Ionna Vautrin, design ludique et poétique
01/03/2012
Ionna Vautrin, design ludique et poétique

Ludique autant que poétique, le design distillé par Ionna Vautrin –pour Foscarini, Moustache, Kvadrat– ressemble à une marelle géante.

L’univers de Ionna Février 2011, Place Sainte-Marthe : Dans son studio avec vue sur le zinc de Paris, Ionna Vautrin se remet de la tempête Maison & Objet, tentant d’économiser son souffle avant l’ouragan Milanais. Déjà un an que la turbine tourne à plein. Que le bec des cigales claque sur ses créations. Rien ne saurait pour autant défier son énergie, sa candeur ni sa spontanéité. Designer star de l’année, elle préfère faire des ronds dans l’eau, souffler des bulles dans l’air, concevoir en toute impunité. Forcé d’admettre les faits : elle crée comme elle respire. “J’ai toujours été dans la rondeur. Sans doute parce que j’ai pratiqué la poterie pendant quinze ans mais également parce que j’aime travailler les formes libres. Ce lexique de la rondeur, généreux, maternel, correspond à un registre très personnel. Une volonté plus ou moins consciente de créer en opposition à une esthétique ambiante presque toujours dure, droite, rigide, angulaire qui règne depuis un bon moment. Par les temps qui courent et au-delà de leurs effets rassurants, les formes douces et rondes relèvent d’un véritable défi, d’un potentiel challenge pour l’industrie. Ce qui est réalisable en plastique ou en porcelaine ne l’est pas forcément selon d’autres matériaux”.

Corbeille à fruits “Ô”, une famille d’accessoires en terre cuite pour Moustache (2011)

Née en France en 1979, diplômée de l’école de design Nantes Atlantique en 2002, Ionna Vautrin pratique depuis 2011 le design en solo, peaufinant sa propre grammaire, inspirée par le vocabulaire de ses propres pairs. Sans nostalgie aucune, la généalogie, les souvenirs se retrouvent partout. De ses racines hispano-bretonnes aux films de la Nouvelle Vague, de son adoration pour Hector Guimard à sa fascination pour l’Art Nouveau, ses formes libres se nourrissent des charmes et mystères de la nature. En perpétuelle évolution. “Aujourd’hui, tout se ressemble un peu. Il est donc extrêmement difficile de trouver son propre univers. Qu’il s’agisse de la méthode de travail, du registre formel ou de la manière d’aborder le projet, toutes mes expériences antérieures m’ont indéniablement influencé. J’ai pourtant l’impression de m’éloigner petit à petit du champ de références esthétiques des autres. Je compare toujours l’affranchissement créatif à une rupture amoureuse : lorsque l’on quitte quelqu’un, on se met à y penser tout le temps, puis un peu moins, jusqu’à tourner la page. Personne n’est irremplaçable”.

Les suspensions “Chouchin”, une réinterprétation de la traditionnelle lanterne japonaise porte-bonheur, Foscarini (2011)

Premières expériences industriellesDe son sujet de diplôme interrogeant la notion de vêtements pour femmes enceintes jusqu’aux cinq ans passés aux côtés des frères Bouroullec, Ionna Vautrin reconnait pourtant une certaine filiation. Embauchée par Camper aux Baléares dès sa sortie de l’école, elle se met à dessiner durant un an des collections de chaussures alliant la dimension créative à la frénésie commerciale du rythme des saisons. Issue d’une recherche basée sur l’idée d’une chaussure naturelle et écologique, sa paire de “Palm Shoes” tissée de feuilles de palmiers lui vaut des lauriers. “Au contact des designers, des stylistes, des ingénieurs et des patronnistes, cette première expérience m’a procuré une vraie liberté. Camper n’a certes rien à voir avec Apple mais la base est la même. La création est à la source du commercial, sans pour autant que le marketing prenne le pas. Malheureusement, venant de finir mes études, j’aspirais à plus de mouvement autour de moi. Tout en voulant sortir du carcan du stylisme, j’ai eu le sentiment de passer à côté de ma véritable vocation, de l’apprentissage de la 3D aux objets les plus durs. Et puis je dois avouer que Majorque est mieux pour finir que pour commencer”.

“Palm Shoes”, une paire de chaussures en feuilles de palmiers tissées, Camper

Suivront deux années Milanaise dans l’agence de George J. Sowden (ancien du groupe Memphis), auprès duquel elle plonge dans l’archi-technique et la grosse industrie de la conception de produits électroménagers pour Moulinex et Téfal. Rentrée à Paris pour travailler chez Cent Degrés, “une agence de design presse-citron”, elle découvre l’univers de la cosmétique et du flaconnage parfum, objets bourrés de contraintes en terme de prix, de données marketing, d’émotions. 2005-2010 : parenthèse enchantée. Elle rejoint l’agence d’Erwan et Ronan Bouroullec, collabore avec leurs clients italiens, Alessi, Kartell, Magis et Vitra. “J’ai enfin eu l’opportunité de travailler sur des projets nouveaux, sur des chaises, du mobilier ainsi que sur des projets particuliers pour la galerie Kréo. Erwan et Ronan sont des gens très minutieux, proches du détail.Travailler avec eux ressemble à une sorte de morphing permanent.On dégrossit, on reconstruit, travaillant un peu à l’ancienne, tout en injectant simultanément tous les outils contemporains actuels, de la 3D à la maquette échelle 1. Les projets qui durent cinq ans ne sont pas forcément dans mon caractère. J’ai toujours l’impression que l’œil, lorsqu’il regarde un objet trop longtemps, n’est plus assez frais au final pour voir avec évidence ce qui ne va pas. Mais lorsqu’on a la chance de vivre une collaboration aussi intelligente et fructueuse, on retient naturellement ce que l’on aime et on annule ce qui ne nous parle pas”.

Aménagement intérieur d’un container dans la cité universitaire du Havre

Créations en soloArmée jusqu’aux dents par ses multiples expériences, Ionna Vautrin n’aura pas attendu de se voir consacrer par le Grand Prix de la Création de la Ville de Paris (2010) pour se lancer en solo. Signé en 2004 pour Industreal, “Pour Ma Retraite” s’inspire des tirelires espagnoles, tournées en terre-cuite que l’on casse à la fin. À l’origine conçue en prototypage rapide, réalisée en porcelaine entièrement fermée, l’objet une fois rempli de ses économies se rompt simplement grâce à son ouverture prédécoupée. Famille de centres de tables en porcelaine avec leur napperon intégré rappelant les intérieurs, les bols et les napperons de ses propres grands-mères, “Jeannette & Jacquette” annonce la dimension d’un travail toujours sur le fil entre l’abstraction et la narration (Industreal – 2004). Dans le même esprit et pour le même éditeur, le projet “Panier Percé” signé en collaboration avec Guillaume Delvigne répond à la volonté de produire des objets abordables. Pensé à l’image d’une toile de canevas criblée de trous, il devient support de broderie sous la forme d’un bol. Poussée à ses extrêmes, la porcelaine s’apparente presque à du plastique par sa suprême finesse. À travers l’idée de réinterpréter de vieux objets afin que chaque personne s’identifie, retrouve à travers son esthétique ou sa fonction une part d’imaginaire qui lui est familière, Ionna Vautrin accorde toujours de l’importance au capital sympathie de l’objet. Toucher la corde sensible, l’émotion du futur utilisateur permet à ce dernier de s’approprier l’objet. Tout en convoquant ses souvenirs, en demeurant surpris.

“Rombas” en collaboration avec Guillaume Delvigne, une série de vases en porcelaine et verre pour Industreal

Paysages singuliers“Nous sommes aujourd’hui très casaniers dans les villes. De ce fait, j’apprécie l’idée d’insuffler de l’air dans le monde urbain. Je pars souvent de cette idée de récupérer des architectures conçues pour l’extérieur et de les transposer à l’intérieur. Ceci induit un jeu sur les échelles et les réinterprétations, tout en interrogeant le lien entre la nature et le monde construit. Je ne suis pas quelqu’un de conceptuel. Je crée de manière spontanée, en prenant les idées comme elles viennent. J’ai toujours un mal fou à dire pourquoi, à expliciter le concept ou le pourquoi de mes intentions. À ce titre, mettre un nom sur un objet relève du véritable supplice. Je les trouve souvent de manière didactique, en injectant autant de clins d’œil et d’humour que je peux”. Fascinée par les grands paysages industriels hideux que Bernd et Hilla Becher savent transformer en paysages poétiques, Ionna Vautrin signe la série “Donges” (Industreal – 2008, en collaboration avec Guillaume Delvigne). Selon un assemblage de cloches et de vases en verre posés sur des socles en porcelaine, ces microarchitectures domestiques s’inspirent des paysages de raffineries de pétrole. Du “Préau Lumineux” (rappelant les abris sous lesquels nous nous réfugions à l’école, enfant, Tools Galerie – 2009) aux sculptures lumineuses à abat-jour en polycarbonate intitulées “Moaïs” et inspirées des monolithes sculptés à même la roche qui bordent l’île de Pâques (Tools Galerie – 2011), l’aérien côtoie le monumental, les habitacles lumineux prennent des formes quasi humaines. Les exo structures se transforment en forêts magiques. Le design rejoint alors la statuaire, et l’objet la sculpture.

La série “Donges” réalisée en collaboration avec Guillaume Delvigne pour Industreal

Design pour tousVéritable tube, la petite “Binic” marque le vrai tournant d’une carrière à peine débutée. Vendue par containers entiers, publiée aux quatre coins du monde, le luminaire entrée de gamme conçue pour Foscarini a inondé le marché. Inspirée de l’univers marin, cette petite lampe à l’allure des manches à air arpentant les ponts des bateaux projette une lumière circonscrite vers le bas comme un phare privé. Depuis son pied conique trône une grande tête arrondie semblant défier les forces de gravité. Déclinée dans de nombreux coloris, jouet sacré ou forme épure, masque Jedi flamboyant ou moine perdu dans l’austérité de son monastère, l’objet possède l’efficacité redoutable d’une future icône. À chacun de projeter ses fantasmes, de libérer son imaginaire. Parfaitement aboutie, pratiquement intouchée depuis son design initial en octobre 2009 jusqu’à son édition en octobre 2010, “Binic” résume à elle toute seule l’essence de la philosophie Vautrin. “J’aime perdre l’emprise de l’objet. Cela correspond à mon désir de projets moins figés, qui échappent à tout débat intellectuel par le simple charme de leur proximité. Ce premier projet signé pour Foscarini m’a ouvert les yeux sur ce que je souhaite faire plus tard. À savoir, des projets pensés pour tout le monde, accessibles, le plus démocratique possible. Onirique ou poétique, mon coup de crayon se plie à l’interprétation des choses. Un projet, aussi bon qu’il puisse être, peut parfois se révéler gâché par le choix d’une mauvaise couleur. La couleur apporte de l’âme, participe à la gaîté, à l’enthousiasme d’un projet, et notamment lorsqu’il s’agit d’objets conçus en plastique. La sensibilité à la couleur tout comme la sensibilité aux formes induit la complétude de l’objet final”.

