Carlo Clopath dessine des objets du quotidien
03/11/2014
Carlo Clopath dessine des objets du quotidien

Carlo Clopath était l’un des candidats présents à Design Parade à la villa Noailles à Hyères l’été 2014.

Cuillères en bois, spatules, petites louches, racloirs, planches et planchettes, assiettes et bols, saladiers, en bois d’érable blond ou laqué avec une laque naturelle d’Urushi (Wajima-Nuri) démontrent toute la modestie et la simplicité des objets quotidiens, objets usuels, d’hier et de toujours, témoignage de la diversité formelle autour de l’accessoire d’usage. Né en 1986, Carlo Clopath, étudiant à l’ECAL, a fait son apprentissage du minimalisme chez Cecilie Manz (en couverture du numéro 163 d’Intramuros) au Danemark, aux ateliers d’art danois à Copenhague (StatensVaerksteder for Kunst) avant d’ouvrir son atelier à Trin Mulin dans les Grisons, dans les Alpes suisses orientales, tenaillées entre l’Autriche et l’Italie. De cette implantation dans cette région soumise aux influences allemandes, romanches et italiennes, il tire son intérêt à la fois pour les cultures étrangères et leur modernité et le respect de la tradition séculaire.

La collection Palutta, cuillères, bol, spatules © Carlo Clopath

En érable, en acier inoxydable pour les couteaux, en porcelaine et en lin, ses objets sont fabriqués mécaniquement avant d’être affinés à la main. Universels, pour préparer et pour manger, ils suivent des formes archétypales lumineuses et apaisantes, dans lesquelles se retrouvent tous les publics. Lauréat du Prix du Design Suisse, la collection Palutta a gagné sa visibilité en s’exposant à Vienne, Tokyo et Eindhoven. Heinz Caflisch, architecte et Remo Caminada, graphiste et frère de Andreas Caminada, chef trois fois étoilé du Schauenstein Schloss hôtel restaurant de Fürstenau, ont choisi d’éditer le projet à travers leur toute jeune maison d’édition Okro. Bientôt en vente sur www.okro.com.


Bénédicte Duhalde

L’atelier de Carlo Clopath © Carlo Clopath
La collection Palutta, cuillères, bol, spatules © Carlo Clopath
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Adrien Goubet dessine une salle de bain immédiate
01/09/2014
Adrien Goubet dessine une salle de bain immédiate

Adrien Goubet exposait à Hyères à la Villa Noailles, pour la Design Parade 2014, une salle de bain immédiate, pour un espace bain… immédiat.

Amener l’eau à l’endroit où l’on veut et se brancher en direct, c’est un désir qui répond à l’un des besoins primaires de l’homme. La “salle de bain immédiate” d’Adrien Goubet n’a rien des réponses sophistiquées et connectées du marché, elle s’inscrit plutôt directement en réponse aux besoins primaires de la toilette avec un robinet, un tabouret, un bassin, comme un hommage à Willy Ronis et à son cliché “Le nu provençal”.

Le projet “La salle de bain immédiate” présenté à la Villa Noailles pendant la Design Parade a permis à Adrien Goubet d’être invité par Camper à participer au workshop Futuro Imperfecto à Majorque

En déconstruisant la salle de bain, il propose une intervention légère qui utilise les principes d’un décor de théâtre et de la mise en scène. Il est question dans cette salle de bain de mouvement dans l’espace, d’installation mais aussi de “désinstallation” immédiate, d’un usage rapide, d’un temps court et de la possibilité de partir sans laisser ni trace, ni empreinte, une problématique contemporaine. Sans structure rigide, la salle de bain immédiate se présente comme un set sanitaire à construire autour d’un système de tubes en aluminium qui conduisent des canalisations légères, dirigées par des connecteurs en plastique à clipper. Après les socles à fromages, simples socles en pierre, en bois et en acier développés en 2011 avec Laurène Barjhoux, en prolongement des formes laitières régionales, Adrien Goubet poursuit l’exploration de territoires sensibles.


Bénédicte Duhalde

Le projet “La salle de bain immédiate” présenté à la Villa Noailles pendant la Design Parade a permis à Adrien Goubet d’être invité par Camper à participer au workshop Futuro Imperfecto à Majorque
Le projet “La salle de bain immédiate” présenté à la Villa Noailles pendant la Design Parade a permis à Adrien Goubet d’être invité par Camper à participer au workshop Futuro Imperfecto à Majorque © Adrien Goubet
Les socles à fromages en pierre développés en collaboration avec Laurène Barjhoux en 2011
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Daria Blank et Axel Delbrayere, créateurs d’événements collaboratifs
01/09/2014
Daria Blank et Axel Delbrayere, créateurs d’événements collaboratifs

Les designers Daria Blank et Axel Delbrayere sont à l’origine du LoungeShare : événement dynamique et collaboratif.

Elle, est élève-avocate au Bareau de Paris, lui est designer diplômé de l’ENSCI-Les Ateliers. Ils se sont rencontrés au sein de l’option “Entrepreneuriat” de la Chaire “Entrepreneuriat EEE de l’ESCP Europe”. Ils se sont donnés pour objectif d’organiser un événement au carrefour de leurs cultures respectives. “Nous nous sommes rendu compte que les entrepreneurs, les juristes, les économistes avaient tendance à classer les designers dans la catégorie réductrice des graphistes. Nous avons alors décidé de lancer en octobre 2012, le “LoungeShare”, un événement dynamique et collaboratif durant lequel les participants pouvaient se jeter à corps perdu dans la création.” Sur une durée limitée de 48 heures, des équipes de trois personnes – un designer, un ingénieur, un bricoleur-curieux – (neuf équipes lors de la première édition, sept lors de la deuxième en 2014) ont associé leur compétence afin de donner vie à un objet, en laissant place à l’intuition et à la réactivité de chacun pour optimiser 35 m3 de matériel de récupération.

Le projet “Atelier Volant”, équipe Maker’s Makers avec Laetitia Said, Florian Delepine et Guillaume Faure. © LoungeShare

Les projets étaient exposés à l’Ensci-Les Ateliers pendant les D’Days, à la Gaîté Lyrique pendant le festival du numérique Futur en Seine, au CentQuatre à l’occasion du salon Maker Faire en juin dernier. Entre upcycling et prototypage rapide, les pièces uniques des deux premières éditions devraient être le sujet d’une vente aux enchères cet automne. La troisième édition avait lieu en novembre 2014 et la quatrième en mars 2015. Avis aux bricoleurs en manque de travaux pratiques et d’expression plastique, informations et inscription sur le site www.LoungeShare.fr.


Bénédicte Duhalde

Le projet “After Word” , équipe Golden Mamad avec Adrien Petit, Marion Mezenge et Mattéo Sorbelli, 3ème Prix © LoungeShare
Le projet “Atelier Volant”, équipe Maker’s Makers avec Laetitia Said, Florian Delepine et Guillaume Faure. © LoungeShare
Le projet “Working Dream”, équipe Triple Action avec Martial Marquet , Cathy Tizzoni et Paul Ayoun, 1er Prix © LoungeShare
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Les créations du designer belge Sylvain Willenz
01/09/2014
Les créations du designer belge Sylvain Willenz

En direct du plat pays, le designer belge Sylvain Willenz dessine depuis une décennie un paysage d’objets aux silhouettes graphiques pour de nombreuses marques : Karimoku, Cappellini, Ligne Roset, Established & Sons, Stattmann Neue Moebel, Menu…

Il revendique à qui de droit avoir été l’un des premiers designers à lancer son e-shop en propre, sur son site web www.shop.sylvainwillenz.com. Pas peu fier d’avoir saisi l’enjeu, il souligne la potentielle précarité d’un marché du design en crise, qu’il faut assurément revoir, contourner et réinventer. Impossible de lui donner tort, tant la courbe entre le nombre de prétendants, acteurs et fabricants a fortement tendance à s’inverser : “La somme des designers est aujourd’hui plus importante que celle des entreprises toutes confondues. Il est quasi impossible de ce fait de travailler comme il y a vingt ans. Tout est dans la tendance, dans les saisons, dans la course à l’air du temps. Ce qui pose un vrai problème car les éditeurs viennent moins nous chercher qu’auparavant, ce qui nous force à nous faire connaître. Cette réalité nous pousse à être présents sur certains salons comme celui de Milan, de Copenhague, Maison & Objet à Paris ou imm à Cologne. Dans un climat où les producteurs de design font énormément de shopping, je tiens absolument à y être parce que ma manière de travailler réside dans ma volonté de développer des relations durables avec les entreprises. J’aime discuter avec elles, leur proposer une idée pour mieux rebondir, suivre une direction en fonction d’une carence dans leur offre produit ou au sein de leur catalogue. Et que nous trouvions tous ensemble comment peut naître un projet à partir de nos discussions. Bien que basé à Bruxelles, je sillonne l’Europe afin de rester réactif. Le lancement de nos créations est à présent conditionné par le calendrier des salons.

