Alexandre Echasseriau : design, savoir-faire et technologies
01/07/2015
Alexandre Echasseriau : design, savoir-faire et technologies

Le designer français Alexandre Echasseriau construit des objets en réunissant toujours trois variables : une matière, une technologie et un savoir-faire. Illustration avec trois de ses projets : la housse pour iPad “Inko”, le casque “Ovi-One” et l’enceinte “Marble Sound System”.

Son parcours est un de ceux qui devrait redonner confiance dans l’enseignement à la française. Après un CAP de bronzier, option tournage d’art à l’Ecole Boulle et un diplôme des métiers d’art de Tournage Ornementale, Alexandre Echasseriau bifurque à l’Ensci-les Ateliers qui lui permettront de porter un nouveau regard sur le design. Il en sort diplômé avec les félicitations du jury suite à un véritable “Tour de France” à la recherche de procédés de laboratoire méconnus ou de savoir-faire d’artisans oubliés.

La housse pour iPad en cuir “Inko” avec encre conductrice tatouée

Lauréat des Audi Talents Awards 2014, section design, il sera financé pendant un an par Audi, qui lui permettra de développer ses projets. Exposés dans la Chapelle du musée des Arts et Métiers pendant les D’Days, un casque en laine de mouton “Ovi-One”, une housse d’iPad en cuir et un Sound system en marbre se sont tous construits en réunissant trois variables : une matière, une technologie et un savoir-faire. C’est en croisant les regards d’un chapelier de Caussade (Patrick Cappoen) et d’un biochimiste (Antoine Rouilly) spécialiste de la laine de mouton qu’il a construit son casque de vélo aux propriétés mécaniques performantes. Avec Jeremy Caudron, de la marbrerie Caudron, Jacques Fuchs et Patrick Thevenot du Taylor Made System, responsable de la partie acoustique de l’enceinte et Fabien Lemarchand chercheur en optique de l’Institut Fresnel de Marseille, il réalise le totem “Marble Sound System”.

Le “Marble Sound System”

Son projet “Inko” associe les compétences d’un tatoueur (Johan Da Silveira, Pierre Emm, Piotr Widelka de Machine Tatoué) et d’un compagnon maroquinier : il propose de tatouer avec de l’encre conductrice un clavier d’iPad. Tous ses projets ont en commun de mettre en application des savoir-faire “orphelins”, voués à la disparition ou trop pointus pour exister. Il semblerait que des volontaires au développement comme Piquadro ou Bare Conductive se soient positionnés sur la ligne de départ.


Bénédicte Duhalde

La housse pour iPad en cuir “Inko” avec encre conductrice tatouée
Le “Marble Sound System”
Le projet “Tryptic” d’Alexandre Echasseriau présenté dans la chapelle du musée des Arts et Métiers pendant les D’Days
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Pierre Brichet et Caroline Ziegler signe By Hands
01/07/2015
Pierre Brichet et Caroline Ziegler signe By Hands

Pierre Brichet et Caroline Ziegler présentaient pendant les D’Days à la galerie Joseph, la toute jeune marque By Hands qu’ils lancent en auto-édition.

“Nous avons dessiné ces objets et nous les fabriquons nous-mêmes à la main dans notre atelier de Cusy, près d’Aix-les-Bains, en série limitée, avec une grande attention portée à la matière et au dessin”, expliquent-ils. Le projet est un peu fou mais il est dans l’époque, il suit le mouvement irréversible des makers, de l’autoédition et de la petite série.

Corbeille, miroir, lampes, plateaux… En tout, huit objets sont distribués en direct sur le e-shop du studio avec des prix de 170 à 1600 euros. Ils dessinent et fabriquent à quatre mains dans leur atelier de Haute-Savoie. Sur leur site, des images d’atelier certifient une fabrication autonome en circuit court. Cuivre, bois, cuir, béton, papier, acier sont travaillés dans le grand respect de la matière. Les photos subliment le geste. Un travail à la main qui enrichit leurs propositions pour d’autres éditeurs. Anciens du collectif Dito, présents sur le parcours D’Days en 2014 avec la très belle installation “Galaxie” à Pantin au Centre Nationale de la Danse, édités par Oxyo et auteurs du réaménagement de l’imprimerie du Marais, designers d’une boule de Noël pour Meisenthal… ils ont opté pour l’auto-édition. Une option à tester.