La “Binic” pour Foscarini, inspirée de l’univers marin

Depuis la marée noire “Binic”, les projets se succèdent et pleuvent. Les suspensions “Chouchin” réinterprètent en verre soufflée colorée la traditionnelle lanterne japonaise porte-bonheur (Foscarini – 2011). Composée d’un vase, d’une carafe et d’une corbeille, la famille d’accessoires en terre cuite “Ô” s’inspire des mâts à sel breton (Moustache – 2011). Intrigant, comme si il vous jetait un mauvais œil, le miroir bombé “Cyclope” repose sur un pied conique en terre cuite comme la statue d’un personnage observant son environnement (Moustache – 2011). En préparation pour Milan 2012, ses deux projets d’objets personnifiés interrogent le monde industriel sans se prendre au sérieux. Dans le cadre de l’exposition Kvadrat mettant à l’honneur le tissu Hallingdal, trois grosses peluches de un mètre de haut prendront vie sous la forme d’un panda, d’un toucan, d’une baleine, incarnés par un jeu de coussins déguisés selon le principe de différents masques. Développés pour Corian®, la table “Baobab” et le mobile “Mouette” mettront en exergue les notions d’assemblages, de souplesse et d’articulation du matériau aux possibles infinis. De la “Forêt Illuminée” composée d’un cocon lumineux arborant deux troncs de bois (Super-ette – 2011) à une gamme de photophores et accessoires de cheminée en développement pour Forestier (2012), Ionna Vautrin ne cesse de dessiner. Du croquis le plus brut jusqu’aux 3D les plus léchées. Sans jamais oublier de parsemer chaque cimaise d’un chat noir et d’une paire de binocle, ses deux modulors préférés. L’histoire, toujours l’histoire reste à raconter.


Yann Siliec

“Paddle”, une série d’accessoires de salle de bains en bois composée de miroirs, tablettes, porte-serviette, porte-manteau et peigne © Beppe brancato
La fabrication du luminaire “Chouchin” en verre soufflé coloré © Massimo Gardone
“Forêt illuminée”, un nuage lumineux sur deux troncs en bois, Super-ette (2011) © Gabriel de Vienne
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Doshi Levien, rites de passage
02/01/2012
Doshi Levien, rites de passage

À la croisée des chemins entre la technologie, l’artisanat, l’histoire et le dessin industriel, Nipa Doshi et Jonathan Levien font fi depuis dix ans de tout esprit de frontières.

Ensemble, séparément Columbia Road, Novembre 2011 : À la lueur des matins blêmes, l’âme de l’East London se révèle telle qu’elle est, colorée en patchwork sur sa monochromie de briques, savamment bricolée, étirée entre un patrimoine affiché et cette nécessité de tout remettre à plat. À l’image de cette scène émergente, le Doshi Levien Design Office incarne plus que nul autre ce mariage des contraires, ce miracle de mélanges des genres. À sa tête, un séduisant couple insolite carbure au Darjeeling Express. Nés respectivement à Bombay en 1971 et à Elgin (Écosse) en 1972, Nipa Doshi et Jonathan Levien ont transformé leur rencontre au Royal College of Art de Londres en association. “Dans le cadre de nos études, nous avons eu la chance, la liberté de construire une relation critique entre étudiants. Cette relation, cette nature critique demeure aujourd’hui la base de toutes nos réflexions”. Post-diplôme, ils tracent chacun leur route, séparément. Jonathan rejoint le studio de Ross Lovegrove, jongle entre un projet de coutellerie et le dessin de la cabine 1st Class conçue pour Japan Airlines. Il y apprendra comment accepter un design pensé sans catégorie, mais également comment communiquer, rendre intelligible ses idées. De retour en Inde, Nipa poursuit sa démarche en travaillant de manière rapprochée avec des artisans. L’Europe lui manque, le design à Bombay ne bénéficie pas encore du potentiel industriel qui lui permettrait de développer ses idées. En pleine période de doutes, elle rallie Londres, réalise des dessins techniques pour la fine fleur de la scène émergente (Matthew Hilton, Terence Woodgate) avant d’intégrer l’agence de l’architecte David Chipperfield. Soutenue par Jasper Morrison qui lui conseille de se lancer et de développer ses propres sujets, le déclic se produira lors d’un dîner en Inde en compagnie de Tom Dixon. Alors Directeur Artistique de l’enseigne Habitat, Dixon commande à Jonathan son premier objet personnel. Tous les deux prennent le risque de tout quitter : “Le moment était venu pour nous d’être et de travailler ensemble”. Depuis l’an 2000, leurs influences, leurs différences demeurent, se nourrissant les unes des autres par souci et désir de tendre à la perfection.

Jonathan Levien et Nipa Doshi dans leur atelier de la Columbia Road à Londres

Come together Ils s’appuient l’un sur l’autre pour mieux bâtir leur monde. Nipa, intarissable en mots, Jonathan, usant du savant mélange entre silences et fulgurances. De concert, leur approche dessine petit à petit des paysages, des horizons, de la proximité et du lointain, qui mis ensemble, soulignent les contraires et les fusions. Dixit Nipa: “J’ai grandi en Inde, pays où le design n’a pas la même définition, où le design relève du rituel, de la manière dont sont faites les choses. Depuis mes études au National Institute of Design d’Ahmedabad et avant de rejoindre Londres en 1995, cette discipline telle que je l’ai abordée n’a jamais été académique. Aujourd’hui encore, j’accorde beaucoup d’importance à l’action plus qu’au produit, à la façon de faire un lit, de dresser une table, de mélanger graphisme, textiles et technologie au sein d’un même projet”. Dixit Jonathan : “Questionné par la raison de l’objet et craignant de devenir bûcheron, j’ai décidé d’étudier le design après avoir pratiqué l’ébénisterie pendant deux ans. Cette base solide et saine ne cesse toutefois de me servir. Au-delà de couper du bois à la perfection, mon appréhension et ma connaissance des matériaux, de leur appréciation physique et de leur aspect tactile me permettent aujourd’hui d’associer mon savoir-faire au sens”. Aujourd’hui encore, Nipa avoue que Jonathan l’aide à canaliser son foisonnement d’idée. Il l’épaule pour leur donner forme.

Nipa Doshi et Jonathan Levien dans leur atelier à Londres © Richard Dumas pour Intramuros

Le faire et le dire Elle cherche encore confiance, trouve le minimalisme et le monochrome ennuyeux. Il ne cesse de faire des maquettes, des prototypes, des sculptures car “Le Faire” est une part essentielle du projet. Dixit Nipa : “Nous avançons dans deux mondes différents, ce qui est encore vrai aujourd’hui, même si nous travaillons main dans la main. Jonathan trouve toujours une solution pour réaliser les choses, pour projeter les idées en 3D. Ma vision est beaucoup plus bidimensionnelle. Pour moi, passer de l’idée à l’identité d’un produit relève toujours d’un véritable casse-tête”. Dixit Jonathan : “Nous développons des concepts individuellement jusqu’au moment fatidique où l’un s’invite dans le processus de l’autre. Après dix années de travail conjoint, le plus dur est de sortir de la boîte dans laquelle les autres ont tenté de nous cloisonner, dès que nous avons rencontré un semblant de succès”. À la fois romantique et mélancolique, narrative et pourtant abstraite, il ne leur aura pas fallu attendre longtemps pour que leur approche cosmopolite et métissée se voit couronnée par l’approbation et suscite l’intérêt quasi instinctif de Patrizia Moroso. “Il faut savoir que la pratique du Design relève avant tout du fait de dépendre entièrement de l’intelligence des clients, des entreprises qui vous passent commande. C’est un fait absolument essentiel. Nous avons eu beaucoup de chance à ce niveau là. À l’instar de Patrizia Moroso, les éditeurs et les industriels italiens savent exactement ce qu’ils veulent. Ils ont la confiance de prendre des risques, d’essayer, de sentir les choses, d’expérimenter”.

“Paper Planes”, fauteuils avec structure métallique, mousse de polyuréthane et revêtement Kvadrat avec cristaux Swarovski incrustés pour Moroso

Challenger la notion même de modernité En s’interrogeant sur la manière dont un industriel peut influencer l’environnement domestique, le Doshi Levien Design Office donne naissance à diverses pièces de mobilier où le raffinement des détails vient servir une abstraction non feinte des structures. Du travail d’extrême finesse mené sur les paires de chaussures John Lobb aux fauteuils asymétriques “Paper Plane” revisitant la trame du papier millimétré des scientifiques, les formes chaleureuses et anecdotiques décomplexent le contexte mathématique des choses. Exemples : Moroso – 2007, le lit de repos “Charpoy” s’inspire d’une célèbre photo d’Henri Cartier-Bresson et revisite l’ambiance feutrée des salons luxueux des Maharajas. Moroso – 2008, les sofas “My Beautiful Backside” s’articulent autour de grands coussins servant de dossier à la structure. Réalisés avec des tissus indiens brodés à la main, ces coussins font référence à ceux sur lesquels s’allongent les princesses du récit épique du Mahabharata. Dévoilée à Milan 2011 et réalisée une nouvelle fois pour Moroso, l’“Impossible Wood Chair” marie son allure faussement classique à une forme en “bois liquide” courbée. En ayant recours à la technologie du moulage par injection, cette matière bio-plastique (dérivée de la lignine – composant principal du bois après la cellulose) épouse tous les possibles du composite thermoplastique (80% de fibres de bois pour 20% de polypropylène) et joue la carte alternative et saine aux plastiques. Du jour au lendemain, la rationalité du monde occidental emprunte à la philosophie orientale son souffle de méditation.

“Impossible Wood”, composition thermoplastique (80% fibre de bois, 20% polypropylène), Moroso

Body building Présenté du 16 au 22 janvier 2012 dans le cadre du salon imm de Cologne, leur projet “Das Haus – Intérieurs sur scène” ressemble à la synthèse globale de toutes leurs réalisations préalables. “Notre réflexion s’est portée sur le sujet d’une maison versatile, pensée comme une double peau qui réfléchit son intérieur de l’extérieur et inversement. Une maison vibrante, qui par effets de filtres et de transparence, permet comme à travers un écran de voir la vie dedans. Une maison tournée sur un jardin, où il fait bon se reposer, vivre, être ensemble. Tous les espaces correspondent à des nécessités plutôt qu’à une esthétique. Des nécessités d’abondance, de nourritures, de vie et de mouvements. Ce n’est ni un objet ni un moment mais juste le reflet extérieur de ce qui se passe à l’intérieur. En fonction de ses angles d’approches depuis la rue, la perception de l’habitation se dévoile différemment selon une combinaison de volumes esquissés de l’intérieur et non pour son vernis de façade. Les espaces s’y développent comme des paramécies dans une composition de volumes, de plans et de matériaux. Les fonctions s’avèrent double face, à l’image de la cuisine conçue comme une échoppe sur rue qui permet par le biais d’une lucarne de délivrer ou de recevoir la nourriture”. À mi-chemin entre épicentre moderniste et patchwork de vie, animée de pièces de mobilier spécifiques (miroir teinté, table de cuisine), “Das Haus” ressuscite le principe d’une maison dévoilée qui ne cache rien. Les sensations oscillent, les différentes fonctions s’entremêlent par le truchement de combinatoires. Extérieure, intérieure, l’architecture épouse le tissu urbain, pour se développer et grossir de manière organique, en référence aux marchés indiens. Qu’elle se trouve à Pondichéry, Sao Paulo ou Shanghai, l’unité d’habitation trouve sa forme elle-même. Révélant ses organes, à la manière d’un corps ausculté, on y découvre ses muscles, ses organes, là où la vie palpite.