“Matt”, une collection d’accessoires pour le bureau. Objekten (2012)
“Matt”, une collection d’accessoires pour le bureau. Objekten (2012)

Nous ne pouvons nous en abstraire. Notre métier s’avère foncièrement lié à son contexte géographique, économique et industriel. Cela demande une grande réactivité face au changement constant”. Depuis sa maison-atelier planquée non loin de la gare du Midi, Sylvain Willenz ne cache en rien son jeu. Derrière un calme de circonstance, ses mots et son sens du contrôle traduisent le portrait d’une nouvelle génération de designers, à la fois très préoccupés par leur image et leurs désirs d’affranchissement. Malgré leur volonté d’avancer par eux-mêmes (quitte à tenter l’autoproduction), ils n’en demeurent pas moins conscients de devoir rester arrimés aux locomotives du business, pour survivre et s’émanciper face au rouleau compresseur du marché. Le design pour Willenz est pourtant devenu passion. Un enjeu autant personnel que global, une source de challenges qui ne cesse de remettre en cause ses certitudes et chamaille ses obsessions. Même s’il s’avoue solitaire et parfois isolé par rapport aux réalités du marché, le designer belge reste aujourd’hui fidèle à la devise de sa patrie. Né en 1978 à Bruxelles, il a eu la chance de voir le monde dès sa plus tendre enfance. “Je me suis retrouvé à l’âge de 5 ans aux États-Unis car mes parents sont partis travailler là-bas. Je suis resté à New Haven (Connecticut) jusqu’à 10 ans, un âge à partir duquel on commence à avoir des souvenirs. Grâce à cette aventure, je me sens aujourd’hui autant belge qu’anglo-saxon. Je suis ensuite rentré en Belgique avant de repartir en Angleterre à 18 ans pour poursuivre mes études. Comme tout môme natif de mon pays, j’étais alors attiré par la bande dessinée et par l’illustration. Après une année de prépa, j’ai découvert le design produit en feuilletant l’un des premiers gros livres Taschen consacré à Philippe Starck. C’était un monde qui s’ouvrait à moi. J’ai trouvé extraordinaire qu’un même bonhomme puisse tout dessiner, du presse-citron jusqu’au bateau en passant par les casseroles et les râpes à fromage”. Après trois années de Bachelor près de Brighton, il intègre en l’an 2000 le Royal College of Art de Londres, fasciné par le virage pris par le design industriel, à l’heure du nouvel iMac dessiné par Jonathan Ive. Le master soutenu au RCA est pourtant une épreuve, une expérience difficile et déstabilisante, basée sur un enseignement qui questionne absolument tout et donne l’impression de tout déconstruire pour mieux se retrouver. Au cours du cursus de deux ans, l’apprenti designer saisit pourtant sa chance, invité à un Vitra Summer Workshop mettant à l’honneur Ikea. “Pour l’occasion, les organisateurs avaient fait venir tout un container de bambou de diamètres différents. Après moult maquettes, je suis arrivé avec mon binôme James Carrigan au projet ‘Dr. Bamboozle’. Un projet sur la pertinence de l’usage et les techniques du bambou dans un contexte occidental, ainsi que sur les possibilités de son association avec un nouveau matériau. En sanglant ensemble des tiges pour former des assises, bancs et tabourets, nous avons décidé de gommer l’aspect ethnique et les techniques orientales en trempant partiellement chaque structure dans du caoutchouc liquide qui, en séchant, assure la cohésion de chaque objet produit. Au-delà de son aspect expérimental, cette réflexion m’a propulsé, après avoir présenté notamment le banc lors de la biennale de design Interieur, en 2002 à Courtrai. Initiative qui m’a valu de remporter le premier prix”. Ce coup d’essai est une révélation. Diplômé en 2003, Sylvain Willenz quitte dès lors Londres pour rentrer au bercail où il fonde en 2004 son propre studio. De parents biologistes, le designer reconnaît aujourd’hui être constitué d’un background qui a son influence : “J’ai toujours baigné dans le monde de la biologie pratiquée par mes parents. J’y vois une source d’inspiration dans le sens où la matière m’intéresse. Je n’ai pas commencé en travaillant le métal ou en sculptant du bois. J’ai au contraire démarré en m’attaquant directement à des matières organiques, liquides, totalement vivantes, à l’image du caoutchouc. Au même titre que ces racines, je vois des liens entre ce que je réalise et ma prime passion pour l’illustration. Je pourrais même dire que je fais aujourd’hui de l’illustration en 3D car mes objets tout en rondeur ont presque une caractéristique cartoonesque. Tout part de ma main. Je ne suis pas un grand dessinateur, je ne passe pas des heures à dessiner mais tout naît de croquis”. Repéré par l’ancien directeur du design d’Established & Sons – Mark Holmes – lors d’une mini-installation au salon de Milan 2007, Sylvain Willenz a démarré très fort, reconnu rapidement pour son talent à détourner objets et accessoires de décoration utilisés dans le quotidien, en les revisitant par petites touches et en les soulignant de détails industriels. Pour la société anglaise, il signe en 2008 la collection de luminaire “Torch”, coup d’essai le plus mémorable de sa carrière. Fabriqué à partir de plastique moulé ultrasouple, le système lumineux se décline en trois versions et trois coloris (dont son noir signature). Toutes les tailles peuvent être suspendues au plafond en une simple unité, disposées en grappes de dix ou vingt, ou utilisées seules au-dessus d’une table. L’objet, à l’instar de tout son travail s’inspire des objets archétypaux, et dans ce cas précis, de la simple silhouette d’une lampe torche manuelle ou d’un phare de voiture. “C’est ainsi que je me plais à penser un objet. À la manière d’une ombre, je m’interroge toujours sur sa capacité à être normal mais reconnaissable, peu sophistiqué mais élégant. “Torch” est sans aucun doute le projet qui me ressemble le plus, pour son côté simple et spectaculaire. Il est né de l’aboutissement d’une somme d’expérimentations et de réflexion de quatre ans après mon passage au RCA. J’entretenais alors une rage, un désir pour que quelque chose fonctionne et passe enfin en production. J’ai toujours été un grand admirateur du travail de Tom Dixon, au point de me demander à l’époque ce qu’il ferait avec telle ou telle matière. ‘Torch’ en est un peu le témoignage, au-delà de son propre succès”. Lancé par cet objet-phénomène, il signe dans la foulée pour Cappellini, Karimoku, Rolf Hay et enchaîne par un autre blockbuster : le disque dur externe “XXS” signé pour la firme Freecom. En rejoignant l’idée de “Torch” avec son corps en plastique souple et son diffuseur, le “XXS” désosse totalement la mécanique en glissant juste un disque dans une chaussette en caoutchouc. En pleine période de segmentation de l’information, le designer ajoute une référence aux VHS et K7, en oubliant le principe habituel d’ouverture en paquet de cigarettes, et en y insérant une petite fenêtre à double usage, pour pouvoir glisser l’appareil et nommer son contenu sur une petite languette d’inscription. Il humanise ainsi un élément high-tech depuis son imaginaire de boîte noire, d’élément intangible, et le rend particulièrement tactile. Aussi à l’aise dans le registre du disque dur, de l’accessoire, du luminaire ou du verre soufflé (comme en témoigne son expérience avec le CIRVA menée entre 2008 et 2012), Sylvain Willenz fonctionne de manière graduelle, en ayant commencé par la petite échelle, puis sur du mobilier, des chaises (“Profile Chair” – 2012 pour Stattmann Neue Moebel) jusqu’à l’espoir prochain de dessiner un canapé. Il aime l’idée de rajouter des strates à sa fonction, de nouveaux terrains de jeux et de se spécialiser, année après année. Souvent attiré par les choses du quotidien, son travail se reconnaît au simple coup d’œil, minimaliste et toujours très graphique, à la limite du trait, dessiné à l’extrême, ce qui selon son propre aveu l’amène à trouver l’évidence dans le cheminement de l’objet. “Sans pour autant la maîtriser à mes débuts, la couleur représente un élément très important. Le noir et le jaune sont toujours très présents et font partie de mon langage, même s’ils sont arrivés un peu par hasard. Je considère qu’un designer se doit de faire un travail éditorial. Un travail de mise en scène, de direction artistique pour être fidèle à l’image qu’il veut dégager. Dans le cas du projet ‘Homerun’ pour Karimoku (2009), la couleur jaune de la chaise est restée pendant longtemps une sorte de symbole. Pour prendre un autre exemple, le projet ‘Candy Shelf’ édité en 2009 par Cappellini est autant une réflexion sur la perception de ce qui est low-tech, high-tech, cher et pas cher, qu’un hommage revendiqué aux sixties à travers la référence à Eames pour la tôle perforée, à Marteen Van Severen pour le rose et à Charlotte Perriand pour le jaune. Au-delà de la matière, je réfléchis beaucoup à sa propre expression, ce qui rejoint l’illustration. Je recherche toujours une forme de douceur, tout simplement parce que je n’aime pas la violence visuelle et la violence tout court. Je préfère les objets durables dans le temps, classiques mais innovants, aux scénarios instantanés et tape-à-l’œil, donc plus démodables. Il est plus judicieux de penser commercialement à un objet intemporel qu’à un one-hit Wonder car le designer vit du succès de ses objets. C’est une vraie bataille que d’atteindre une pertinence créative et une bonne équation commerciale pour nos produits. Tout s’inscrit dans une dimension, un territoire économique et industriel. Il ne faut jamais oublier que nos créations font vivre toute une chaîne de corps de métier. C’est en cela que réside la beauté de notre mission”. Si il se sent parfois à l’étroit, dans son propre studio comme dans son pays, rêvant de succès à la Tolix et lorgnant du côté de la France pour sa capacité à faire appel aux designers au sein même de l’industrie, Sylvain Willenz demeure proactif, galopant aujourd’hui du côté du design textile.