Bénédicte Duhalde

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Lucidi Pevere, designers pour les plus grandes marques italiennes
01/07/2015
Lucidi Pevere, designers pour les plus grandes marques italiennes

Paolo Lucidi et Luca Pevere étaient très présents sur le salon du meuble de Milan 2015 : chez De Padova, Zanotta, Agape, Lema…

Génération quadra, ils se sont rencontrés au Politecnico de Milan dont ils sortent diplômés en design industriel. “Nous sommes italiens et par conséquent nous avons été influencé par les maîtres depuis le début. Notre approche n’est pas simplement formelle. En tant que designers, nous sommes confrontés aux matériaux, aux technologies, aux archétypes, aux produits plus qu’aux designers”. Après avoir travaillé pour plusieurs marques comme American Standard, Salvatore Ferragamo, Mitsubishi, Hitachi, Zerodisegno, Magis et Dainese, ils associent leur nom et signent leur projet de leurs deux noms réunis : Lucidi Pevere. En 2006, ils ouvrent leur studio à Milan et travaillent dans les différents champs du design, le mobilier, le luminaire, les arts de la table et la salle de bain… En 2011, ils dessinent pour Kristalia après une collaboration de plus de six ans, une table en béton allégé qui fera école et participent à la Vienna Design Week en travaillant un costume de samouraï en cuivre et laiton.

Le canapé “Yak” pour De Padova présentés au dernier salon du meuble de Milan

2015 est pour eux une année fructueuse. Pour De Padova, ils signent le fauteuil “Yak”, solide et rassurant. Pour Foscarini une tache de lumière, et pour Agape, “Canal Grande”, une baignoire carrée en Cristalplant®. Pour Emu, ils ont tendu des cordages et pour Zanotta, dressé un meuble cloison comme une table de ping-pong. Ils sont à la recherche de nouveaux challenges sur de nouvelles matières, textiles par exemple. Originaires du Frioul, ils sont revenus dans les paysages de montagne, leur terre d’origine, à l’écart pour mieux réfléchir et surtout à proximité de leurs clients, la plupart établis dans le fameux “triangle de la chaise”. Aux jeunes générations, ils conseillent de se mesurer le plus tôt possible aux entreprises quelles que soient leur taille et leur spécificité pour mieux comprendre les enjeux d’une mise en production.


Bénédicte Duhalde

“Aplomb”, une suspension en béton léger pour Foscarini
La baignoire “Canal Grande” dessinée pour Agape
La collection de tissus “Shar Pei” dessinée pour LaCividina
Paolo Lucidi et Luca Pevere © Pablo Contratti
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Harry Bertoia célébré par Knoll
01/07/2015
Harry Bertoia célébré par Knoll

Le double hommage rendu à Harry Bertoia pour le centenaire de sa naissance, pendant le salon du meuble de Milan et à l’occasion des D’Days à Paris par la maison Knoll dans une scénographie de l’agence OMA, nous rappelle le parcours atypique de l’artiste-designer.

Issu d’une famille de paysans italiens modestes, Arieto Bertoia, né le 10 mars 1915 à San Lorenzo di Arzene, part à quinze ans retrouver son frère aîné aux Etats-Unis. Il s’y installe définitivement et américanise son prénom. Son intérêt pour l’art et le design le dirige vers la joaillerie artisanale. C’est grâce à une bourse reçue en 1937 pour étudier à la Cranbrook Educational Community, qu’il rencontre Walter Gropius, Edmund Bacon et Charles et Ray Eames. Il crée les alliances pour le couple, avec qui il collabore à la création de la chaise “Wire”. En 1950, il établit son propre studio en Pennsylvanie et commence à travailler avec Hans et Florence Knoll, également diplômée de Cranbrook. Le couple lui demande d’appliquer librement ses concepts artistiques à la réalisation d’un siège. “Nous lui avons laissé carte blanche pour ne pas entraver la créativité qui le distinguait déjà dans le paysage des créatifs de l’époque”, se souvient Florence Knoll.