Le projet “Das Haus” présenté au salon imm Cologne en 2012

Plus qu’un mirage de la vie domestique, leur projet domestique la vie, sculpte l’existence et l’environnement matériel pour les mettre à égalité sur l’échelle humaine. Depuis leur atelier rempli de souvenirs, nourri tel un cabinet de curiosités, à quoi songent aujourd’hui Nipa Doshi et Jonathan Levien: “Cela n’a encore jamais été fait mais nous rêvons d’un ordinateur pour deux, où nous pourrions naviguer en même temps, simultanément”. Ainsi soient les velléités d’un couple d’inséparables fusionnels et insaisissables – au demeurant si différents.

“My Beautiful Backside”, un canapé en feutre et laine, Moroso
“Principessa”, jolie évocation de la “Princesse au petit pois” d’Anderson
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Oki Sato / Nendo, Design Think Tank
01/07/2011
Oki Sato / Nendo, Design Think Tank

Du packaging à la chaise, de l’accessoire high-tech à la scénographie d’exposition, Oki Sato et ses quinze disciples pensent le design avec pour seuls critères plaisir et émotion.

Allo Tokyo “À l’origine du nom, Nendo s’inspire du jeu anglais Playdo. Un jeu qui par effets de manipulations, permet de changer les formes, les couleurs, les messages. Notre objectif n’est pas de créer des objets déjà inventés dans le passé mais de partir des petites idées qui naissent de la vie. Parce que vous effectuez tous les jours les mêmes gestes, les mêmes parcours, vous assimilez ces rituels, décodez ces petits riens, ces moindres différences qui, au final, procurent bonheur, surprise, le plus naturellement possible”. Avec pour leitmotiv “keeping a smile”, Nendo met en exergue les émotions sensibles, convaincu que les plus petites idées sont les meilleurs points de départ. À première vu Pop et Tamagotchi, conçu comme un label flexible et réactif, Nendo distille depuis dix ans son onirisme contemporain. De la souris d’ordinateur au casque audio, du moindre gadget électronique aux chaises signées pour Cappellini et Moroso, l’approche ne déroge jamais à la règle, processus toujours identique, quelle que soit l’échelle. Par jeux d’ombres et de masques, Nendo ballade son monde de Tokyo à Milan en passant par Atlanta, Shanghaï, New York, Hong-Kong et Paris.

La lampe “Transparent”, design Nendo © Masayuki Hayashi

Pour comprendre la philosophie du Think Tank, rien ne vaut une visite au sein même du studio. Nichés près de la rivière Meguro à Tokyo, au cinquième étage d’un vieil immeuble de bureaux, les quinze membres de Nendo devisent au gré d’une enfilade d’espaces à la fois séparés et interconnectés. À la manière de morceaux de tissus maintenus en place du bout des doigts, les murs de chaque bureau semblent comme s’affaisser. Chaque employé peut ainsi se déplacer d’un volume à l’autre en marchant sur les parties des murs. Sans se soucier du bruit, tout en étant à la fois isolés, les espaces ayant besoin d’insonorisation s’enveloppent de rideaux en plastique que vous pourriez trouver dans une usine quelconque. Lorsque vous vous levez et regardez à travers tout l’espace, les gens, les étagères, les plantes apparaissent, disparaissent, comme s’ils flottaient entre les vagues. Derrière l’aspect simple et jouissif du collectif se cache pourtant un homme. Un spin doctor du nom d’Oki Sato.Mastermind Né en 1977 à Toronto, diplômé d’un Master d’architecture à la Waseda University de Tokyo en 2002, Oki Sato décide dans la foulée de visiter le salon du meuble de Milan. Perdu quant à sa destinée, il y découvre la liberté créative qui lui résiste en architecture. “Tokujin Yoshioka était présent cette même année pour Driade. En prenant conscience que ce dernier était capable de partager l’affiche avec Philippe Starck, j’ai réalisé que le design n’était pas interdit aux Japonais. J’ai alors ressenti le design comme une discipline capable ou susceptible de rendre le monde, les gens heureux”.

“Blown-fabric” présenté pour la Tokyo Fiber’ 09 Senseware

De retour à Meguro-ku, épaulé par ses quatre compagnons de voyage, il fonde Nendo en 2002. Presque dix ans plus tard, désormais à la tête d’une équipée sauvage de quinze personnes, Oki Sato croît plus que jamais à la logique fondamentale de son studio. “Ce qui vient de se passer récemment à Fukushima est un véritable désastre. Mais le second désastre vient sans doute de l’adversité, de la mentalité japonaise qui, par solidarité avec le Nord, se répercute au Sud. Si le Nord du Japon n’a pas d’électricité, le Sud s’éteint, les villes sont plongées dans l’obscurité. Ce qui devient par conséquent une véritable catastrophe économique et financière car le pays est au point mort. Par pudeur, par solidarité, personne ne sort, personne n’initie. Il faut cependant commencer à reconstruire le futur, à relancer la machine. Ce qui s’avère très difficile pour les designers, puisque le design consiste à se projeter dans le futur. Et tout autant paradoxal car le Japon, plus que jamais, a besoin de l’énergie, de la puissance et de la capacité de réinvention d’un monde par le biais du Design”. Visage fermé, parfois considéré de par son lieu de naissance comme un Gaijin (non-japonais) en son propre pays, Oki Sato rappelle à qui de droit l’esprit et la mentalité de Nendo : “décrocher et garder le sourire, grâce au design, par le biais de la création”.

Les “dancing squares”, design Nendo © Masayuki Hayashi

Ni plus, ni moins = juste 1 % “Tous les designers sont différents. Avec les quinze créatifs et les cinq stagiaires permanents constituant Nendo, nous ne partons jamais ni d’une forme, ni d’un matériau. Notre objectif est de construire une histoire, de tisser un récit tout en collant à l’idée initiale”. À la tête de 140 projets développés simultanément entre son studio de Tokyo et son bureau milanais fondée en 2005, Oki Sato pense que le design, l’objet, doit savoir prendre une place évidente dans la vie de son propriétaire. Son unique rôle à lui est de lui insuffler ce petit rien qui fait tout basculer, ce potentiel parfum d’inattendu. “Nendo compte aujourd’hui 40 % de clients japonais. Les autres sont en majorité européens. Au japon, les architectes restent des architectes… les designers, des designers. Le système éducatif est ainsi. Notre visibilité est équivoque, les gens ont du mal à nous cerner. Notre fibre commune avec la philosophie japonaise n’est pas de rajouter des choses mais au contraire d’en enlever, d’épurer, pour être minimal à l’arrivée”. À force de pureté, de légèreté et de fraîcheur, les créations de Nendo font aujourd’hui partie des collections du MOMA et du Cooper-Hewitt Museum à New York, du Musée des Arts Décoratifs à Paris et du Design Museum à Holon.

La table “Pond” pour Moroso, design Nendo

Successivement cité en 2006 dans le Top 100 des “Most Respected Japanese Companies”, puis en 2007 parmi les “Top 100 Small Japanese Companies” par Newsweek Magazine, Nendo attise les paradoxes tout en les cultivant. Petit ou grand, en sous-marin ou à visage découvert, du simple gadget à l’œuvre unique, tout ce qui sort de son studio force naturellement l’attention, comme en témoigne son pied de nez ou hommage au “Less is More” de Mies Van Der Rohe. “Not more, not less”, pour offrir aux propriétaires la possibilité et la joie de posséder 1 %, son projet d’édition intitulé 1 % repose sur le principe simple d’une quantité parfaite. Ni produit de masse, ni œuvre d’art, avec seulement 100 unités de chaque objet produit, ces collections ne sont possibles que par limitation du nombre à 100. Au-delà, puissance 10, Nendo inonde le monde depuis une décennie, de simples objets ludiques en pièces d’exception. Créations placebo Au regard de son site internet et de ses différentes publications, Nendo égraine ses créations au rythme d’un éphéméride parfaitement rodé, lisible comme les saisons. Avril 2002 : le calendrier “365puchi” réinvente l’art de feuilleter les jours sous la forme d’une feuille de papier à bulles qui, claquées jour après jour, laissent défiler le temps. Avril 2011 : pensé comme un panier pique-nique champêtre pour Ruinart, le coffret en bois “Kotoli” déploie sa ligne nette et s’inspire de l’architecture et des sculptures géométriques de Kiichi Sumikawa. Rigueur de la forme, contraste avec la matière, les éléments taillés dans du paulownia (prisé au Japon dans la construction de malles, coffres ou sandales traditionnelles) résonnent comme un écho à l’écorce des sarments champenois. Par un système coulissant imitant le mouvement de cloisons japonaises, l’étui s’ouvre sur l’emboîtement de trois plateaux rectangulaires. Une fois glissé hors de sa coque, “Kotoli” lance un clin d’œil aux oiseaux virevoltants, grâce à un bouchon stopper aux allures de perchoir, niché dans l’un des plateaux gigognes. La branche de métal vient accueillir deux flûtes aériennes. Entre la plus ancienne des maisons de champagne du monde fondée en 1729 et l’une des agences de design les plus jeunes de sa génération, l’alliance opère entre exigence, audace et savoir-faire.

“Kotoli”, la picnic box, design Nendo pour Ruinart

De la collection “Liptone” (décembre 2002 – coordonnant telle une palette Pantone® la couleur de votre tasse à celle de votre thé), à la “Air*Lamp” (avril 2003 – qui par une idée simple transforme la lumière en vent, le luminaire en ventilateur), l’impact visuel et conceptuel des objets usuels pensés par Nendo échappe aux gimmicks initiaux. L’humour se mêle à la fonction. Au troisième ou dixième degrés, la création tend vers son altitude. Sans ancre ni filet. Troisième dimension Il serait pourtant réducteur de ne voir en Nendo qu’une matrice drolatique, capable du dernier coup. Versatile, le studio japonais réfléchit mieux que quiconque aux textures, aux résistances, aux matériaux. En découle une cosmogonie d’objets ingénieux et surprenants, défiants poids et apesanteur jusqu’à la ligne de Terre. Avril 2004 : pensé pour Oluce, le luminaire “Sorane” hypnotise et reproduit la symphonie du ciel. Tout comme la pluie douce et le tonnerre, le disque acrylique transparent émet son et lumière d’en haut. Mars 2008 : conçu pour l’exposition organisée par Issey Miyake pour commémorer le premier anniversaire du 21_21 Design Sight de Roppongi Tokyo, la “Cabbage Chair” revisite le papier plissé produit en quantité de masse au cours du processus de fabrication du tissu. Depuis sa base en forme de rouleau, la chaise s’effeuille à la manière d’un choux. Sa forme vient apparaître progressivement, en décollant de l’extérieur vers l’intérieur les différentes couches la constituant. La résine ajoutée pendant le processus de production du papier d’origine ajoute la force et la capacité de mémoriser la forme. Le palimpseste des plis donne élasticité et confort à la chaise qui, une fois épluchée, prend des atours de chiffon doux. Conception primitive par excellence, l’objet est avant tout une réponse aux coûts de production, de distribution et aux préoccupations écologiques ambiantes.