Détails de la chaise “Profile” dessinée pour Stattmann Neue Mœbel (2012)
Détails de la chaise “Profile” dessinée pour Stattmann Neue Mœbel (2012)

“Quand on pense à des entreprises comme Herman Miller et Knoll, force est de constater que ce domaine fait partie de leur héritage et de leur ADN de marque. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de se concentrer uniquement sur des lampes. Imaginer des tapis, du linge de maison est un enjeu très stimulant pour les acteurs du design actuel. Ce que j’ai pu faire récemment avec le tapis ‘Folk’ pour Chevalier Edition, la ligne de linge de maison sérigraphié ‘Scribble’ pour One Nordic et les tissus techniques ‘Razzle Dazzle’ pour Febrik.” Sur le salon Maison & Objet à Paris en septembre 2014, il lança les collections de tapis “Geo”, “Volumes” et “Knot” pour l’entreprise danoise Menu. L’occasion également de découvrir chez le même éditeur, sa lampe en verre “Standard” inspirée d’un module de luminaire classique industriel. Viennent également la gamme de tapis “Grade” (Chevalier Edition), un fauteuil conçu pour Durlet, les tapis “Fields” pour Ligne Roset et la chaise “Arch” signée pour Wildspirit. Face à un monde évoluant plus que jamais à un rythme effréné, Willenz aimerait pourtant freiner le pas, se détacher de l’avalanche d’images et de références qui nous polluent au quotidien. Après dix ans de travail, il souhaiterait aussi retrouver un peu de sa naïveté, et moins se préoccuper de la concurrence. En ce sens, il tempère, réfléchit à un nouveau modèle, résistant à l’influence des médias, à la surconsommation d’images et à l’effervescence que connaît le design depuis deux décennies. On ne saurait alors que lui conseiller de méditer la loi de Murphy : “Le meilleur moyen pour ralentir un cheval est de parier sur lui !”.


Yann Siliec

La collection “Torch Table”. Established&Sons (2008)
Le disque dur “XS”. Freecom (2009)
La lampe “Landmarks” d’Established&Sons (2009) sur la “Profile table” pour Stattmann Neue Mœbel (2013)
Le meuble d’appoint “Candy Shelves”. Cappellini (2013)
La collection de miroirs “Shapes”. Hay (2012)
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Fort Standard, studio de design made in Brooklyn
03/03/2014
Fort Standard, studio de design made in Brooklyn

Gregory Buntain et Ian Collings, Fort Standard, réinventent leur métier à coup de e-shop, d’Instagram et Tumblr, comme autant de vecteurs d’images et de création.

De la création d’environnements spatiaux à leurs lignes de meubles et de produits en autoédition, Fort Standard a su devenir à vitesse éclair la coqueluche new-yorkaise. Gregory Buntain et Ian Collings s’accordent tous deux à dire que le design est avant tout une solution aux problèmes : “Notre type de conception porte certainement une esthétique bien particulière. Selon nos commandes et les problématiques que nous essayons de résoudre, cette esthétique peut se révéler de différentes manières, mais nous aimons croire qu’elle est finalement conforme et fidèle à notre manière de penser, bien qu’en constante évolution”. Ils se sont rencontrés en 2004, au Pratt Institute de Brooklyn et se sont rapprochés tout en étudiant ensemble, lors d’un semestre passé à l’étranger au sein de l’Université Bauhaus de Weimar (Allemagne) en 2007. Après l’obtention de leur diplôme en 2008, plongés dans la Vibe de la grosse pomme qui leur sied parfaitement, les deux acolytes se sont retrouvés à faire un travail similaire. L’occasion d’un projet commun à la fin 2010 les incite à lancer leur studio en propre en 2011.

Bougeoirs en marbre avec dessous protecteur en cuir (2012)

Gregory Buntain : “Bien qu’originaire de Westfield dans le New Jersey, je suis arrivé à Brooklyn il y a plus de dix ans. En observant mon père machiniste, j’ai grandi à l’école de la vie, observant la façon de construire et de démonter des machines tous les jours et continuellement. C’est en découvrant plus tard le design industriel que j’ai compris que c’était la discipline idéale pour faire travailler mes mains et mon esprit créatif, simultanément”. Ian Collings : “Né à Virginia Beach dans l’état de Virginie, j’ai passé mes premières années tout près de la plage, au contact de l’eau. Avec le soutien d’une famille créative, mon intérêt pour le dessin et la sculpture s’est révélé très tôt, pour comprendre rapidement comment les objets fonctionnent et comment nos idées peuvent transformer notre manière de vivre au quotidien. Dès l’âge de seize ans, j’ai commencé à travailler comme soudeur et souffleur de verre. Cet apprentissage des techniques traditionnelles m’a permis de tracer mon chemin jusqu’à mon départ pour le Pratt Institute quelques années plus tard”.

“Pin Bench”, une construction traditionnelle en chêne autour du tenon et de la mortaise. (2012)

Avec leur plastique de Cover Boy, les fondateurs de Fort Standard sont pourtant tout sauf un écran de fumée. Derrière le patronyme de leur studio se cache une volonté de fer, un état d’esprit cosmopolite et ancré dans l’urbain, axé sur une volonté de marquer leur époque, en alliant créativité et marketing, immédiateté et raffinement. À l’origine de leur association, leur nom résume une philosophie autant que le terrain commun sur lequel ils raffinent et ne cessent d’élaborer un message. Un message qu’ils souhaitent offrir, une démarche unique, du storytelling à leur création : Fort comme puissant, évident et indiscutable… Standard comme basique, essentiel et forcément nécessaire. En concevant tout ensemble, visuellement et verbalement, Gregory Buntain et Ian Collings ont grandi à vue d’œil, en moins de quatre ans. “Nos sources d’inspiration se révèlent infinies et peuvent venir de n’importe où. New York est en soi une plateforme incroyablement inspirante, tout comme les autres designers qui travaillent ici. Même si nous sommes tous deux accros au voyage, au plein air, un projet peut également naître d’un matériau ou d’une situation qui peut générer un projet. Notre processus de création ne devient réellement enrichissant que par le biais de moyens venant déclencher des pistes. Nous sommes attirés par des principes de conception inattendus qui remettent en question la normalité et qui s’imposent pour leur force, toujours de manière économe. Au-delà de cette discipline, concevoir en autarcie n’est jamais très bon. Nous aimerions tous deux arpenter le monde, nous retrouver ailleurs, éprouver de nouvelles sensations, ce serait la matrice idéale pour tenter de nouveaux projets.”