L’“Asymmetric Chair”, Knoll

Il crée la “Diamond Chair” en 1952, pour laquelle il remporte le prix du Créateur de l’année en 1955. Constituée de fils d’acier soudés formant un treillis métallique supporté par de fins pieds en fil d’acier, sa fabrication était initialement manuelle, chaque fil étant cintré à la main avant d’être soudé. Il crée quatre autres chaises basées sur le même principe de fabrication : la chaise de table “Side”, le tabouret de bar “Barstool”, le fauteuil “Bird Lounge” et la chaise longue “Asymmetric”. “Si vous regardez ces sièges, ils sont faits principalement d’air, comme une sculpture. Ils sont traversés par l’espace”, observait-il. Une partie importante de l’exposition “Celebrate Harry Bertoia”, présentée par Knoll dans ses showrooms à Milan et à Paris, était consacrée à la conception de la “Diamond Chair”. La “Side Chair”, à structure en tube d’acier chromé et siège en polypropylène, était présentée dans une édition anniversaire en différents coloris. Au-delà de la collection de sièges, elle présentait un aperçu de l’œuvre éclectique de l’artiste, réunissant l’essentiel de son activité, ses sculptures, ses bijoux et ses dessins.

La “Small Diamond Chair”, Knoll

Le studio OMA, cofondé par l’architecte hollandais Rem Koolhaas, s’est “directement inspiré de la série de monotypes de Bertoia”, avec des espaces dédiés à la lecture et au visionnage de vidéos. “Ses bijoux, autre forme artistique qu’il a explorée, soulignent une fois de plus la diversité des matériaux utilisés par Bertoia, qui cherchait constamment de nouvelles interprétations des phénomènes naturels”. Créateur éclectique, Harry Bertoia s’est même intéressé à la musique avec ses sculptures sonores inspirées de la nature, du bruit et du mouvement de la végétation. Il explorait comment le métal peut être manipulé pour produire un son. En l’étirant et en le pliant, soumis au vent ou au toucher, il produit des tonalités différentes. Harry Bertoia a enregistré une dizaine d’albums, intitulés “Sonambient”, à partir de la musique créée par ses sculptures. Ces enregistrements ont été réédités cette année. Moins d’un mois avant sa disparition le 6 novembre 1978, à l’âge de 63 ans, il écrivait : “Je ne vous quitte pas. Chaque fois que vous verrez des cimes d’arbres mues par le vent, vous penserez à moi.”


Astrid Avédissian

Une affiche publicitaire pour la “Diamond Chair” d’Harry Bertoia
Une affiche publicitaire pour la “Diamond Chair” d’Harry Bertoia
La “Bird Chair”, Knoll
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XTU, architectes des innovations biologiques
01/07/2015
XTU, architectes des innovations biologiques

Les architectes français Anouk Legendre et Nicolas Desmazières (XTU) ont saisi l’innovation sur le vif. Biofaçades en micro-algues dessinent une architecture nouvelle, vertueuse et nourricière se dessine.

On pourrait dire que l’invention, chez XTU, s’inscrit dans une tradition dynamique, de celle qui a inspiré les plus grands bâtisseurs, et que la mise au point de nouvelles méthodes constructives est inhérente à la profession d’architecte. Les “inventions” d’Anouk Legendre et Nicolas Desmazières, dont la plus connue concerne le capteur solaire biologique à base de micro-algues solaires, naissent, plus prosaïquement, dans les creux d’une pratique en dents de scie, parée de reliefs aussi contrastés que le paysage du Pavillon de France à l’Exposition Universelle à Milan qu’ils viennent de signer. Ces aléas du métier, les architectes s’en doutaient ; ils ont mis en exergue à leur nom, la lettre X, l’inconnue préférée des équations mathématiques, tandis que le TU final bat le rappel de leurs associations passées, dénommées respectivement Situ 1 et Situ 2. “XTU, c’est de la recherche en relation avec le contexte et le paysage. Une forme de profession de foi !”, salue dans un grand éclat de rire Anouk Legendre qui, en quinze ans d’activité, garde vivace son goût pour les équations (à plusieurs inconnues) et les chemins de traverse.