Elaboration de la “cabbage-chair” présentée à Tokyo au 21_21 Design Sight en 2008

Octobre 2009, point d’orgue à sa réflexion sur l’interaction entre meubles et espace, Nendo signe son petit traité d’élégance en révélant la “Fadeout-Chair”. Avec un dos et siège en bois, prolongée par des pieds en acrylique transparent (spécialement peint par des artisans afin que le grain du bois semble progressivement s’estomper), la chaise se met à flotter au-dessus du sol, perdue dans une marre de brume, la base comme dévorée par un brouillard épais. Histoires de fantômes Des effets de textures & transparences déployées à travers leur collection “Textured Transparencies” (exposée à la Galleria Jannone à Milan en avril 2011) au mobilier de la collection “Thin Black Lines” (présentée par Phillips de Pury & Company à la Saatchi Gallery de Londres en septembre 2010), l’art de surprendre des Nendo semble illimité. Dans le premier cas, les pièces explorent les nuances infinies de la transparence et de l’opaque, tout en étant conçues dans des matériaux différents afin d’interroger toute nouvelle fonctionnalité et effet visuel. Dans le second cas, telles des traces de croquis, les légères lignes noires dessinent dans l’air des surfaces transparentes laissant apparaître des volumes associés à des fonctions pratiques. Semblables à la calligraphie japonaise, multi-facettes et constamment morphing, les objets se déplacent, brisent la relation du devant et derrière pour traverser parfois l’espace entre deuxième et troisième dimension.

La collection “Think black lines” présentée à la Saatchi Gallery de Londres en 2010 © Masayuki Hayashi

À l’instar de l’installation “Ghost Stories” (présentée à la galerie Friedman Benda à New York en 2009), la fibre conceptuelle et visuelle de Nendo prend toute ampleur lors de projets d’exposition. En mettant en scène une quarantaine de “Cabbage Chair” présentées dans trois coloris, l’objet en soi défie l’espace dans un ballet d’ombres infinies, comme si la galerie elle-même avait été plissée pour l’installation. Entre chiens et loups, des faisceaux de lumières déversent leur confusion, créant de multiples frontières, intensifiant les gradations. À travers ses silhouettes ou ses volumes, ses corps célestes et élégies géométriques, Nendo conçoit l’objet pour apparaître ou disparaître, en fonction de notre position. Flou ou net, fondu dans le panorama ou omniprésent, mystérieusement lâché en toute liberté. Selon l’histoire que vous êtes prêt à vous laisser raconter.


Yann Siliec

“Sundial” pour Kartell, design Nendo
La chaise “Bamboo-Steel”, design Nendo © Masayuki Hayashi
“Fatback”, chaise longue outdoor, design Nendo pour Tectona,
La collection “Think black lines” présentée à la Saatchi Gallery de Londres en 2010 © Masayuki Hayashi
La “fadeout-chair”, design Nendo
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Jean Nouvel, architecte de la modernité
01/07/2011
Jean Nouvel, architecte de la modernité

Jean Nouvel ne s’économise ni pour pointer les responsabilités ni pour faire appel à la poésie pour mettre en œuvre les mutations architecturales.

En passant en revue les textes et les entretiens de Jean Nouvel, nous constatons la récurrence de termes baudelairiens (“fragile”, “fugitif”, “instant”…) autant que nous le reconnaissons dans la description que fait le poète du Peintre de la vie moderne1 : “Ainsi il va, il cherche, il court… Il s’agit pour lui, de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, d’extraire de l’éternel du transitoire”. Et en effet, Jean Nouvel s’agite, se maintenant toujours dans ce fragile équilibre entre ses combats au nom des grandes causes et ses humbles aveux devant les “limites de l’accessible”. Ses interventions confondantes contre le zoning et les abus des discours politiques (en réaction au livre du Grand Paris de Christian Blanc, missioné par l’Etat sur le projet), sa méfiance envers les architectures isolées de leur contexte le font pencher définitivement vers l’exigence d’une contextualité urbaine qui rivalise avec sa déférence à l’égard de l’émotion musicale et des artistes contemporains avec qui il collabore. La diversité de ses solutions architecturales renvoie à la spécificité de chaque projet en relation au contexte urbain, au cahier des charges, au public et à la fonction : l’architecture s’impose comme réponse à une situation. Comme les Situationnistes l’ont anticipé, il s’agit de maîtriser la construction des situations sans figer aucune position a priori.

Emblématique de ce qui vient d’être dit, la “non tour” ‘Horizons’ à Boulogne Billancourt, à trois niveaux de configuration différents, fait miroiter son caractère hétéroclite avec le voisinage forcé des “vraies tours” du pont de Sèvres et en l’absence d’identification des futurs occupants. À ce sujet, l’architecte confie : “Je n’aurais jamais imaginé construire un jour ce bâtiment. C’est la ligne d’horizon qui a imposé cette idiosyncrasie”. Ce bâtiment de bureaux se place dans l’un des axes d’urbanisation qui conduit à l’Ile Seguin, dont il a gagné le concours de coordination du plan directeur en 2010. La densité du programme, afin de conquérir des espaces verts et animer l’importante place donnée à l’espace public, a été la cible des associations de voisinage, préoccupés par la disparition de leur point de vue et des écologistes qui “dans une analyse ‘simpliste’ ne comprennent pas les dangers de l’étalement de la ville en dehors de ses limites”. Les 300 000 m2 investis visent une mixité de lieux – culturels, restaurants, hôtels, commerces et bureaux – dont seul le logement, contraire au programme, est exclu. Parallèlement, il vient de gagner le concours pour le plan directeur de la Gare d’Austerlitz avec Jean-Marie Dutilleul et Michel Desvigne en faisant une approche morphologique du quartier, valorisant la gare et redonnant une échelle à la Salpêtrière. Dans ces deux projets s’esquissent les neuf points développés dans la consultation du Grand Paris, notamment l’idée de grand ensemble avec des voiries ouvertes, des interventions transitoires et la priorité donnée à l’axe fluvial de la Seine. La Philharmonie de Paris par sa situation, sa conception et son contenu – sur une colline à la Villette, aux limites du périphérique – se veut, elle, une “architecture parcourable” accueillant toutes les musiques. Elle participe aussi au dessein d’un Grand Paris, en se posant comme en lisière d’échanges intramuros/extramuros, culturel et paysager. Ce bâtiment aux plans inclinés, qui devrait voir le jour d’ici trois ans, rend hommage à Claude Parent et va dans le sens de son architecture comme élément urbain dynamique.

Au seuil 2011/2012, plusieurs bâtiments importants verront le jour dans le grand Sud-Ouest, région natale de Jean Nouvel, la Catalogne et Ibiza. En France, il suit deux projets institutionnels phare : la mairie de Montpellier et le théâtre de Perpignan. La première s’impose avec la couleur bleu de la ville, une surface de 22 000 m2 et un parc de quatre hectares en bordure de Zac afin de dynamiser un nouveau quartier au sud. Le théâtre de l’Archipel, avec une salle de 1 200 places, s’insère dans un vaste programme de rénovation culturel et urbain où la couleur harmonise les différents partis pris, dont les corps du bâtiment éclaté de Nouvel. L’hôtel Catalonia de Barcelone, avec 340 chambres est situé sur la place Europe de l’Hospitalet. Seules des fenêtres ajourées avec motif particulier viennent relever cette tour affichant une ligne bien plus austère que celle de l’hôtel Sofitel qu’il vient d’inaugurer à Vienne et complètement à l’opposé de la “Life Marina” d’Ibiza. Cette dernière qui fait onduler ses balcons avec une couleur différente à chaque étage, localisée dans le meilleur quartier de l’île, est un hymne à la joie. La mise en perspective de la pluralité de ces bâtiments montre bien comment la gestation des projets se fait en fonction de la spécificité de chaque situation. Cette vision ne serait pas complète sans les deux exemples plus “enflammés” de la péninsule arabique dont les ouvertures sont prévues pour 2013. Le formidable Musée de la culture bédouine du Qatar, avec ses 140 000 m2 englobant un palais XIXe, s’étale comme une rose des sables du désert qu’il jouxte par un côté. Ces pétales serviront d’écran à des affiches de cinéma en mouvement, évoquant la mer que le bâtiment longe de l’autre côté.

Non moins spectaculaire, le Musée Universel d’Abou Dhabi, pour lequel Le Louvre fait un transfert de savoirs en matière muséographique et acquisition de collections qui sera construit sur l’ile de Saadiyat, dans le district culturel où d’autres grands musées verront le jour. Nouvel a opté ici pour une coupole dentelée, dans l’esprit des moucharabiehs arabes, a résolu avec une très grande technicité la gestion de la lumière et accroché les volumes cubiques qui se juxtaposent les uns avec les autres sous sa couverture. Depuis 1995, AJN (Ateliers Jean Nouvel) se double d’une structure autonome, DJN (Design Jean Nouvel) et la prochaine ouverture d’un showroom exposant toutes ses créations montrera l’ampleur d’une production qui précède cette agence d’une vingtaine d’années. Il espère que “ce nouvel espace donnera une meilleure visibilité aux objets et permettra aussi de faire de nouvelles éditions”, pour le moment, étalées tout de même de Ligne Roset à Pernoud, Unifor (dernier salon de Milan), Zeritalia (dont la belle table 1=2), Molteni, Alessi et Pallucco. Malgré ce dynamisme, Jean Nouvel ne se reconnaît designer que dans la tradition des architectes designers (Marcel Breuer et Gerrit Rietveld) et ne s’attèle au design qu’en fonction des commandes qui accompagnent ses projets d’architecture. La déjà célèbre table “Less” (Unifor), par exemple, a été créée pour la Fondation Cartier et son nom caractérise bien l’ensemble de sa production bien plus homogène que ses architectures : structurée, simple, en tension et aux lignes pures. Car “le design doit aller à l’essentiel, comme s’il était une évidence entre les nouvelles technologies et les nouvelles attitudes”.

Liliana Albertazzi

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Les Graphiquants, le plaisir graphique
04/05/2011
Les Graphiquants, le plaisir graphique

Jeunes trentenaires, les Graphiquants, qui s’inspirent ouvertement de l’architecture, apportent du volume et des sentiments à la communication visuelle.