“Pin Bench”, une construction traditionnelle en chêne autour du tenon et de la mortaise. (2012)

Depuis à peine quatre ans sur le terrain et déjà signé par PS1, SCP, Steven Alan, Aeraware, Roll & Hill, 1882 ou encore All-Clad… Fort Standard incarne avant tout cette nouvelle idée du studio de design industriel. Avec leur réflexion sur la conception progressive, leur attrait pour les matériaux naturels et durables et leur approche respective d’une création inspirée par les méthodes de production traditionnelles selon des moyens novateurs, Gregory Buntain et Ian Collings décloisonnent leur discipline tout en revendiquant des valeurs esthétiques “chaleureuses et contemporaines”. La Punchline pourrait se révéler purement factice, commerciale ou vaine, si leur travail ne portait justement pas ces gènes du réchauffement, de la ligne pure et chic d’une génération ayant grandi entre le minimalisme de l’iPhone, l’explosion d’un luxe ébouriffant, d’un New York électrique mais soumis à la gentrification. Démarche totalement assumée jusqu’à mettre en scène leur design aux frontières de la décoration, les compères de Fort Standard revendiquent autant une liberté d’action qu’une façon de hacker le système pour sortir et se faire reconnaître : “Vues les conditions économiques actuelles, c’est exceptionnel de voir autant de jeunes designers produire eux-mêmes leurs collections, et de ce fait, d’utiliser cela comme le seul moyen de financer leur croissance. C’est justement pour cette raison que nous nous tournons aujourd’hui vers les salons. Lorsque nous avons démarré il y a cinq ans, nous montrions notre travail à travers des expositions satellites, en marge de ICFF et à côté de nombreux autres designers aujourd’hui bien établis comme Max Lipsey, Lukas Peet et Rolu. Les emplacements étaient généralement sordides, le plus souvent au sein de friches industrielles mais c’était la seule façon d’intégrer une communauté et une scène en train d’émerger.”

Une collection d’ouvre-bouteilles comme des bijoux

Portés par un marché du design qui se porte de mieux en mieux aux États-Unis, Fort Standard est parfaitement conscient d’être arrivé au bon moment. “Être créateur aux États-Unis en ce moment est excitant car nous sentons un mouvement grandissant à New York. Le crash économique de 2008 a forcé les gens à réfléchir sur le type de produits qu’ils achetaient. Ce qui a finalement créé une nouvelle prise de conscience et une appréciation des produits de qualité. Sur un plan personnel, personne ne cherchait à embaucher des designers lorsque nous avons débuté, ce qui nous a forcé à faire nos propres dessins, à les produire et les réaliser. Nous cultivons cette liberté de développer et produire nos collections en propre et de tenter des partenariats avec les plus grands éditeurs. Concevoir selon l’identité et la méthode de fabrication d’une marque est l’un de nos challenges aujourd’hui.” Archétypes d’une génération ouverte, capable et désireuse de bousculer le métier, Gregory Buntain et Ian Collings développent au sein de leur studio une offre plurielle de prestations. De la conception incluant différents types de procédés de fabrication à leur propre ligne de produits, leur palette s’élargit du côté de la Brand Experience, une offre de combinaison de services tout compris, environnements spatiaux uniques via la conception-construction d’outils et de mobilier pour des marques telles que Warby Parker, Steven Alan, Fjallraven, Thrive Capital, General Catalyst et Mociun.

Mobiles lumineux en frêne, verre, marbre et laiton. Roll&Hill (2012)

Insatiable et curieux, possédé par une fureur de vivre et de créer tous azimuts, Fort Standard s’illustre enfin à travers nombre de projets spéciaux pour le Musée d’Art et de Design (MAD), le MoMa PS1 ou le Design American Club. Entre produits intelligents et compréhension des matériaux, leur ligne de front, quel que soit le projet, repose sur l’équilibre parfait entre la forme et la fonction. À l’heure où les lignes entre mode, art et design deviennent de plus en plus floues, Fort Standard se positionne dans la mouvance des studios multidisciplinaires. Créé en 2011, le tabouret “MAD” répond à un défi lancé par le Design American Club et le Musée des Arts et du Design de fabriquer un élément d’assise en une seule journée. Et ce en utilisant uniquement les outils qu’ils pourraient apporter au sein de leurs locaux, ce qui a incité Fort Standard à faire descendre une énorme perceuse sur Columbus Circle et à même le Musée.

La collection “Range”, version banc ou table, disponible en plusieurs essences de bois et différentes finitions (2014)

En direct de Red Hook et de leur atelier de Brooklyn, leur affection pour les matières, les textures, les figures géométriques se retrouve dans une série d’objets incluant la table d’appoint “Elevate” créée en 2011, les “Column Dining Table” rectangulaire et ronde et la “Column Coffee Table” produites en 2012. Minimalisme et esthétique manifeste, les surfaces géométriques et le travail angulaire des piètements provoquent des impressions de divisions, de centrage, mixant les effets entre le bois, la pierre et le marbre blanc de Carrare. Imaginés pour une levée de fonds organisée après l’ouragan Sandy, les tabourets “Chainsaw Stool” sont nés d’arbres tombés près de leur QG new-yorkais. Armés de tronçonneuses, ils y ont débité des formes qu’ils ont ensuite peintes dans une palette couleur rappelant la tempête. Entre symétrie et déconstruction, aspects rudimentaires et effets précieux, la polyvalence de Fort Standard est soigneusement signée depuis leur tout début.

“Standing Bowls”, coupe à fruits en fonte d’aluminium (2013) © Brian Ferry

“Nous sommes au salon ICFF pour la première fois cette année, et bien évidemment fort impatients de lancer de nouveaux travaux dans ce milieu. Nous concevons des meubles depuis des années mais nous sommes aussi architectes d’intérieur tout en développant notre marque de bijoux Clermont et notre ligne d’accessoires autoéditée Fort Standard. 2014 est enfin l’année où nous allons concentrer nos efforts sur le meuble et l’éclairage”. Lancée au dernier salon international du meuble de Milan, la table basse “Tenon” signée chez SCP met en exergue une surface en verre clair et deux éléments verticaux en chêne massif qui sont maintenus en place par le poids d’une plate-forme inférieure. Dans le même registre, la “Range Dining Table” accompagnée de son ench joue sur l’effet “bouche de poisson” situé entre les rails inférieurs et les piètements. Une simplicité visuelle qui rappelle le travail des shakers américains. Dans le registre de la lumière, la série “Counterweight” est une famille d’éclairage qui utilise le poids de la pierre et du cuivre pour équilibrer ou stabiliser un des éléments de bois cintré contenant des diffuseurs en verre blanc. La lumière devient ainsi ligne dans l’espace et assure de multiples effets.

Architecture intérieure chez Harry’s, salon de coiffure et boutique de mode pour hommes (2013)

Nés de l’observation d’ustensiles normalement utilisés pour diriger l’écoulement du métal en fusion dans les fonderies, les “Sprue Candelabra” et “Candlesticks” (édités par SCP) s’apparentent à des sculptures fonctionnelles. À la fois extrêmement radical, précis et sophistiqué et de concert primal, le travail de Gregory Buntain et Ian Collings est dans son époque et surtout de son continent : efficacement séduisant, narrativement abstrait et mis en scène selon deux critères, “Fort et Standard”, indéniablement.


Yann Siliec

“Standing Bowls”, bol à fruits en fonte d’aluminium (2013)
Ian Collings et Gregory Buntain alias Fort Standard dans leur studio à New York, mars 2014. Photo Brian Ferry pour Intramuros © Brian Ferry
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Samuel Wilkinson, en quête d’objets d’usage
03/03/2014
Samuel Wilkinson, en quête d’objets d’usage

Le designer britannique Samuel Wilkinson pratique un design calibré au millimètre près, pour des marques comme &Tradition, Lexon, Emu…

On se croirait sur un ring : celui de Barocco. Tout en douceur et force, tout en adrénaline et mots, Samuel Wilkinson ressemble à s’y méprendre au Gérard Depardieu des Valseuses, de Loulou ou du Dernier Métro. Visage accrochant la lumière, sa poésie se dessine dans le discours : celui d’un taiseux passionné passionnant, discrètement animé par le feu intérieur de la création. Né dans le Devon d’un père psychologue et d’une mère enseignante, le jeune designer britannique n’a pourtant pas son pareil lorsqu’il s’agit de décrocher des objets puissants, directs et percutants, pensés pour toucher et séduire, subtilement dosés entre les lois mathématiques et leur plastique physique. Après trois années d’études au Ravensboure College of Art & Design d’où il sort diplômé en 2002, brièvement tenté par un Master au célèbre RCA de Londres, Samuel Wilkinson se laisse attraper par le réel, directement débauché de l’école par la crème de la crème des cabinets de conseils londoniens. Enchaînant Tangerine, Fitch, Pearson Lloyd et Conran, ses cinq années d’apprentissage lui permettent de travailler sur une multitude d’objets développés pour British Airways, Audi, LG, Samsung et Virgin Airways. Du siège d’avion Business-Class au prototype de mobile-phone, l’extrême diversité des projets qu’il dévore le forme rapidement au corps à corps. Le dessin doit toujours se justifier. L’esthétique ne doit jamais empiéter sur l’ergonomie ni la fonctionnalité.

