que Kraft, en 62, n’était pas la seule maison à offrir une petite cuillère en accompagnement de son produit, mais la seule qui en ait augmenté la valeur d’usage. »

La petit cuillère à mayonnaise

« Une prothèse complémentaire au travail de Dieu »

« L’affection qu’éprouve l’utilisateur pour l’objet quotidien, par exemple ce petit tabouret à un pied unique dont se servent les trayeurs de vaches, vient de ce que l’objet est une prothèse complémentaire au travail de Dieu », dit Achille Castiglioni, proche du discours d’Andrea Branzi avec les objets «animaux domestiques », mais d’une autre manière : « Il y a une relation de curiosité réciproque entre l’utilisateur et l’objet, un rapport de complicité né d’un usage apprivoisé et même une certaine affection. Cette partie invisible et irrationnelle de l’objet, nous l’avons mise en scène en 57 lors d’une exposition où nous voulions mettre en évidence la réalité hétéroclite de la vie quotidienne face à l’obsession du «meuble coordonné ».

« Sella » pour Zanotta

La forme

Mais loin du dogme rationaliste forme-fonction, Achille Castiglioni en voulant réinventer les fonctions s’interroge sur la forme : « La forme n’est pas une idée préconçue qui préexiste à l’objet, comme dans une démarche artistique. La forme, tout en étant une phase essentielle du projet, n’en est pas le but, sauf si cela a été défini comme le critère prioritaire. Il y a en revanche un constant dialogue entre toutes les contraintes imposées par la matérialité de l’objet – contraintes choisies, définies en fonction de certains buts à atteindre, économiques, publicitaires, fonctionnels, contraintes encore modifiées à chaque phase du projet – et la forme. Mais pour moi, la forme n’est pas une performance. »

Le siège pour s’asseoir avec élégance

Autre exemple d’une fonction déterminée par l’époque et l’environnement : le siège «Primate» édité en 70 par Zanotta. Achille Castiglioni l’a dessiné en « réaction » à un  fauteuil de Tobia Scarpa produit par Cassina, « un  fauteuil très intelligent mais qui prenait énormément de place », dit­ il. «Face à cette tendance du design, j’ai conçu un siège qui occupait peu d’espace et qui répondait aux façons non conformistes de s’asseoir de l’époque et même à l’influence orientale. C’est intéressant de suivre ces modifications des comportements. Et c’était aussi un souvenir d’enfance, quand pour  faire mes devoirs, je m’asseyais à genoux sur une chaise et que je coinçais un oreiller pour être plus à l’aise. Et puis c’est un siège qui oblige à s’asseoir avec une certaine élégance. Mais tout le problème d’un meuble qui exprime son propre temps est qu’il ne soit pas daté. C’est pourquoi je préfère privilégier l’intelligence d’un objet et sa juste expression. »

Le modèle « Primate » pour Zanotta

Le re-design

Une autre démarche d’Achille Castiglioni illustre le même principe à contrario : le re-design. Il s’agit de sa conviction que certains objets usuels ont une modernité naturelle que les changements de temps ont simplement rendue caduque, pour des raisons de production par exemple. Les réadapter à de nouvelles conditions de fabrication, en changer par exemple le matériau, sans la moindre intervention stylistique, suffit à leur redonner vie. Ce passionnant travail d’observation sur des objets simples, cette modestie d’intervention et ce plaisir de«l’utilité retrouvée» d’une chaise, d’un outil, d’un mécanisme inventé longtemps avant, reflète parfaitement l’esprit dans lequel Achille Castiglioni travaille.

Le téléphone 

Archéologie de l’objet ordinaire

A l’occasion de ses cours de design industriel Achille Castiglioni a rassemblé un certain nombre d’objets anonymes, « objets de droguerie » dit­ il,  regroupés apparemment sous le même registre, comme les ciseaux, dont chacun est différencié de l’autre par une infime modification de sa forme, expression d’une différence de  fonction : ciseaux pour couper le tissu, le papier, pour tailler les rosiers, la moustache… Ici, ce n’est plus le « style » de l’objet qui renseigne sur l’époque à laquelle il a été produit, mais sa fonction, traduite par une forme améliorée par des siècles d’usage. Achille Castiglioni commente une paire de snow-boots américains : «réalisés dans un caoutchouc lisse, noir, magnifique et qui met également en évidence la trace du moulage, mémoire de son procédé de fabrication, tandis que ces chaussons suisses en feutre, chaussés par dessus les souliers, au lieu de rejeter l’eau, l’absorbent ».

Histoire d’un escalier

« Ainsi j’observais qu’un escalier est un endroit agréable pour s’asseoir et qu’il offre une infinité de positions différentes. Je suis donc parti de la forme d’un escalier pour aboutir à un «objet», à la fois siège et table, qui garde le souvenir de ce geste de s’asseoir sur une marche d’escalier tout en posant ses affaires sur une autre marche par exemple, ou de converser avec quelqu’un qui s’est installé sur la marche au-dessus. Mais tout le travail a été un travail de simplification de la forme pour aboutir à simplement deux marches, munies de deux poignées – qui pivotent autour d’un axe, pas trop encombrantes, d’un poids acceptable…».