Elle est l’affiche publicitaire la mieux placardée en France et la moins communicante. Parole de graphiste, jamais “campagne publicitaire” n’a fait autant la promotion du vide et du silence que Ligne 1 pour Métrobus. Un projet “gonflé” qui a fait passer d’un seul coup Les Graphiquants de l’ombre à la lumière. La commande reste aujourd’hui encore un peu “étrange” pour ses auteurs : “Métrobus désirait remplacer ses surfaces vacantes de communication, des superbes aplats bleus et verts, par une image qui ne soit ni promotionnelle ni une œuvre d’art. Ils se sont donc tournés vers un graphiste.”

Respectueux de cet espace de respiration livré involontairement à la ville, les graphistes osent un visuel muet, la photographie d’une feuille de papier monochrome sans message et marquée par un pliage. En illusionnistes professionnels, ils écrivent dans le catalogue du 21ème festival de l’affiche de Chaumont (Haute-Marne) qui les expose : “Est-ce une affiche, une image, une façade, un manifeste, une idée, un rythme, un papier peint ? Faut-il la ranger dans un camp ? Sommes-nous obligés d’expliquer ce que nous avons fait ?” Le visuel de l’affiche, qui promeut (à son corps défendant) le volume dans la communication, devient en tout cas la première marque de fabrique des Graphiquants. Une association de talents (Romain Rachlin et Maxime Tétard aux manettes graphiques, Cyril Taïeb en direction de projet et François Dubois pour le développement multimédia) née il y a trois ans à Paris afin de mieux “graphiquer” ensemble et d’exporter le graphisme là où il n’est pas attendu : “Les Graphiquants sont des trafiquants, admettent les graphistes, mais aussi des fabricants. Ce ne sont pas des artistes. Le graphisme est un art appliqué.”

Le corps des textes Le goût pour la mise en volume (à ne pas confondre avec la mode du graphisme pop up qui se propage actuellement) leur serait venu des premières commandes qui les ont fait côtoyer les architectes sitôt après leur diplôme aux Arts Décoratifs de Paris. Appelés par les agences (Arte Charpentier, Laa Loci Anima) sur les rendus de concours, Romain et Maxime élaborent ainsi des concepts de support originaux (en forme de boîtes ou de livres), dont la matière et le volume font écho aux intentions du projet architectural (aéroport, banque). “Ces designs d’objets éditoriaux fonctionnent en fait comme de véritables identités visuelles en trois dimensions.” Quand ils reviennent au graphisme, les Graphiquants n’ont plus aucune difficulté pour passer d’une dimension à l’autre. Nouvel éclat, moins exposé toutefois que Ligne 1, l’identité visuelle pour Primonial, une société de gestion de patrimoine. Quand les graphistes sont appelés (ils ont déjà signé pour ce client plusieurs sites internet), celle-ci est en train de remettre à plat toute son identité. Curieuse, elle ne s’oppose pas à ce que son logo sorte du cadre et devienne temporairement un objet de lumière. Les Graphiquants lui donneront la forme d’une structure lumineuse magistrale comportant 150 néons de plus de deux mètres de haut, sur lesquels est imprimé en anamorphose le logo de la société. Grâce à la persistance rétinienne, celui-ci reste gravé dans les yeux plusieurs minutes durant.

Ce changement radical de dimension demeurant une exception, les graphistes se rabattent, lorsqu’ils élaborent une identité graphique ou un projet éditorial, sur le “grain” du papier (souvent du couché), le “bruit” de la photographie (Les Contreversions et les affiches réalisées pour la galerie Kamchatka) ou un trompe-l’œil quelconque (dessins de courbes de niveau, fausses perspectives, photographies agrandies de pliage ou de découpe) afin d’apporter cette sensation de volume et de profondeur. Morceau choisi d’exercice graphique (les Superscript s’y sont frottés avant eux), le rapport d’activités 2010 du Centre National des Arts Plastiques (CNAP) leur donne l’occasion d’expérimenter cette approche formelle sur du design d’information. Les Graphiquants parient alors sur une “esthétisation” des données, et composent les schémas (diagrammes et camemberts ) comme des tableaux rythmés par des couleurs et des textures, qu’ils impriment sur des pages doubles (papier Munken Print), fines et moelleuses. “Si le chiffre construit toujours l’image, le système visuel que nous avons mis en place permet de comprendre les schémas sans avoir à lire les données. Ces diagrammes évoquent, plus qu’une réalité exacte, des “sentiments”. Le “sentiment” dans la communication visuelle constitue la seconde marque de fabrique des Graphiquants : “Pour nous, la forme est vivante. Lorsqu’une information est bien traitée, naît un intérêt visuel voire du plaisir.”

Ce surplus (gratuit) de plaisir graphique, conséquence de la “mise en volume” initiale du projet, ne se fait pas au détriment des fondements de la pratique. Toujours mus par l’intention d’en dire plus et de donner plus d’ampleur à leur intervention, les Graphiquants débusquent la mise en page, le visuel ou le caractère appropriés qui vont permettre au projet de libérer pleinement toutes ses dimensions. Le catalogue de la première exposition du Centre Pompidou-Metz, Chefs-d’œuvre ? abonde ainsi en notations fines qui montrent l’étendue du savoir-faire des graphistes ainsi que leur source d’inspiration récurrente. L’architecture est ainsi régulièrement convoquée au fil des pages, lesquelles sont composées comme des plans : “Ce sont des territoires contraints par un périmètre, des ouvertures et des éléments de circulation. Cela détermine la forme des blocs de textes. Cette géométrie ne suit aucun standard.” Et sur la couverture, l’image du musée est remplacée par une forme hexagonale en papier plié. Une métaphore évocatrice et sans pesanteur du célèbre bâtiment de Shigeru Ban.


Annik Hémery

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Des Signes, le sujet en première ligne
01/03/2011
Des Signes, le sujet en première ligne

En neuf ans de pratique, les graphistes du studio Des Signes – Elise Muchir et Franklin Desclouds – ont assemblé un corpus de projets justes.

Le Roi peut-il être un sujet ? Des Signes pour sa part s’en est saisi et a fait en sorte qu’un frisson de faste coure à nouveau sur les murs de Versailles. Des bannières ocre jaune aux affiches estampillées par un logo en demi-soleil radieux, des plans qui se déploient aux brochures chamarrées, nul doute, le Château a retrouvé ses ors. Et il signifie cela à travers une écriture hiératique tout droit exhumée du grand siècle, l’Apollon®. 

Les auteurs de cette “révolution” de papier, le studio Des Signes, cultive, par contraste, une discrétion de bon ton. Elise Muchir et Franklin Desclouds, diplômés en 1997 des Arts Décoratifs de Paris et formés respectivement chez Intégral Ruedi Baur (après Visuel Design Jean Widmer) et au studio Philippe Apeloig, ne tiennent pas à se mettre en avant. La starification du graphiste ? Très peu pour eux. L’anonymat de leur patronyme leur permet, disent-ils, de mieux se glisser dans le sujet tout en déployant la commande tous azimuts : sur le papier, dans l’espace, sur l’Internet. C’est d’ailleurs, avec des sites web, qu’ils ont fait craquer, il y a dix ans, le Ministère de la Culture et de la Communication (une cinquantaine d’expositions virtuelles créées pour la Bibliothèque Nationale de France dont Michael Kenna, Jeux de Princes, L’aventure des écritures…), et se sont fait repérer par la Direction des Musées de France avant de l’être par les grandes maisons d’édition comme Gallimard, dont ils signent l’exposition en ligne du centenaire.

L’esprit des lieux Se glisser dans le sujet donc. Après Versailles, Des Signes se faufile dans les allées du domaine de Fontainebleau. En découle une identité visuelle très ajustée et, là encore, un typogramme, le Fontainebleau®, aussi suavement hétéroclite que l’architecture des lieux. Comme une invitation à la décrypter en même temps que l’on découvre son nom. Pour montrer toutefois qu’ils ne sont pas seulement des graphistes abonnés aux grandes demeures (ils ont été appelés aussi par le Palais de la Découverte), ils s’empressent de mettre en place, au centre aquatique de Levallois, une signalétique, toute de turquoise vêtue, qui tutoie les baigneurs, les interpelle joyeusement. C’est écrit en grosses gouttes d’eau ondulantes sur les murs de céramique blanche, “Vers le grand solarium”, “Bassin optimum”. Et, parfois dans le sillage des grandes lettres naviguent des petits “crawl”, “dos”, “papillon”… 

“Notre approche du graphisme est liée à la commande, nous ne suivons aucun style et tous nos choix sont justifiés”, explique Des Signes quand on s’étonne du grand écart entre les châteaux et la piscine. “Pour chaque projet, nous définissons une charte graphique et des typographies qui incarnent l’esprit du lieu.” Pour le faire résonner de la manière la plus juste, les graphistes questionnent leur client, écoutent les espaces, furètent dans les coins et s’imprègnent de l’histoire de l’établissement. Leur dernier tour de force, le 27 rue Jacob (Paris). Une “non marque” mais une adresse célèbre, celle des maisons d’édition Les Arènes et l’Iconoclaste, et des revues XXI et Six Mois. Faute de pouvoir formuler une identité visuelle commune sans faire de l’ombre à celles qui existent déjà, Des Signes fait en sorte que chaque élément de la communication graphique possède sa propre formulation. “Nous racontons, avec des mots, ce qui existait visuellement auparavant. Nous écrivons ainsi sur les affichettes la phrase suivante : “Un immeuble avec un if devant…”. Sur une carte de correspondance, “C’est bien quand c’est écrit”. Sur une carte de visite, “Quelque(s) chose(s) à lire”. Sur un marque page, “Que ferai-je sans livre ?”. En fait, on ne sait plus très bien qui parle : le 27 rue Jacob ou le support ? Comme caractère, nous avons pris l’Eureka® Monospace qui évoque les archives et le rangement.”

Avec la designer-scénographe Florence Bourel, ils signent encore l’aménagement du rez-de-chaussée, à la fois librairie et lieu d’événements autour de la littérature. “Il n’y a pas la scénographie d’un côté et le graphisme de l’autre. Ces éléments font partie d’une même communication et doivent se répondre.” Et le concept graphique file sans rupture ni hiérarchie du papier à l’espace et occupe même, lorsque la commande l’autorise (comme ici, au 27 rue Jacob), un territoire sur l’Internet. Le projet graphique considéré comme un concept global, que le commanditaire peut ensuite décliner à sa guise, viendrait certainement de l’influence de Ruedi Baur, reconnaît Elise Muchir. Le sens du détail et de la finition, quant à lui, serait inspiré par Philippe Apeloig, plus “instinctif”. Héritiers de ces deux courants, Des Signes se revendique sans équivoque comme un “artisan d’art”, soucieux de la qualité des objets qu’il produit (voir la signalétique cinétique du Conservatoire de Musique et de Danse Maurice Ravel taillée comme une onde sonore à partir de panneaux métalliques biseautés), et respectueux des savoir-faire techniques.