“Mantis”, un bureau livré en kit dessiné pour Case

Une fois l’entraînement terminé, le temps est venu de jouer son libre arbitre et de fonder en 2007 à Londres, le Samuel Wilkinson Studio. “Attiré par les équations logiques, je me suis très vite intéressé à l’architecture, à la sculpture de Brancusi et aux formes raisonnées de manière générale. Ma vocation pour le design est née ainsi progressivement, pour sa capacité à réunir en une même discipline le côté rationnel des sciences, des techniques, des technologies, tout en alliant un pendant artistique, sensible et émotionnel provoquant l’entendement”. À l’image de son projet “Plumen 001” révolutionnant le regard de l’ampoule basse consommation et honoré par le Design Museum de Londres du Brit Insurance Design Award 2011, tout le travail de Wilkinson semble ainsi résumé par Stephen Bayley – président de la manifestation : “L’ampoule ‘Plumen 001’ est le parfait exemple d’un objet ordinaire exécuté extraordinairement bien, apportant ce qu’il faut de plaisir à un produit du quotidien”. À travers ses deux tourbillons élégamment entrelacés, l’objet-ampoule au demeurant maladroitement prospectif et inesthétique devient aussi bon pour l’environnement que beau pour l’œil. Créé en collaboration avec la société Hulger, il utilise 80 % moins d’énergie et dure huit fois plus longtemps que son ersatz à incandescence traditionnelle imaginé par Thomas Edison et Joseph Swan il y a plus de 125 ans.

La suspension “Blown” conçue pour & Tradition et présentée pour la première fois pendant le London Design Festival en 2013

Pensant le design comme une discipline nécessaire, une manière de contribuer à sa façon au Monde, rien de surprenant lorsqu’au détour d’une conversation, Samuel Wilkinson avoue avec sincérité se retrouver dans le travail de Jasper Morrison et Naoto Fukasawa : “Je ne veux pas produire des créations criardes, hurlantes qui flingueraient leur destination par leur impact visuel ou leur force d’expression. Le design ne doit pas s’imposer comme une bombe sociale mais au contraire révéler une sorte de richesse invisible, impalpable à l’œil nu et néanmoins probante dès son appropriation”. Depuis son expatriation suisse de six mois en 2007 et son “arbre de Flonville” (projet d’architecture monumentale et de mobilier urbain réalisé en banlieue de Lausanne), Samuel Wilkinson tente de réconcilier Arts & Crafts et technologies à travers des pièces véhiculant technicité et détails de haut niveau. “J’essaie de parvenir à travers chaque projet à un instant d’artisanat industrialisé, en dirigeant et détournant la recherche d’une complexité organisée généralement associée à l’artisanat vers une production de masse”.

La suspension “Blown” conçue pour & Tradition et présentée pour la première fois pendant le London Design Festival en 2013

Témoignage récent de cette démarche, la lampe “Blown” conçue en 2013 pour le label & Tradition explore les principes de réflexion et de réfraction du verre dès qu’il s’agit de décomposer la lumière et d’améliorer l’aspect de la matière. “La lampe ‘Blown’ est vraiment une expérimentation sur le verre, un travail sur les zones de manipulation et de réflectivité. Pour concevoir une lampe qui se décompose et réfléchit la lumière de façon esthétique, sans compromettre la fonction. Comme pour n’importe quel projet, je commence par une idée, puis je me mets à regarder le monde à travers une sorte de filtre. J’ai examiné ici les céramiques anciennes, les lentilles de très vieilles lampes, des phares, y compris une bouteille en miroir, juste pour voir la façon dont la lumière se reflétait et se déformait. Depuis un prototype très approximatif, j’ai retravaillé une forme et je l’ai affinée. La texture du verre résulte d’un rendu 3D, ce qui m’a permis de contrôler précisément l’inflation de chaque bulle et la façon dont les motifs reflètent la lumière selon des angles différents”. Conçue pour Lexon et présentée au salon Maison & Objet 2014, la collection “Babylone” poursuit cette même démarche de challenge des matériaux. À travers six objets pensés autant pour la maison que le bureau, Samuel Wilkinson crée un véritable jeu tactile et esthétique, différenciant chaque élément et affirmant son individualité tout en stigmatisant une cohérence de groupe. “J’ai avant tout cherché un traitement de surface distincte qui pourrait élever la série tout en liant chaque ustensile. Je me suis inspiré des strates rocheuses visibles en Arizona, des formes douces du grès et des couches de roches qui balayent autour d’elles des monticules produisant un très bel effet”. Libérés de tous les détails superflus, compacts, tactiles et efficaces, stylo, pot à crayons, ciseaux, agrafeuse, réveil et distributeur de scotch s’habillent de couleurs flashy, avec finition mate et douce au toucher, tous les six fabriqués à partir d’une épaisseur d’ABS moulé par injection, plastique solide et hautement résistant, offrant à la collection une durabilité extrême et un recyclage en fin de vie.

La collection “Babylone” dessinée pour Lexon (2014)

Au-delà de la haute technicité de toute sa production, le design de Samuel Wilkinson déglace l’imaginaire, conjugue les références passées aux technologies du présent, poétisent et insufflent une forme de légèreté dès la déclinaison de leur nom. Composée d’un bras en bois massif relié à un système analogique, l’horloge murale “Pendola” revisite à rythme lent l’effet de balancier des vielles pendules. Non motorisé mais entraîné comme par magie une fois tirée une petite languette située au dessous du cadran, son rythme apaisant incite ses utilisateurs à ralentir le mouvement. Réminiscences d’enfance, les tables de la collection “Hoof” (conçues pour & Tradition) s’inspirent de ces chaises en bois naturel peint dont la racine des pattes s’écaille, usée par les coups de pied. Comme le sabot d’un cheval se voit coupé avant d’être monté, chaque extrémité du piètement est aiguisée, détail directement créé par inversion du processus de production habituel. Alors que chaque meuble est d’abord assemblé par section puis peint, “Hoof” se paye le luxe d’une peinture préliminaire, ensuite biseautée comme passée au taille crayon.

“Hoof”, des tables peintes puis biseautées comme passées au taille crayon. & Tradition

Fonctionnant tel un tamagotchi et relié aux smartphones et tablettes, le terrarium de la flore Biome contrôle le climat, le niveau de l’eau et des nutriments. Derrière sa plastique développée pour une exposition intitulée “Slow Tech – Designs pour indisponibilité numérique”, l’idée derrière l’objet encourage le temps d’arrêt numérique. Il offre un usage et une dimension nouvelle pour les smartphones et incite leurs propriétaires à envisager des cycles de vie plus lents. De l’écosystème futuriste au kit de conception flexible livré avec accessoires optionnels et propice à garder votre environnement propre et parfaitement rangé (bureau “Mantis” signé pour Case), Samuel Wilkinson surfe d’un matériau à l’autre, détourne les textures et réinvente le propre de l’artisanat, ancêtre de tout savoir-faire et accessoirement père fondateur de toute nouvelle technologie. Remarquée au salon imm de Cologne et lancée en avril 2014 à Milan, sa collection “Grace” dessinée pour Emu marie une nouvelle fois esthétique et logique, raison et émotion. Pensés pour l’intérieur et l’extérieur, chaise universelle, fauteuil, table basse et pouf d’appoint élargissent considérablement les gammes de produits 100% fonte d’aluminium conçus pour tout type de secteur, du résidentiel au bureau en passant par le monde de l’hôtellerie. Minimale, juste composée d’une structure tubulaire soudée et d’un dossier en aluminium moulé sous pression, “Grace”, dans sa version chaise, s’offre le pedigree de l’élégance, déclinée selon un panorama de couleurs et de finitions brillantes et luisantes.

“Grace”, une collection indoor/outdoor en fonte d’aluminium dessinée pour Emu (2014)

À croire qu’à travers sa quête de vérité d’usage et d’un design autant rationnel qu’exigeant, Samuel Wilkinson a parfaitement intégré l’avis de son compatriote Francis Bacon : “Si l’esprit d’un homme s’égare, faites-lui étudier les mathématiques car dans les démonstrations, pour peu qu’il s’écarte, il sera alors obligé de recommencer”.


Yann Siliec

L’ampoule “Plumen  001”, Brit Insurance Design Award 2011. Hulger
“Hatcham”, une chaise empilable en bois caractérisée par l’arrondi de ses jambes. Decode
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Tomas Alonso, une modestie sophistiquée
03/01/2014
Tomas Alonso, une modestie sophistiquée

Tomás Alonso affirme, à travers ses objets, ce qui légitime un design en phase avec ses propres qualités.