Le modèle « Basello » pour Zanotta

Dessin et volume

«Dans l’élaboration d’un projet, je privilégie la maquette par rapport au dessin. J’éprouve à chaque fois la réalité du projet, de l’idée quand elle rencontre la matière. Je ne me laisse pas influencer par le dessin. »

Prolifération des formes, des modes

«Aujourd’hui où l’on assiste à une prolifération des formes et des références, l’objet est plus souvent le fruit d’une pensée en deux dimensions, d’un dessin, que d’un volume. L’objet contemporain semble vouloir cesser de s’interroger sur la fonction au profit du seul symbole. L’objet devient sa propre métaphore. Il devient artistique. Personnellement, ce qui me divertit, c’est le design et tout son cortège de contraintes structurantes. Aujourd’hui, je pense qu’il manque une complicité entre le producteur et le designer. La créativité n’est pas l’apanage du design. Il y a de la créativité dans la technique, dans l’innovation industrielle comme dans le geste artisanal, dans le processus de production et dans la distribution. Une vraie « projetation » de design est le  fruit d’une étroite collaboration collective. »

Design global

Mais il n’y a de fatalité ni à la forme ni à la fonction. Dans le cadre de certaines contraintes, tout reste à inventer. Dans son introduction à l’ouvrage consacré à Achille Castiglioni (éditions Electa – Centre Georges Pompidou), Vittorio Gregotti décrit ce «projet intégral » : « Un projet élaboré en liaison étroite avec les structures de la production, un projet qui remet en cause l’ordre interne du système technique, la disposition respective des composants, un projet qui reconsidère les nouvelles techniques de fabrication et ce que permettent des matériaux possibles, qui réélabore la valeur d’usage de l’objet. »

 On est en Italie

On est en Italie, et la conception d’un lit d’hôpital (73 – production Omsa), d’un siège de voiture (73 – prototype B & B) ou d’appareils sanitaires pour constructions industrialisées (77 – Production Ideal Standard) n’enferme pas Achille Castiglioni dans cette mauvaise humeur du «designer industriel»  français qui pour rien au monde ne se mettrait à dessiner pour XO ou la galerie Néotù. Et cette capacité toute italienne de travailler pour de très grandes séries industrielles aussi bien que pour Alessi ou Danese témoigne de cette liberté, de cette légèreté, de cette humour enfin qui n’enlève rien, ni à la qualité de pensée, ni à la qualité de sentiment. Car l’art d’Achille Castiglioni semble résider dans ce paradoxe : communiquer un sentiment par le biais de la pensée inscrite dans l’objet plus que dans l’expressivité de sa forme. Et si cette « recherche de la forme minimale comme économie aussi bien technique qu’expressive » s’applique à certains objets, il n’y a jamais rien de dogmatique dans sa démarche, qui n’élabore pas des théories – additions de certitudes – mais au contraire met en œuvre une constante remise en cause. Ainsi, Achille Castiglioni qui ne se reconnait pas dans tout le mouvement auguré en Italie par Alchimia et Memphis, le regarde comme de toute façon significatif, parce qu’il ne renie rien de ce qui existe, ou émerge, et regarde tout avec la même curiosité.

Le tabouret « Mezzadro » pour Zanotta

 Expositions : lieux d’expérience

En revanche, si Achille Castiglioni respecte les règles qu’il s’est lui-même fixées – et qui comportent aussi la découverte et l’invention- lorsqu’il travail sur un projet « réel », les expositions sont pour lui l’occasion de mettre en œuvre et en action toutes sortes d’hypothèses, y compris dans le domaine figuratif, parce qu’elles mettent l’objet dans un espace d’expérimentation en relation directe avec le public qui, lui, représente la vrai finalité du projet.

La lumière : transition entre objet et espace

« Parce que seule la lumière définit l’existence subjective du sujet», elle est par élection terrain de recherche. Et ce sont spécifiquement les qualités d’artificialité de la lumière qui intéressent Achille Castiglioni, dans la mesure où elles permettent de modifier la qualité de l’espace et la perception des objets » dans un espace qui devient proprement scénique, dérivé des cadrages du cinéma ou de la photo. » Qu’il s’agisse de l’objet industriel ou de la recherche pure, et au-delà de la plus grande rigueur conceptuelle et technique, ce que transmet le dis­ cours d’Achille Castiglioni est paradoxalement une impression de liberté, liberté de penser, de rire, d’inventer.

La lampe « Taraxacum » pour Flos
Sophie Anargyros pour Intramuros en avril 1989 et mise en ligne
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