À Versailles, ils ont fait appel à une brodeuse pour rehausser, avec de vraies perles, un détail d’une peinture d’un vêtement de cour. Cette broderie compose le visuel cadré très serré de l’exposition “Fastes de Cour”. Les caractères Apollon® et Fontainebleau® ont été réglés et façonnés par le calligraphe-typographe Claude Médiavilla. À apprécier la modernisation du premier (et sa royale esperluette et ce R à la hampe traînante), les fantaisies maîtrisées et rusées du second, mélange de linéales, sérif et stencil, conçu pour être lu à la verticale. “Nous savons où nos compétences s’arrêtent. Nous passons alors le relais à ceux qui en savent plus que nous. Pour qu’au final, les projets soient parfaits, et que nous soyons fiers de les montrer.”


Annik Hémery

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Ronan et Erwan Bouroullec, un design en harmonie
01/11/2010
Ronan et Erwan Bouroullec, un design en harmonie

En frères de sens lâchés au cabaret de l’objet, Erwan et Ronan Bouroullec ont pris le temps depuis dix ans d’écrire le poème des poèmes.

Article paru dans Intramuros n°151 sous le titre “Erwan & Ronan Bouroullec, Les Justes”

Les Frères Lumières Indice d’R : “Erwan est en dehors de tout, jamais au courant de rien. Ce qui lui va bien et nous convient à tous les deux. Notre différence réside dans le fait qu’il maîtrise tous les outils. Moi je ne sais rien faire, à part dessiner”. Réponse d’E : “Tu sais quand même très bien faire travailler les gens ! Moi, je ne sais pas bien maîtriser l’outil humain. Il faudrait d’ailleurs que tu regardes le Fantastic Mister Fox de Wes Anderson. Tu verrais qu’il te ressemble”. Lorsqu’à l’angle d’une joute verbale dense et truculente ils livrent d’eux-mêmes les clés de leur singularité, le monde des Bouroullec prend forme, enfin docile et décodé. L’un serait le renard, l’autre le porc-épic. Caractères psychologiques complémentaires, différentiels nécessaires, ils se rejoignent à vouloir rajouter du temps aux journées. 24 heures, 86 400 secondes et toujours pas assez de minutes pour atteindre l’essentiel. Cet essentiel plein de lucidité, qui les incite à remplacer le dialogue par le communiquer. Et qui du temps d’Albert Camus leur aurait fait croire à l’envers et l’endroit : “Une œuvre d’homme n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert”.

Météores en fusion Comme s’ils n’avaient retenu de la Bretagne que l’arbre sans les sabots, à quatre mains sans déroger, le tandem distille depuis 1998 un monde d’objets incroyablement émotif, bourré d’affinités. De quoi faire s’interroger Alessandro Mendini sur une forme d’élégance “sophistiquée néoclassique ?”. De quoi se voir résumé par Andrea Branzi comme “la délicate et diffuse modernité du XXIe siècle !”. Nés à Quimper en 1971 et 1976, respectivement diplômés de l’Ecole Supérieure des Arts Décoratifs de Paris et de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts de Cergy, Ronan et Erwan Bouroullec savent faire confiance au temps, aux rythmes, éloge de la lenteur portée au firmament. Intimité fraternelle doublée d’un vrai esprit de compétition, des mois, des années peuvent s’écouler avant de ne pouvoir admettre une solution que les deux soient en mesure d’accepter. “En tant que discipline, le design est profondément connecté à la discussion, à l’ouverture sur d’autres points de vue. L’objectif étant de comprendre le contexte, de questionner sans cesse les méthodes pour arriver aux réponses les plus appropriées”.

Mirages de l’utopie Parce qu’ils s’efforcent de créer un langage, de multiplier les informations au service des yeux, du corps, des sensations. Parce que leur design rêvé silencieux, à demi fini, se laisse approprier par l’usager. Parce qu’ils poursuivent l’idéal “Less is More” proclamé par Mies Van Der Rohe, les Bouroullec se cachent derrière leur propre écosystème pour mieux le révéler. Leur symbolisme quasi pastoral nécessiterait confesse si leur éthique ne se chargeait de parler pour eux. Indice d’R : “Un projet abouti va bien plus loin qu’un simple objet réussi. De manière un peu anachronique, nous passons notre temps à dessiner, à élaborer des maquettes, à nous interroger et à vérifier nos idées. Notre choix de faire très peu de projets répond à notre désir obsessionnel de contrôler”. Réponse d’E : “Quand il s’agit de choisir une entreprise, un projet, nous avons besoin d’un rapport humain dès le premier instant. Nous ne réagissons pas de manière analytique. Notre besoin de dialogue permanent, de confiance est certes émotionnel mais l’affectif joue un rôle primordial dans le choix de nos partenaires”. Les doutes de l’un à l’autre se gèrent et ne se gèrent pas. Remise en cause perpétuelle, leur méthode de travail s’est mise au service d’une recherche d’hyper sensibilité pour “être en permanence dans le faire des choses”. Tensions, blocages, solutions quasi magiques voire extraordinaires, les Bouroullec essaient de se livrer à l’exercice de la rationalité, sachant pourtant que la vérité réside ailleurs. Dans une quête sans fin des fondamentaux. Une quête incandescente. Et à en croire Erwan, parfois lourde à gérer : “En se rendant esclave de l’icône qui serait celle d’un peintre, d’un sculpteur, qui tous les jours irait dans son atelier se confronter de manière physique à sa discipline, nous sommes toujours en face du projet. À sculpter dans un bloc, à rechercher l’absolu, le chef d’œuvre inconnu. Nous nous sommes créé notre propre cocotte-minute. Nos interlocuteurs ne peuvent ni l’ouvrir ni nous enlever un peu de pression. Nous nous sommes mis nous-même dedans. Cela relève presque du sacerdoce”.

Sérialisme et tonalités En présentant en 1997 ses vases combinatoires à la galerie Néotù à Paris, Ronan (Couverture Intramuros N°82, avril-mai 1999) pose sans le pressentir ce que seront les bases d’une démarche à jamais dévoyée. Légèreté, poésie, phrasé singulier, tout est déjà dans la “cuisine désintégrée” qu’il présente la même année au Salon du Meuble de Paris. L’objet est un coup de foudre pour Giulio Cappellini qui deviendra dès lors le partenaire majeur industriel des deux frères. Rejoint par Erwan en 1998, l’aventure Bouroullec part à la conquête de la diversité des moyens de production, de l’industrie à l’artisanat. La cohérence se tisse à travers le temps. Entre le lit et la chambre, le projet “Lit Clos” signé en 2000 pour Cappellini annonce les projets “Cabane” et “Parasol Lumineux” de 2001 où l’objet est une architecture et inversement. Systèmes réversibles, diversité dans la série, possibilités de combinaisons multiples, les scénarios se répandent comme des paramécies. La bibliothèque “Brick” (2000) laisse pénétrer le regard et passer l’air grâce à ses alvéoles en polystyrène découpées au laser.

De leur rencontre décisive avec Rolf Fehlbaum, président de Vitra, naît en 2002 le “Joyn Office System”, nouvelle typologie de système de bureaux qui couvre tout, du simple plan de travail à son environnement. Ciel dégagé, les “Clouds” apparaissent en 2002 chez Cappellini et les “Algues” (éditées par Vitra en 2004 – vendues à ce jour à 5 millions d’unités) vont tout révolutionner. Architecture au millimètre, la répétition d’un même motif en polyamide injecté défie les notions d’échelle pour mieux la dépasser. Dès lors se succède une sarabande d’équations intemporelles qui frôle l’absolu. Du tapis “Grappe” (Kvadrat – 2001) à l’étagère “Self Shelf” aux parois en polycarbonate transparent insérées dans les rainures de plateaux en ABS extrudé et soufflé (Vitra – 2004). De la “Steelwood Chair” à l’assise et pied en hêtre vissés sur un dossier en acier embouti (Magis – 2007) aux systèmes sculpturaux de salle de bain développés pour Axor en 2010. Une évolution sans fin de représentations stylistiques. Mystères et délicatesse portés à nu. _image1028_ Supernature Indice d’R : “Le fait qu’au final, notre cohérence forme une œuvre m’importe énormément. Même si en soi, cette façon de penser peut paraître désuète lorsqu’il s’agit d’objets. En prenant exemple sur l’année écoulée, des collections signées pour Alessi et Axor à l’exposition “Lianes, Roches & Conques” chez Kreo, les sujets, bien que menés dans des temporalités totalement différentes, s’articulent tous entre eux. Ceci est lié à notre méthodologie de travail, à notre manière de vivre”. Réponse d’E : “Il y a aussi certaines règles qui ne sont pas écrites. Je le répète tout le temps mais j’accorde une importance primordiale à la question du concentré. À éviter qu’à l’intérieur de l’objet ne se mettent à clignoter des milliers de détails et d’idées, ce qui rendrait peu palpable un quelconque effet. Notre règle par-dessus tout relève d’une forme d’élégance, de vraie beauté plastique. C’est là que l’irrationnel intervient car cette règle ne correspond qu’à notre propre vision des choses. Une vision commune qui nous vient de l’enfance et qui de manière synchrone agit comme une réaction primaire, quasi archaïque, non pas génétique mais automatique “.

Du monolithisme des scarabées géants (luminaires Conques – 2010) à la “Vegetal Chair” nervurée comme une feuille de chêne, les Bouroullec attrapent dans leur filet l’indicible des voix de la nature. Motifs organiques, branches et fleurs lumineuses, arbres hypothétiques dont tombent des torrents de lianes, la fertilité des espaces artificiels du monde urbain nourrit leur design pratiqué au fleuret. Les progressions sont purifiantes. Le pendule fait fusionner les disciplines.

Perfection Subliminale Avec des expositions tous les deux ans à la galerie Kreo, l’esthétique du design se mêle à l’esthétique de l’art sans pour autant oublier les enjeux de l’industrialisation. Indice d’R : “Une idée, si elle est bonne, ne se cantonne pas à une seule forme d’expression. La réalité physique du monde objet est certes complexe mais notre approche est celle d’auteurs et il est parfois difficile de se fondre dans ce monde-là. Objets pour le plus grand nombre versus série limitée, le débat est sain. Le phénomène n’est pas récent. Je prends toujours cette analogie : aujourd’hui nous participons tous au même cahier de brouillon. Ce qui restera dans 15 ou 20 ans de ce que nous cherchons ne représente qu’une partie infime. Le fait que la réflexion sur notre environnement passe par l’industrie mais également par l’artisanat et que nous continuons tous, avec notre bêtise et notre intelligence, à interroger tous ces secteurs-là est très important. De là à considérer qu’il y aurait d’un côté les robins des bois, de l’autre les méchants est parfaitement ridicule”. Réponse d’E : “Le design fonctionne sur des contraintes liées au marché. Mais les champs d’exploration peuvent s’extraire des règles du marché pour développer d’autres scénarios. On ne peut pas passer toujours par une équation démocratique. J’aime toujours prendre pour exemple Rodolfo Dordoni, qui fût en charge du graphisme de l’intérieur du métro new-yorkais. Quand on lui demandait pourquoi il avait choisi ce métier, il répondait : “Moi je fais ça pour me battre contre le monde qui est moche et mal fait”. Cette histoire de vouloir rendre les choses belles, élégantes, dans notre propre paradigme, ne vient pas d’une volonté de les contrôler mais de les rendre originales, pures et intègres, quel que soit le support, le moyen pour y arriver”.