Inscrite dans l’espace comme autant de points d’interrogations, chacune de ses créations effleure l’essentiel, décoche des messages. Valeurs, usages et sens additionnés à l’unisson. “Mon cerveau fonctionne comme une éponge. Il absorbe les évènements, les signes et les situations qui m’entourent. Il les stocke, les garde en mémoire jusqu’au moment d’un déclic lors de nouveaux projets. En préambule des instants où je crée, j’ai généralement besoin de calme pour laisser ma pensée divaguer. Rien de tel pour moi que d’être assis à bord d’un avion, loin d’internet et du téléphone, coupé du monde. Le simple fait d’être au-dessus des nuages, de regarder l’extérieur défiler par le hublot agit comme une source infinie d’idées. En dehors de ces zones de replis, concevoir revient à accepter une situation inconnue, pondérer des possibilités et tester des solutions. Cependant, chaque projet s’affirme comme un monde en soi. Pour qui ? Pourquoi ? Comment ? Où ? De quelle manière ?… sont autant d’interrogations établissant les limites d’un contexte, d’un concept. Je suis d’accord avec certaines personnes qui définissent les designers comme des êtres ‘en prise avec tous les métiers mais jamais maîtres de rien’. C’est sans doute le moteur le plus intéressant de notre profession”.

Tomás Alonso dans son atelier à Londres © Nick Ballon

Tomás Alonso est designer, il a du talent. Il vit aujourd’hui à Londres et saute dans un avion tous les quinze jours pour rejoindre l’ECAL à Lausanne où il est enseignant. Comme n’importe quel autre concepteur, il est tout sauf un acteur isolé dans un océan de création. Son parcours initiatique diffère pourtant de celui de bon nombre de ses confrères, par ses circonvolutions géographiques, ses expériences et sa construction. Né en 1974 en Espagne à Vigo, l’évidence de sa vocation ressemble aujourd’hui à une suite logique gagnée à la sueur de ses convictions. Observateur insatiable d’un père bricoleur et préférant dessiner dès l’enfance des concept-cars visionnaires, son avenir se profile dès le plus jeune âge, lorsqu’il n’hésite pas à envoyer ses croquis de voitures aux concessionnaires automobiles locaux. Néanmoins à l’étroit dans sa Galice natale, il décide de partir à 19 ans comme jeune homme au pair aux Etats-Unis et rejoint Washington pour parfaire son anglais. Coup du sort, le père de sa famille d’accueil repère ses croquis, les transmet à un entrepreneur de Miami qui l’engage illico comme concepteur de roues au sein de son entreprise et lui paye une formation de designer industriel au Fort Lauderdale Art Institute. Armé d’un bagage technique unique, Tomás Alonso bourlingue pendant toute une décennie, des Etats-Unis jusqu’à l’Italie, avant de s’installer pour un an en Australie. Persuadé qu’il lui manque cette corde conceptuelle nécessaire à tout bon designer, il postule à distance au Royal College of Art de Londres et s’avoue encore aujourd’hui étonné d’avoir été recruté directement via Skype, par Ron Arad en personne. Fini la bohême et le surf. Il rejoint sur le champ l’Angleterre et obtient en 2005 un Master of Art in Design au célèbre RCA.

N°7 (nube) chair. Une chaise inspirée par la classique N°7 de Thonet, le bois cintré revisité (2008)

“Il me semble impossible de concevoir le design dans une forme d’abstraction de son contexte social et culturel. Au-delà de sa forme, de son sens, le design est un concept stimulant une réaction. Il agit comme un message à échanger, à partager puisqu’il est en relation avec la société qui l’environne à un instant T. En cela, le design doit autant agir que parler. Sa fonctionnalité primordiale ne peut s’affranchir d’une dimension de communication ou de critique, autant au cours de sa conception que de son utilisation. Le dialogue avec l’équipe de production agit intrinsèquement sur le résultat et la conception finale de l’objet. Cette vérité s’applique pour tout type de projet, d’une pièce de coutellerie à l’architecture intérieure d’un magasin. Le design est toujours plus fertile, dès que l’on envisage en premier lieu d’y lire des questions plus que des solutions”. Co-fondateur du collectif de design OKAY Studio, Tomás Alonso avance depuis 2006 sur la frange d’un design industriel transfusé à l’artisanat. Sans se défendre d’avoir été influencé par la foudre des pionniers du mouvement moderne, sa méthode très souvent décrite comme “à la Castiglioni” repose sur une alliance singulière entre pragmatisme de la vie, linéarité élégante et conception d’auteur. De sa simplicité idéologique à ses anatomies squelettiques, son design morphologique booste au savoir-faire technique, sans oublier d’intégrer la fonctionnalité en valeur absolue. Faciles d’accès, ses objets sacralisent le potentiel expressif de chaque matériau pour atteindre, du jeu de construction à un alphabet de signes, l’évidente immédiateté de créations universelles et transgénérationnelles.

Dans l’atelier de Tomás Alonso © Nick Ballon

“De la transformation fondamentale de la matière première en un objet fini jusqu’à la perception et l’utilisation de ces objets particuliers, le passage d’un état à un autre s’impose comme la force motrice derrière le processus créatif et la pratique de la conception elle-même. En cela, je ne vois aucune frontière entre la production en série industrielle ou les séries limitées fabriquées à la main. Chacune comporte son lot d’avantages et de contraintes. Ils sont complémentaires et se nourrissent l’une l’autre, plus qu’elles ne se contredisent. Faire mes propres prototypes demeure une étape capitale au cours du développement d’un projet, car cela me permet de repousser les limites et me force à imaginer un mode de fabrication, une transformation différente de la manière dont ils ont toujours été faits. Concevoir un objet de ses propres mains lui confère une qualité unique. Cela révèle les imperfections, les contraintes et les différences, justifiant au contraire les choix que l’on fait tout au long du processus. Cette valeur ajoutée agit double puisque le client potentiel est assuré de signer un projet unique pendant que le designer, l’artisan se satisfait d’un travail riche et stimulant pour lui-même”. De son premier projet en propre (valet de pied Clothetree en 2006) jusqu’à l’Offset Table System signé en 2013 pour MaxDesign, la rhétorique de formes de Tomás Alonso répond à une recherche constante d’usages innovants, flexibles et personnalisables. Dans le premier cas, l’objet endosse le double rôle de chaise et de cintre, qu’il soit autoportant ou mural. Revêtu de caoutchouc pour augmenter l’adhérence des vêtements sur une structure en tube d’acier, cette sorte de trombone géant désacralise et organise notre manière d’accumuler les vêtements, habituellement en vrac sur un fauteuil de chambre.

La bibliothèque “Offset” dessinée pour MaxDesign (2013)

De la même façon, la famille Offset apporte une réponse concrète à la frontière de plus en plus floue entre l’habitat domestique et le monde du bureau. Le projet explore l’idée de la table de travail comme un microsystème combinant tout un éventail de possibilités. Décomposée à partir d’une structure de base à laquelle une série d’accessoires fonctionnels peuvent ensuite venir s’additionner, l’ergonomie finale est laissée au dessin de son utilisateur, l’interprétant en fonction de ses propres besoins esthétiques et fonctionnels. Épurée, modulaire et nomade, cette fibre transformable imprime toute la démarche du designer, depuis son projet de diplôme – le Stamp Cutlery Set (édité par Italese en 2010) – qui par son poids réduit, permet à cet ensemble de couverts moletés en tôle d’acier chromé d’être utilisé aussi bien à la maison qu’en déplacement, à l’intérieur comme à l’extérieur. “La curiosité est l’une des qualités requises les plus importantes pour tout designer. Elle nous pousse à regarder, explorer, agir, trouver, étudier, innover… Même si elle s’avère parfois naïve, elle peut toujours conduire à des points de départ intéressants. Tout comme la vie d’ailleurs, le quotidien qui nous entoure. Sortir de sa zone de confort, contredire ses propres préjugés met souvent mal à l’aise avant d’influencer notre perception sur le long terme. Se fondre dans la peau de quelqu’un d’autre déstabilise car cela induit de voir les choses selon des perspectives différentes. L’improvisation, la façon même de faire et de réagir à une situation font également partie de mes sources d’inspiration. C’est toujours confronté à un problème, à des ressources limitées qu’émergent les solutions les plus créatives. En ce sens, visiter des petits ateliers artisanaux ou des temples industriels est pour moi une priorité. Car si vous comprenez parfaitement comment un objet est fait, vous comprendrez également pleinement le potentiel dont il dispose”.