Le Pavillon de la France à l’Exposition Universelle Milan 2015. Une structure d’alvéoles en bois abrite les produits du terroir. © XTU

“Au début, nous n’étions pas dans l’innovation. Nous avions la tête dans les Pan (Programme d’architecture nouvelle)”. Tout juste diplômés de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-La Villette, les architectes, heureux lauréats du Pan Université, s’apprêtent à faire carrière en bâtissant des universités (Université de Chimie de Paris) quand, au début des années 2000, le Pan Université tout à coup s’arrête. Il leur faut vite rebondir. La reconversion en logement personnel d’une ancienne usine près de Paris, plus quelques projets environnementaux, parviennent à donner le change. C’est sur le concours du ministère de l’Agriculture toutefois que l’équipe va composer, pour la première fois, avec l’inconnue “innovation”. “Il fallait se montrer innovants ! C’était inscrit dans le programme.” En creusant le sujet, l’équipe a vent d’un brevet délivré par l’INRA pour un projet que vient de développer une start-up française. Intitulé “Plantes à traire”, celui-ci permet de cultiver en aéroponie des plantes médicinales rares. “Nous leur avons demandé d’investir le toit du ministère et de cultiver sous serre ces plantes à traire”. Pour financer l’opération, les maîtres d’œuvre se rapprochent d’une entreprise du secteur. Si le projet n’a pas abouti, les architectes viennent de découvrir, en allant frapper à la porte des scientifiques et des industriels, un monde aux ressources insoupçonnées.

Échantillon du concept breveté du “béton vert”, R&D XTU.

Avec l’arrivée des micro-algues, la méthode se fait plus insistante tandis que s’enracinent leurs convictions : “Nous vivons une rupture technologique : les ressources minières s’épuisent, il faut désormais produire en biologie ce que l’on obtenait par la chimie. Les micro-algues ont d’énormes potentiels. De la même manière que l’agriculture urbaine se développe aujourd’hui, leur culture peut être prise en charge par la ville elle-même. Pour la première fois de son histoire, celle-ci ne devient plus consommatrice mais productrice”, rappelle Anouk Legendre. Si ce changement commence à se percevoir dans l’architecture, elle impacte le quotidien de l’agence. Laquelle met, désormais, entre deux concours ou chantiers, toute son énergie et ses ressources financières (les bénéfices réalisés sur les concours sont réinvestis dans les projets de R&D) dans des projets prospectifs (Fresh City) et surtout dans l’invention de la façade du futur (la biofaçade). Celle-ci, dite aux micro-algues, est composée de trois vitrages. Dans l’un des interstices, court un filet d’eau qui nourrit des algues solaires. Ce plancton, qui présente les mêmes besoins thermiques que l’homme, transforme, selon le principe de la photosynthèse, le CO2 en oxygène et biomasse, laquelle est recherchée, entre autres, par les industries pharmaceutiques. Des brevets internationaux sont déposés – dont l’un avec un laboratoire – qui portent sur leur culture aujourd’hui entièrement automatisée. Des partenariats sont noués avec des industriels. Et des prototypes grandeur nature, qui ont fait l’objet d’une exposition au Pavillon de l’Arsenal en 2013, sont placés sur le toit de l’Université de Saint-Nazaire.

La façade du futur est composée de micro-algues installées à l’intérieur de vitrages. Ce principe de construction sera appliqué au CSTB à Marne-La-Vallée. © XTU

Pour faire tomber les dernières réticences, les architectes doivent toutefois passer l’étape du pilote industriel. C’est le FUI (Fonds Unique Interministériel), un concours institué pour relancer l’industrie française (sous la forme d’un programme de recherche et de développement), qui va leur permettre d’accrocher en vrai leurs modules “verts” (les biofaçades) sur la tour du CSTB (Centre Scientifique et Technique du Bâtiment) à Marne-la-Vallée. “Un changement d’échelle notoire ! Avec cette installation, nous allons vérifier les automatismes, l’ergonomie du système… Nous serons prêts pour la COP 21* qui va nous permettre de mettre en avant nos projets innovants”. Dans la foulée, le système de culture de micro-algues en symbiose avec le bâtiment, plus vertueux en terme d’énergie que son concurrent allemand, devrait être commercialisé à la fin de l’année. Les architectes se seraient-ils mués en apprentis industriels ? “Le brevet des micro-algues, comme celui du ‘béton vert’ qui a suivi, nous ont permis d’aborder d’autres métiers que le nôtre. C’est excitant de découvrir de nouveaux champs de recherche. Mais il est arrivé un moment où ces brevets ont été plus connus que nos constructions.” Si les bureaux de l’agence s’entourent de plantes vertes, de panneaux végétaux luxuriants et abrite des prototypes de façade végétale en terre cuite, de nombreuses maquettes sur les étagères rappellent que l’inconnue de l’équation recherchée in fine par XTU reste l’architecture, et que celle-ci nait toujours d’un contexte (urbain, paysagé…).