Élus créateurs de l’année au Salon du Meuble 2002, grand prix du design de la ville de Paris en 1998, Finn-Juhl Prize de Copenhague en 2008, le mythe des frères Bouroullec n’est plus à construire mais à admirer. Lors de l’exposition rétrospective qui leur sera consacrée au Centre d’Architecture de Bordeaux – Arc en Rêve à partir du 28 janvier 2011. Histoire de prouver que derrière la suspension de toute affirmation se cache souvent l’administration de la preuve.

Yann Siliec

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Jasper Morrison, designer de l’utile
02/11/2009
Jasper Morrison, designer de l’utile

Jasper Morrison s’adonne depuis 25 ans à l’intelligence de l’objet. L’exposition que lui consacrait le musée des Arts décoratifs de Bordeaux confronte ses créations pour Cappellini, Magis, Alessi… à celles de collections anciennes.

Atteindre le minimum relève d’une quête infinie. En tirant les choses ordinaires vers la noblesse et la beauté, en révélant les qualités intrinsèques des objets à travers leur banalité, Jasper Morrison, 50 ans, a toujours eu l’âge de raison. Celui de l’insolence et du silence, préférés à la parole et l’intellectualisation. Celui bercé par l’évidence et le sensible, tenu en éveil par la candeur et la simplicité. D’un pragmatisme toujours rêveur, insaisissable et nébuleux, son travail basé sur l’intuition l’emporte sur le dire. Comprendre comment les choses sont faites. Déployer un minimum d’effort pour atteindre la perfection ne suffit pas à résumer son apport essentiel sur le monde objet. L’homme est un mur, hermétique aux sirènes du succès, puisant son talent dans le vaste silo de l’élégance. Et s’il “n’éprouve aucun désir à se souvenir de ses projets”, son œuvre parle sans mot, ancrée dans les heureux hasards du monde réel. Réduite à sa simple expression.

À sa façon de prendre toujours le chemin le plus court, de se servir des contrepoints pour avancer, Jasper Morrison aime aller vite, en s’accordant des temps de latence. Né à Londres en 1959, diplômé de la Royal Academy of Art en 1984, d’un esprit trop pratique pour devenir ingénieur, il opte pour le design et ouvre son studio dans son appartement de South Kensington en 1985. Sa fulgurante ascension s’oppose à l’air du temps et aux théories du groupe Memphis qu’il rencontre et réfute simultanément. Dès les prémices, ses recherches mettent en exergue les “valeurs invisibles de l’objet”, préférant les qualités d’usage à la futilité de l’ornement. “Le modernisme doit sa disgrâce temporaire à son manque d’humour. Du moins, il lui manque une certaine légèreté de touche car si un produit naît de l’industrie, il est destiné à passer le reste de sa vie chez des gens qui ne s’intéressent pas nécessairement à la logique aride des solutions apportées aux problèmes de fabrication. Avec du recul, il apparaît que le modernisme n’est pas en panne. Il a juste besoin d’une révision”.

Adepte de principes éthiques et économiques de l’objet industriel au service du grand public, Jasper Morrison développe sa propre théorie de “l’utilisme” en apportant des réponses justes et raffinées aux questionnements sur la fonction. Légèreté et simplicité des lignes, aménagements intérieurs et meubles en bois dépouillés lui valent, à la vitesse lumière, une consécration internationale. En parfait chef de file de l’esthétique ascétique. “Quand quelqu’un vous dit : “Je me tue à vous le dire, laissez-le mourir”. À l’instar des traits d’humour de Jacques Prévert, Jasper Morrison laisse parler l’évidence. Jeux de formes, combinaisons pour l’œil, lapsus volontaires ou néologismes formels, il part de mots simples, d’objets de tous les jours, pour mieux les attraper. Afin de mieux s’en amuser. Il opère des glissements entre leur sens propre et leur sens figuré. L’art de la syllepse est sa figure de style. La forme appelle le matériau. Les qualités du matériau achèvent la forme. Leur sensualité donne de la présence à l’objet. La boucle semble simple. Loin s’en faut. Confort, couleur, rapport à l’espace surgissent de son écriture graphique. De la “Thinking Man’s Chair” (dessinée en 1986 pour Cappellini, inspirée des lignes d’un vieux rocking chair entraperçu chez un ami et assemblée d’éléments de métal standard), à la collection “Wine Glass” réalisée en 2008 pour Alessi, Morrison fait subir une cure de jouvence aux clichés et tire du facile un usage savant. Ses pièces résonnent comme des défis. Sans se contenter d’utiliser le langage tel qu’il nous est donné, selon d’immuables associations, il préfère bousculer les automatismes, défiant la pétrification des êtres et des choses. Ses objets sont l’illustration de la vie, à l’image de la chaise signée en 1998 pour le réfectoire du Couvent de la Tourette du Maître Le Corbusier. Du projet de tramway pour la ville de Hanovre à l’occasion de l’Expo 2000 aux célèbres “Ply Chairs”, ses créations à la simplicité archaïque atteignent l’universel.

Sur le droit-fil de son apesanteur, le créateur de l’année au Salon du Meuble de Paris 1999 jette un regard acerbe et vindicatif sur la crise, le règne du décor et la surmédiatisation. Il espère la fin de la décadence et du design purement promotionnel. “L’objet juste, c’est celui que l’on s’approprie, il n’est pas seulement lié à l’usage, c’est un objet qui s’installe dans le temps. En tant que designers, nous sommes aussi des gardiens de l’environnement, c’est notre responsabilité d’éviter la pollution physique et visuelle”. Inspiré par le Dadaïsme, le Bauhaus, le cinéma, l’Inde et l’art de la convivialité à table (bien plus puissant que les Arts de la Table en soi), il considère que tous les objets du quotidien, les plus infimes soient-ils, méritent de rester utiles. Sans se dispenser d’être beaux. Après l’exposition “Take A Seat” au musée des Arts décoratifs de Paris en 2009, dans la foulée de l’ouverture de son magasin londonien Jasper Morrison Ltd. Shop, plateforme design pensée comme un showroom de présentation idéal où la finalité commerciale se veut moins importante que l’émotion, Jasper Morrison se voit consacré par le musée des Arts décoratifs de la Ville de Bordeaux avec une exposition fin 2009. Dans une logique décentrée, il contourne la célébration de son travail, créant des résonances dans les rapprochements subtils et pertinents entre ses objets et les Arts décoratifs du passé qui, par le biais de son regard, retrouvent le souffle esthétique à travers l’histoire.

Son fauteuil “Pipe” édité par Magis en 2008 dialogue en vis-à-vis avec une chaise anglaise du XVIIe siècle. Réalisée à Tokyo en 2006 en collaboration avec Naoto Fukasawa, le concept de “Super Normal” – exposition inaugurée à la galerie Axis à Tokyo puis présentée en parallèle de 100% Design Londres à la galerie 21_21 avant de s’exporter à New York dans le showroom Vitra et d’être rachetée en partie par le Fonds National d’Art Contemporain en 2007- est présenté pour la première fois en France au musée des Arts décoratifs de Bordeaux. L’“œuvre”- une sélection de Jasper Morrison et Naoto Fukasawa – encense une cinquantaine d’objets industriels, présentés pour leurs qualités principales et leur adéquation à l’univers domestique. “Il n’est pas nécessaire d’être innovant, c’est déjà bien d’essayer de faire un objet bon. Essayons de faire moins d’objets mais des objets meilleurs. L’objet “Super Normal”, c’est thérapeutique. Vivre avec un objet super normal c’est comme vivre avec une prothèse de hanche, tu oublies qu’elle est fausse. Ce qui compte, c’est la qualité d’utilisation de l’objet, un objet qui a vécu et reçu l’approbation de l’utilisateur même celui dont l’auteur est anonyme”. Au final, une centaine de pièces (dons, achats et dépôts) courant sur les cinquante dernières années complètent un parcours historique et didactique du Musée avec des artistes de la région (Martine Bedin, Sylvain Dubuisson), des icônes de la scène design internationale (Ettore Sottsass, Ron Arad, Philippe Starck) et du mobilier de Jacobsen et Bertoia commandé par les institutions bordelaises au cours des années 60 & 70.

“Le design qui suit les tendances et les modes accorde plus d’importance à sa communication qu’à sa valeur réelle, à son impact en tant qu’objet design lui-même (…) Certains objets détournent l’attention pour de mauvaises raisons et perturbent l’atmosphère par une présence nocive. Sublimé par les magazines en papier glacé, présenté comme une surenchère de formes et de couleurs, le design est vécu comme une compétition pour produire des choses de plus en plus bruyantes. Les designers y participent sous couvert d’un objectif, celui de servir l’industrie pour produire des objets de grande consommation. Cet objectif est détourné et contamine l’environnement domestique et collectif. Il y a pléthore d’objets, le consommateur ne sait plus se contenter d’apprécier la normalité la plus essentielle (…) Il est temps pour les designers de revenir à l’essentiel, aux valeurs sur le long terme. Plus qu’aux coups médiatiques”. À l’ombre des chais, fidèle à son intégrité, la démonstration de Morrison touche à la vérité, aux valeurs essentielles de l’objet. Au temps qui passe sans défiler.

Yann Siliec

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Charlotte Perriand, pionnière du design
01/11/2009
Charlotte Perriand, pionnière du design

Charlotte Perriand a laissé derrière elle une œuvre moderne passionnante et ses propositions d’architecture intérieure continue d’influencer notre habitat.

Longtemps, la fameuse “chaise longue de Le Corbusier” n’a été attribuée qu’au maître à penser de l’architecture moderne. Nulle part n’était mentionné le nom de Charlotte Perriand. Scorie d’une époque sexiste où l’on ne laissait pas la femme faire jeu égal avec l’homme, mais aussi et surtout, aveu de faiblesse égotique de Le Corbusier. La vérité est ailleurs, puisque Charlotte Perriand a collaboré comme associée aux côtés de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret, dès son entrée en 1927 dans leur atelier de la rue de Sèvres et ce jusqu’en 1937, en charge de l’équipement de la vie domestique. “Le Corbusier attendait de moi, avec impatience que je donne vie au mobilier”, relate-t-elle dans ses mémoires. Même Corbu, plutôt avare en compliment, a reconnu “les qualités exceptionnelles d’invention, d’initiative et de réalisation de Madame Perriand, dans ce domaine”. Dont acte. “L’important ce n’est pas l’objet, mais l’homme”, a répété toute sa vie Charlotte Perriand. “Créer un équipement aussi subtil, complexe et sensible que le corps humain, voilà notre tâche”. Entre ses mains, l’esthétique de la mécanique chère à Le Corbusier se trouve humanisée. Aujourd’hui, l’affaire est entendue et justice est rendue au talent de cette avocate de la cause moderniste.