“A frame table” pour Karimoku New Standard (2012)

En réduisant à leur expression minimale bon nombre de ses objets, Tomás Alonso instaure au fil du temps un authentique langage formel, basé sur la réduction de la quantité de matière, adapté aux normes d’espaces utilisés au minimum. Dans la lignée de sa collection 5° conçue pour Nils Holger Moormann, tabourets, tables et sièges semblent dessinés à l’ascèse, du simple tréteau en hêtre fixé par de la corde à bateau à une famille d’objets aux codes temporaires et néanmoins essentiels. Cette même radicalité se retrouve dans la série de luminaires Mr Lights (2009), pensée à l’origine pour une exposition à la galerie Aram et actuellement disponible en autoproduction à travers un réseau de galeries sélectionnées. Au-delà de ses gains en durabilité et en économie d’énergie, cette gamme de tubes légers en acier vient juste prolonger de nouvelles ampoules LED T8, elles-mêmes tubulaires, comme si objet et composants venaient à fusionner dans une continuité logique, quasi organique et anatomique. En inversant habilement la manière habituelle dans laquelle les matériaux sont perçus, chaque scénario revisite le bois et le métal selon une facture sobre, passée au régime de la minceur, de la douceur et de sa plus pure expression. “Le design est une activité constructive. Elle consiste à rester concentré sur un objectif, sur un plan d’action fixé après l’examen attentif d’une situation. Devant la saturation excessive d’objets de nos sociétés contemporaines, notre rôle est d’autant plus difficile à justifier et à légitimer. Je pense néanmoins qu’un produit intelligemment pensé justifie sa présence de lui-même, et revendique le droit d’exister lorsqu’il est produit dans le droit chemin, pour son utilité. Ma volonté première a toujours été de produire des objets prenant une place singulière et devenant presque naturellement acteurs de l’environnement des utilisateurs. Voué à coexister avec tant d’autres choses, mon design est souvent une réponse à notre manière de vivre aujourd’hui, à cette nouvelle géographie d’espaces de vie de plus en plus petits et à notre aptitude à bouger, à nous déplacer beaucoup plus souvent que dans le passé”. À l’instar de sa galaxie de boutiques conçues pour Camper, Tomás Alonso ne cesse d’interroger l’utilisation rare des matériaux et la compréhension de notre relation aux objets. De Thessalonique à Santander, de Gênes à Londres et Glasgow, chaque espace pensé pour le géant majorquin se hisse en fier ambassadeur du slow design. Les gestes sont simples, l’esthétique immédiatement parlante. Selon une trame récurrente, chaque centimètre de vente est utilisé à bon escient. Le système de carreaux de céramique basé sur le standard carré 10 x 10 permet de créer un effet illusoire en trois dimensions, une mire de motifs géométriques éclaboussant murs, étagères, miroirs et portes intégrées.

Le magasin Camper à Santander (Espagne, 2013)

Des formes comme autant de détours, des objets comme autant de questions, le design d’Alonso débarrasse définitivement l’objet de ses artifices pour à travers sa poésie de formes limpides, lui rendre sa destinée. Apothéose du genre, son projet baptisé Variations On A Tube (présenté en 2009 à la Next Level Galerie) impose une nouvelle typologie de meubles d’appoint ou quotidiens, tellement évidents et graphiques qu’ils frôlent le logotype. Là encore, les systèmes en tubes d’acier pliés, tordus comme des trombones et les surfaces d’assise en bois recyclé affirment leur caractère léger et instable, né d’un vif contraste entre les matériaux et leur symétrie curviligne. Sans soudure, assemblage, ni rupture autre qu’une succession de cintrages, ces structures tubulaires dessinent des territoires nouveaux, des artères et des routes. Fidèle à ses valeurs intrinsèques, la signature de Tomás Alonso porte en elle la richesse intérieure de la modestie. Léonard de Vinci n’a t-il jamais affirmé que “la simplicité est la sophistication suprême” ?


Yann Siliec

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Les pulsions créatives de Form Us With Love
03/01/2014
Les pulsions créatives de Form Us With Love

Derrière FUWL se cache un studio de design suédois, créé en 2005 par John Löfgren, Jonas Petterson et Petrus Palmér, trois étudiants en design à la Kalmar University.

La suspension “Hood”, design Form Us With Love pour l’Ateljé Lyktan

Leur nom, Form us with love, c’est une faute d’orthographe dans un message de sympathie en bas d’une carte postale : From us with love, qui en est à l’origine. Généreux, il appelle le savoir-vivre comme savoir-être et affirme la reconnaissance de l’autre, le consommateur, comme un être respectable. Leurs objets, luminaires, leur mobilier existent non pas comme une fin en soi mais comme une pulsion de vie qui exige le mouvement, le changement, le nomadisme, l’action, le déplacement, l’initiative. Ils ne parient pas sur la fin d’une histoire mais sur sa fabrication pièce par pièce. Le moment devient le laboratoire du futur, son creuset. Il ne tient qu’à confirmer ce sentiment en regardant sur leur site www.fuwl.se, le travail de la tôle déployée pour le luminaire “Lace metal” pour Cappellini, la construction des lampes “Levels” (2013) pour One Nordic Furniture Company, ou la compression et la décompression de leur célèbre “Unfold” en silicone pour Muuto. En collaboration avec l’Ateljé Lyktan, ils produisent “Hood” (2013), une suspension qui crée à la fois l’espace et la lumière. Sur le salon du meuble de Stockholm en février, ils présenteront des cloisons phoniques, compression de bois et laine pour une nouvelle marque, BAUX. Et un système de canapé modulable avec la société finlandaise One Nordic Furniture Company. Ils ne cherchent pas à faire de l’audience mais tout simplement à relier le monde à un univers visuel et sensoriel serein, sensible et humain.


Bénédicte Duhalde

La suspension “Hood”, design Form Us With Love pour l’Ateljé Lyktan
La fabrication de la ligne “Levels”, design Form Us With Love pour One Nordic Furniture Company
La fabrication de “Lace metal, design Form Us With Love pour Cappellini.
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Robert Stadler, designer pour l’industrie et les galeries
01/11/2013
Robert Stadler, designer pour l’industrie et les galeries

Robert Stadler efface les hiérarchies entre le design industriel, la commande publique et l’édition limitée en galerie. Ses objets comme … cultive une ambivalence assumée.

Robert Stadler interroge les sens, distord les images, maniant mieux que personne l’art de l’oxymore. Avant la parution de sa première monographie annoncée pour 2014, rencontre avec un homme sous l’emprise du doute, designer par certitude. “Les Autrichiens entretiennent généralement une relation particulière avec leurs origines. Si on regarde l’histoire du pays à travers les événements historiques qu’on connaît, cela semble moins étonnant. Mais au tournant du XXe siècle, l’Autriche était une référence absolue dans de nombreux domaines, de l’art à l’architecture, de la médecine à la psychanalyse en passant par la musique et les sciences. Aujourd’hui, j’ai remarqué que l’art et la production artistique provenant d’Autriche porte souvent en elle une violence. Les Autrichiens qui restent à demeure ont besoin de s’exprimer à travers leur art de manière radicale. Dans le cas contraire ils partent, parce que le contexte les freine plus qu’il ne les libère. Ce qui fut mon cas”.

“Plein Air Line” pour Ricard (2007)

Né à Vienne de père Hongrois et de mère Tyrolienne, Robert Stadler gardera surtout de son enfance le souvenir d’un grand-père qu’il n’a pas connu. Célèbre réalisateur de films à l’heure du Bauhaus, banquier, sportif de haut niveau, également inventeur de fermetures éclair. Robert Stadler décidera de quitter l’Autriche une fois bac et permis de conduire en poche, service militaire effectué. En mettant le cap sur l’Italie, il entame des études de design à l’Institut Européen du Design de Milan avant de les poursuivre aux Ateliers à Paris. Contrairement à l’IED, l’enseignement à l’ENSCI se révèle inclassable, conceptuel. De cette effervescence naîtra en 1992 le groupe des Radi Designers qu’il cofondera juste avant de soutenir son propre diplôme en 1994. “L’expérience des Radi a été une grande aventure et je tiens à le dire, une réussite. Tout le monde a essayé dès le départ de nous en dissuader, nous mettant fortement en garde contre les initiatives de groupe. Ce n’était certes pas simple mais notre collaboration a quand même perduré seize ans. Non seulement nous avons été productifs mais nous avons également fait le tour de la pratique collective, ce qui nous a amenés à arrêter. De la réflexion sur le plateau repas d’Air France à notre dernier gros projet industriel pour Moulinex, nous avons couvert tous les spectres, tout en pratiquant en solo une activité indépendante. De l’émulation de groupe à l’individualité, la méthode de travail change et soulage à la fois. L’échange, la dynamique est certes positive mais devient épuisante au fil du temps car elle induit une sorte de combat perpétuel. J’ai été content de me retrouver seul. Après tant d’années en groupe, toutes les idées semblaient diluées, soumises à un consensus, une synthèse et une discussion. Au final, il est très difficile d’y voir sa propre part dans le processus global”.