Le projet de la Tour Bio2 à Nanterre n’a pas été retenu mais il illustre le principe de la façade vivante qui change de couleur suivant la composition des micro-algues. © XTU

En Corée du Sud, le serpentiforme musée de la Préhistoire de Jeongok, à la peau de métal, s’étire ainsi tout en courbes entre deux collines d’une vallée pierreuse. À Bordeaux, la Cité des civilisations et du vin (en construction) enroule une tête brumeuse au-dessus d’un fleuve paresseux et doré. À Milan, le Pavillon de France de l’Exposition Universelle se creuse et, dans les alvéoles courbes de sa structure en bois, exhibe les produits du terroir comme une immense corne d’abondance que l’on aurait retournée comme un gant. S’ils sont bien les fruits d’un “site”, ces projets procèdent tous d’une expérimentation qui bouscule certains principes constructifs. Le Pavillon de France par exemple. Une cathédrale en bois odorante (mélèze et épicéa du Jura) composée de 750 pièces en bois courbes. Leur section est forte pour exprimer la plasticité d’un bâtiment dont la forme résulte d’une modélisation en creux du paysage français. Particulièrement mise en avant, la technique d’assemblage, sans fixation visible, a été inventée par l’entreprise de charpente Simonin. “Les poutres ont été usinées par un robot à commande numérique inédit. Elles doivent être assemblées selon un ordre très précis.” Pas de panneaux à algues cependant pour verdir la façade. “Entre les algues et le bois, il fallait choisir ! Le budget ne nous permettait pas d’avoir les deux à la fois. Nous avons pris le bois parce que cela était stipulé dans le cahier des charges et que nous voulions mettre en valeur la filière bois française.

La Cité des Civilisations et du Vin pour la ville de Bordeaux, livraison prévue en 2016. © XTU

Chaque projet est pour nous l’occasion d’investir un nouveau champ de recherche, et de proposer une innovation concrète (programmatique…). Nous sommes dans une logique d’invention permanente.” La recherche de prédilection porte, on s’en doute, sur l’agriculture urbaine. À ce propos, les architectes notent une évolution dans les mentalités : “Les maîtres d’ouvrage commencent à intégrer de nouvelles attitudes. Et cela fait évoluer la ville ! Pour l’écoquartier à échange d’énergie à Saint-Ouen dans le cadre du concours bas carbone d’EDF, qui regroupe une surface commerciale, des logements et des parkings, nous avons réussi à installer 4000 mètres carrés de jardins sur le toit. Cela n’aurait pas été possible il y a quatre ans.” Mais cette prise de conscience est laborieuse, tortueuse, et se fait par à-coups. Là encore, les architectes, dont l’énergie est sans faille pour fédérer des équipes transdisciplinaires, sortent du cadre habituel de leur mission : “Pour relancer le projet de cultures maraichères sur les toits des 160 logements des Terrasses à Nanterre, nous avons provoqué une reprise en main par les habitants (des logements sociaux et très sociaux) en faisant appel à des associations pour donner entre autres des cours de jardinage !” Décloisonner les savoir-faire, “sortir du gond”, découvrir de nouveaux horizons, remettre en cause les standards. Anouk Legendre, tel un découvreur de nouveaux mondes, a la conviction chevillée au corps : “S’ils se laissent faire, les architectes n’auront bientôt plus qu’une mission de conception et finiront par être absorbés par les entreprises. Déjà, les bureaux d’étude se font maîtres d’ouvrage, les promoteurs prennent en charge le chantier.”