Son séjour à l’hôpital des enfants malades alors qu’elle n’était qu’une gamine fut fondateur. “Le lieu me plaisait, il était blanc, la salle dénudée. De retour à la maison, le capharnaüm des meubles et des objets me sauta au visage, et je pleurai. Le dépouillement de l’hôpital me convenait. Pour la première fois, inconsciemment je découvrais le vide tout-puissant parce qu’il peut tout contenir”, raconte-t-elle. Très tôt, avant même d’avoir rencontré Le Corbusier, Charlotte Perriand dénonce les survivances du passé, et défend l’utilisation du métal en tant que nouveau matériau. “Au salon de l’auto, je m’imprégnais de la technicité des voitures de luxe, au rayon des accessoires, j’achetai un phare pour éclairer ma future salle à manger”. C’est une jeune fille audacieuse en prise directe avec les années folles. “J’étais coiffée à la garçonne, mon cou s’ornait d’un collier que j’avais fait façonner, constituée de vulgaires boules de cuivre chromé. Je l’appelais mon roulement à billes, un symbole et une provocation qui marquaient mon appartenance à l’époque mécanique du XXe siècle”. Charlotte Perriand en pionnière du design révolutionne l’habitat à tout juste 24 ans, avec son projet du “Bar sous le toit” (pour accueillir ses amis et faire la fête d’une manière plus libre, plus décontractée qu’assis en rond autour d’une table basse”) entièrement en cuivre nickelé et aluminium anodisé exposé au Salon d’automne de 1927. Encensé par la critique, cet acte novateur lui ouvre les portes de l’atelier Le Corbusier. Outre la mise au point des prototypes des casiers-standards et des sièges en tubes d’acier, Charlotte Perriand s’initie à l’architecture et collabore aux recherches corbuséennes sur le logement minimum. Rendre l’espace le plus fonctionnel et modulable possible est la règle qu’elle s’impose dans les projets personnels qu’elle mène en parallèle comme la maison de week-end (1934) et le refuge bivouac (1936-37).

Raconter Charlotte Perriand, c’est aussi faire l’éloge d’une créatrice engagée. En rébellion contre l’académisme des salons, elle fonde l’Union des Artistes Modernes (UAM) en 1929, aux côtés de René Herbst. Portée par des préoccupations sociales et politiques, et après un voyage initiatique en Union Soviétique en 1931, elle ne tarde pas à s’engager en politique et rejoint l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires ce qui la rapproche d’hommes tels que le peintre Fernand Léger ou le décorateur Francis Jourdain, décidés comme elle à construire un monde meilleur. De 1952 à 1953, Charlotte réalise de nombreux programmes d’équipements collectifs, en collaboration avec les ateliers Jean Prouvé. De nature indépendante, Charlotte Perriand est une voyageuse curieuse des autres cultures (Indochine, Brésil, Inde…). Ses pas la conduisent au Japon en 1940 alors qu’elle est invitée par le gouvernement pour orienter la production d’art industriel du pays. “Le Japon à l’époque, c’était la lune”, écrit-elle. Charlotte Perriand s’y sent chez elle, captivée par les résonances qu’elle découvre entre le Japon traditionnel et les préceptes modernistes. Notamment le tatami, élément de sol normalisé qui équipe indistinctement les villas impériales de Kyoto et les maisons paysannes. Le zen est une révélation pour elle. Cette petite-fille de maréchal-ferrand savoyard saura intégrer à ses réalisations les leçons de ce séjour mémorable (1941-1946) autant que son amour de la montagne. Son chalet de Méribel-les-Allues et les stations de ski des Arcs (1967-1986) portent la marque de son art d’habiter – son rationalisme humain – qui modifia profondément la manière de vivre des Français dans les années 1950.

Traversant de bout en bout le XXe siècle, Charlotte Perriand laisse une œuvre exemplaire dont les collectionneurs et autres design addict se sont emparés en faisant flamber les prix. Indépendamment de ce phénomène, l’éditeur italien Cassina poursuit son travail de mémoire dans la collection I Maestri, en éditant des pièces choisies par Charlotte Perriand de son vivant. Car, si elle n’avait pas conscience d’être un maître à l’égal de Rietveld ou de Mackintosh, elle savait l’importance du Mouvement Moderne dont elle était l’une des actrices principales.

Laurence Salmon

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Michael Young, designer insaisissable
02/03/2009
Michael Young, designer insaisissable

L’aisance de Michael Young lui permet de varier les plaisirs, de passer d’Established & Sons à Magis, du vibromasseur Sabar multivitesses au vélo urbain City Storm.

Nom de Code : Mid Nineties
Il a l’allure des Robinson, pantalon blanc, barbe de trois jours, sourire d’aventurier déblayant la savane. Pourvu qu’elle soit de luxe. Dans un autre monde, il se serait rêvé Richard Branson, propulsant ses objets sur une autre planète. À vouloir décrocher la lune, Michael Young a suivi la tangente pour mieux rayonner. Son discours est en coin, toujours aux aguets d’une idée ou du mot, qui séduira le monde. “Je sais comment gérer les autres. Je peux gérer n’importe qui parce que je sais toujours ce que je peux faire pour eux. Je l’ai appris”.

Né en 1966 à Huddersfield dans le Nord de l’Angleterre, diplômé de la Design School de la London’s Kinston Polytechnic, les portes du design s’ouvrent à lui en 1992, non par dépit ni par aspiration. “Je n’ai jamais pensé être particulièrement créatif. Je n’ai jamais vraiment fait autre chose que du design. La raison d’être de cette vocation provient du fait que je m’arrange toujours pour faire ce qui me plaît. Plus que ce que je sais faire”. Après la case apprentissage dans le studio de Tom Dixon à Londres, l’adrénaline se fait sentir. Celle du passage en nom propre, des traversées en solitaire et des visas à collectionner. La vie pseudo nomade commence en 1994. Les vecteurs d’inspiration suivent l’horaire des fuseaux.

Empire du milieu
Quand le design prend une saveur cool-shock, la création désaltère. Affranchi du Liberty, catapulté designer anglais le plus inspiré de sa génération, Michael Young conduit à droite de la culture Stilton. Il signe pour E&Y une collection qualifiée de nouveau langage formel (Mid-Nineties – 1996) et commence à crypter sa carrière de noms de codes. Dès 1997, il développe au sein du MY-022 une série de projets pour Christopher Farr, SOM Architects et Rosenthal. Ian Fleming traîne çà et là jusqu’au coup de force d’un luminaire sabre laser (Sticklight) créé en 1999 pour Eurolounge. L’appel de la lumière l’incite à passer la frontière.

Déménager de Londres à Reykjavik ne se fait pas sans peine. Le givre ne réchauffe pas de la paranoïa de devoir vivre dans une ville de 100 000 habitants. Il y signera pourtant une collection de joaillerie radicalement fulgurante (Smack), dégraissée du pompeux et développée en duo avec Katrin Olina. Les accents rythmiques du style Young prennent de l’ampleur lorsqu’à l’heure du millénium, le MY Studio bombarde la planète de ses Floor Seats confettis, systèmes d’assise empilables édités par Cappellini. Désarmement des toboggans, vérification de la porte opposée, il file alors sur la Chine où le High-tech le rattrape et le propulse Hong Kong Star (en charge de l’image de marque de Radio Shack/Ignltin). Son lecteur MP3 pour Kuro Music donne du fil à retordre à Apple. Ses clés USB, ludiques, s’enfilent comme des bracelets. La création rejoint l’univers des ultrasons.

Longs Courriers
“J’aime que les choses m’échappent, ne pas contrôler. Cela rend chaque histoire, chaque objet, organique et spontané. Je ne veux faire partie d’aucun monde. Ce besoin de me sentir nulle part est à l’origine de mon installation sur Hong Kong. Être dans cet entre-deux permanent me sied parfaitement et m’offre une proximité directe avec les forces de frappes industrielles de la Chine”. L’anarchie punk des débuts ne renaît qu’en surface. Le trublion d’Albion voue désormais un culte à Comme des Garçons, aux Mackintosh, à Rei Kawakubo. De son studio planté à l’ombre des revendeurs de poisson séché du quartier de Sheung Wan, naît un design ultraperformant et funkadelic. Les systèmes d’enceintes pour iPhone côtoient des cabanes à oiseaux en papier plié.

Le kit à Cocktail Schweppes revoit les équilibres et épaisseurs du verre. “Je ne peux exécuter ce que quelqu’un me demande de faire. Je peux uniquement faire ce que j’ai envie de faire. Tenir mon propre monde en haleine, délimiter mon univers”. Au service des marques pour lesquelles il agit, Young est pourtant moins rebelle qu’il ne s’affiche amazone. La fausse modestie ne fait jamais oublier les dividendes et royalties. Et la souplesse se forge au rythme soutenu de contrats qui affluent.

Acid, Zen & Speed
Rivé à son portable, toujours entre deux sièges 1A, Michael Young se retire souvent à Bali, pour désenfumer. En ces lieux lui viennent les idées, les croquis, à l’abri du marketing, du packaging, du perpétuel networking. Et même s’il aime à créer en pensant à Colette, Isetan ou Dover Street Market en guise de réceptacles pour ses fantasmes et créations, il n’en demeure pas moins un designer subtil, chérissant la sensation pure de l’objet parfait, en phase avec la concordance des temps. Consulté en 2003 par Mandarina Duck pour ses concept-boutiques de Milan et Berlin, sa signature transcende le champ miné de la mode, virant les parasites, plaquant la douceur innocente d’une couveuse sur du mercantile. Du design intérieur à la prolifération sur le corps, Young joue de ses propres codes et imprime des écailles plastiques sur le mythique polo Lacoste (2007). Son aisance lui permet de varier les plaisirs, de passer d’Established & Sons à Magis, du vibromasseur Sabar multivitesses et robuste au vélo urbain City Storm, ergonomique et révolutionnaire, équipé de phares LEDs et conçu pour le géant taïwanais Giant.

Et quand il réussit ses coups de génie, son simple portemanteau Tree pour Swedese prend la forme des rêves d’Akira Kurosawa. Les montres PXR-5 EL, ultras noires ou plaquées or en acier brillant, associent un cadran bling-bling à un jeu de straps mercenaire et interchangeable. L’apogée vient à Milan en avril 2008. Michael Young lance “Coen Chair” éditée par Accupunto, hommage mêlé à la chaise Pretzel de Nelson et aux créations des années 50 signées Franco Albini. Bali semble déjà loin tant la ligne d’horizon de l’assise est parfaite. Le miracle surgit souvent d’un mirage apparu sur une plage.

Yann Siliec

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