“BDC/Bout de canapé”, Triple V (2011) et une de ses maquettes (photo ci-dessus)

Robert Stadler repart pour l’Autriche juste après son diplôme. Ron Arad – rencontré à l’époque de l’ENSCI – y est alors professeur invité à l’Académie des Arts Appliqués de Vienne et le prend comme assistant durant trois ans. L’aventure des Radi décolle à distance, ce qui n’empêche aucun de ses membres d’avancer en solo, avant de mettre un point final à l’aventure en 2008. De retour définitif à Paris, Robert Stadler fonde son propre studio en 2000. Il retrouve dès lors la liberté, l’excitation du risque, repassant pour l’occasion par une série de scénarios manifestes qui, une fois vus, enclenchent une vague de commandes. Premier du genre, le projet “DO CUT” répond à la demande d’une agence de communication hollandaise qui en lançant une marque fictive intitulée “DO” (développée par Droog Design) invite les utilisateurs à finir, compléter ou inventer la fonction elle-même. L’objet pensé par Robert Stadler porte en lui les prémices de son travail futur : réalisé en rotomoulage, sa colonne est vendue accompagnée d’une scie. L’utilisateur est libre de découper l’objet strate par strate et d’inventer l’usage qu’il souhaite lui donner. “J’ai beaucoup de respect pour la forme. Je n’ai aucun problème à l’affirmer ni à revendiquer une certaine idée de la beauté. L’assumer m’a demandé tout un travail, notamment après l’Ensci et son enseignement orienté et conceptuel. Il était très difficile pour un étudiant à l’époque de vouloir faire quelque chose de beau. Cette réalité a peut-être évolué depuis mais cela voulait presque implicitement dire qu’il n’y avait rien derrière. Quoi qu’il en soit, la beauté a à voir avec une certaine complexité et une notion de contradiction. Alessandro Mendini a souvent défendu l’idée de disharmonie nécessaire lors de la conception d’un objet. Idée que je partage totalement. La beauté induit également une certaine étrangeté. Je ne la vois jamais comme un élément consensuel”.

“Lightspot”, Capenters Workshop Gallery (2011)

À cheval sur mille frontières, Robert Stadler résume régulièrement sa conception du design, notamment par rapport à l’art : “J’aime la définition qui dit que je suis designer mais que j’aborde les projets avec la liberté d’un artiste. Tout est projet. Nul besoin d’essayer de déceler sans cesse s’il s’agit d’art ou de design. Regardons les objets tels qu’ils sont, leur qualité esthétique et physique, puisque tout est projet, dans la nature des choses”. À l’instar des œuvres en céramiques “Low Table & Cheese Plate” et “Play/Pause” conçues en 2001 et 2004 pour Vallauris, tout le travail de Robert Stadler repose sur un infinitésimal goût du paradoxe. Un paradoxe, qui dans ce premier cas précis, l’incite à réagir au contexte de Vallauris lui-même en faisant exécuter aux artisans céramistes un motif créé sur Photoshop. Antinomique sur le papier, l’objet artisanal unique s’adapte aux règles d’une esthétique déclinée depuis l’industrie. Dans le second cas, le conflit entre les valeurs traditionnelles de l’artisanat et de la série standardisée s’unissent autour d’une technologie de pointe. Parti d’un profil de pot de fleur, l’utilisateur arrête la vidéo de la poterie en cours de modelage et produit ainsi une forme, réfutant l’idée même de perfection au profit d’une infinité de gabarits possibles. 

Les recherches de construction de la chaise “107” conçue pour Thonet

Est-ce la nature qui a créé cela ? L’homme ou bien l’utilisateur ? À travers ce questionnement récurrent, Robert Stadler interroge la raison d’être même du créateur, le résultat dépassant très ouvertement sa main et son empreinte. “Je me sens un peu à part. Je n’appartiens pas spécialement à un groupe, à une école distincte. Cela ne relève pas d’un choix. Ce n’est pas un positionnement, encore moins un caprice ou une posture. Cela vient avant tout de mes intérêts qui ne sont pas à 100 % ceux d’un designer classique. Je n’ai jamais souhaité être une machine à dessiner des chaises, des coupes à fruits ou des tables basses. Ce n’est pas un refus mais ça ne me vient pas naturellement. Mes centres d’intérêt vont vraiment dans tous les sens. J’ai pensé avec la plus grande liberté un scénario qui a très peu à voir avec le design. Toute ma production parle de design, elle intègre l’idée de l’utilitaire même si le résultat n’est pas toujours fonctionnel”.

“Possible méridienne”, collection “Possible furniture”. Galerie Emmanuel Perrotin (2008) © André Morin

Dans l’idée utopique d’accélérer le temps, de le faire devenir une sorte de fouille archéologique, la chaise nécrosée en plastique “Rest In Peace” (2004) incarne à la fois une réflexion sur la matière et sur la pérennité de l’objet. La chaise apparaît comme un squelette, un fossile trouvé dans l’avenir. Entre hommage et objet de mémoire (il a dessiné le tombeau familial), Robert Stadler ne cesse d’interroger son rôle de concepteur et sa mission de produire l’objet parfait. À l’image de ses “Meubles Possibles” (2008), où chaque élément, différent, ressemble à un empilement d’improbables hasards. Des hasards au contraire précisément conçus selon des règles de conception standard d’ergonomie, de stabilité et d’utilisation. De l’archaïsme au vernaculaire, des éléments en cuir “Pools & Pouf” semblant avoir grandi dans le coin d’une pièce comme des champignons (2004) au tabouret “Aztec” gravé au laser d’un code-barres sur bois (2011), chaque objet recèle son propre mystère et échappe à toute description précise, mi-meuble, mi-sculpture. “Je pense plutôt au concept avant d’imaginer une forme. Je dessine peu, je ne fais pas partie de cette école de designers qui crayonnent beaucoup. Mes dessins n’ont rien de contemplatifs. Ils sont juste utiles pour la validation des principes. Je travaille tout en volume, à partir de maquettes. Tous les objets capitonnés sont en revanche une exception puisqu’on les pense en pâte à modeler. Au final, ma méthode se résume en un va-et-vient permanent entre la 3D et sa matérialisation en volumes”.

Le canapé “Irregular Bom” de la collection “Tephra Formations” (2009), Carpenters Workshop Gallery © David Brook

Robert Stadler ne cesse d’interroger le design non seulement dans sa forme mais aussi par les mots. En témoigne son travail mené depuis ses débuts sur les renvois d’images, du miroir “336 +” susceptible de recevoir des messages SMS depuis un téléphone mobile (2004), à celui baptisé “Carole” (2007) proposant aphorismes et proverbes à travers un miroir Oracle les diffusant via un système d’affichage de LEDs. L’homme sait pourtant où arrêter l’utopie, signant une nouvelle chaise de bistro, la chaise “107” (2011) développée pour le projet des restaurants Corso (la cinquième adresse vient d’ouvrir quai de Seine à Paris). Elle fait aujourd’hui partie de la collection Thonet. Aujourd’hui présent dans les collections publiques et privées de la Fondation Cartier, du Fonds National d’Art Contemporain, du Musée des Arts Appliqués & de l’Art Contemporain à Vienne et des Arts Décoratifs à Paris, Robert Stadler n’en finit plus de repousser les limites de sa discipline, passant d’une scénographie pour les montres de prestige Hermès à la préparation de son exposition personnelle à la Carpenters Workshop Gallery de Londres en 2014.

Le restaurant Corso, place Franz Liszt à Paris (2009)

Avant cela, il s’est essayé sur les planches du Centre Pompidou : “Le projet du Centre joué au moment de la FIAC 2013 m’a été directement commandé par Serge Laurent, directeur des spectacles vivants. J’ai proposé l’aventure à Philippe Katerine, qui est un ami, pour penser une production commune. Nous avons écrit à quatre mains une pièce d’une durée d’une heure. Philippe avait vu mon exposition “Mille Jours”, en 2011 à la Carpenters Workshop Gallery. Issu de ma gamme de mobilier en cuir “Tephra Formations”, le grand canapé “Transformations” lui a plu comme une intrigue. Il a donc souhaité partir de la vie de ce canapé, acquis par un couple à un instant T. Simultanément, cette pièce raconte autant l’objet que la vie du couple qui le possède, cet objet qui va être témoin et influencer simultanément le cours de leur vie”. De la typologie d’une œuvre à une conception utilitariste, Robert Stadler passe ainsi d’une forme à un mode d’expression différent, regardant chaque nouvelle expérience comme un champ des possibles.


Yann Siliec

Les bancs de l’installation “Traits d’union” pour l’ensemble culturel Poirel à Nancy (2013). © Martin Argyroglo
Cabine d’isolement “Pentaphone” (2006), en cours d’édition © Patrick Gries
Robert Stadler dans son studio à Paris © Terry Hash
“Hatchlight” (2011) conçu pour le restaurant Corso 2, place Franz Liszt, et son processus de fabrication
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