Le musée de la Préhistoire de Jeongok en Corée du Sud est en inox massif perforé. Scénographie, maîtrise d’ouvrage et définition scientifique XTU, 2013. © XTU / Dessade

De cette mutation annoncée, XTU, qui s’est lancé dans la recherche et le développement de procédés industriels “pour provoquer la commande et faire de l’architecture à base d’éléments naturels”, est devenu l’un des acteurs incontournables. Symbolique, sa tour à énergie positive construite à Strasbourg, livrée brute à la demande du maître d’ouvrage Elithis, offre sur le toit un grand espace commun, qui brille dans la ville comme un sémaphore. “Un tel espace collectif se situe habituellement au rez-de-chaussée. Ici, c’est le plus bel endroit car c’est celui qui exprime l’énergie sociale.”


Annik Hémery

Anouk Legendre et Nicolas Desmazières du cabinet d’architecture XTU © Terry Hash
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Jean-Louis Iratzoki, un designer au Pays Basque
01/05/2015
Jean-Louis Iratzoki, un designer au Pays Basque

Le basque Jean-Louis Iratzoki réinvente les contours de la profession, tour à tour designer ou directeur artistique pour Alki, Retegui, Treku, Bosc, Sokoa…

Il ne fait pas de l’objet, préférant dire qu’il “raconte des histoires”. Au pied de la Rhune, en Pays Basque Nord, non loin de la frontière espagnole, Jean-Louis Iratzoki accompagne depuis maintenant dix-huit ans, des entreprises fragilisées, redynamisée par ses soins, faisant du Pays Basque une sorte de méta-monde design en pleine reconstruction. En mettant ses compétences au service d’entreprises désireuses de rajeunir leur image ou de créer leur identité, le défi qu’il relève s’imprègne de sa démarche design, cohérente, humble mais incisive, étalée dans le temps. L’homme ne recherche pas l’éclat, ne collectionne pas les “coups”. Il n’en demeure pas moins que son studio installé à Ascain (Azkaine en basque) est devenu la matrice créative d’une région fortement industrielle, en perte de vitesse avant, renaissant petit à petit, grâce à son savoir-faire.

Dans l’usine Alki, Iosu Martin et Jean-Louis Iratzoki © Terry Hash

“Je porte un œil critique sur le design des quinze dernières années, notamment sur la manière dont on l’a surestimé, sur tous les designers que l’on a mis sous les projecteurs. Cette mentalité n’est pas la mienne. Je fais très peu de one-shot. Faire une chaise ou une lampe ne m’intéresse absolument pas. Je privilégie toujours le moyen et le long terme, la rencontre, le travail dans la continuité avec les personnes. En ce sens, je préfère l’idée de collaboration avec des entreprises de manière continue. Je ne me suis jamais posé la question de ma géolocalisation. J’ai passé plus de dix ans ailleurs, entre Paris, Madrid et l’Amérique du Sud. Revenir ici était complètement naturel. Ce n’est effectivement pas le centre du monde en ce qui concerne le design. Les opportunités sont plus rares mais j’ai pu travailler de manière beaucoup plus sereine. Entre la pression médiatique et celle que s’imposent les designers eux-mêmes pour paraître, je me sens totalement au Sud-Ouest de tout ça. Je préfère un travail de proximité qui dynamise la région ainsi qu’un pool d’entreprises aujourd’hui très présentes sur le marché. De toute façon, qu’on soit en Catalogne ou à Milan aujourd’hui, l’économie est locale mais internationale, quel que soit l’endroit où l’on se base”. Né en 1965 à Saint-Jean-de-Luz, diplômé en architecture intérieure à l’école Boulle Paris et en design industriel à l’école expérimentale de Madrid, Jean-Louis Iratzoki a fondé son atelier en 1998, là où il souhaitait vivre. Basque, humble mais flamboyant, ce créateur atypique reçoit les bras ouverts dans son studio-cabane planqué dans la forêt. Un studio conçu comme un refuge, ouvert sur une seule face, tenant sur une structure en bois revêtue de pichpin et couverte de zinc. Métaphore architecturale du bonhomme, le volume allongé crée une sensation de lieu démarqué à laquelle on accède par une marche en pierre de Larrun. Tout est dit, tout est là sous nos yeux : la sobriété et l’authenticité du discours, la franchise et la générosité de ses intentions, le défi d’intégrer ses réflexions et son travail dans l’histoire et les cultures propres locales.

Conçu tel un refuge, le studio-cabane de Jean-Louis Iratzoki à Ascain

“Je suis fils de menuisier. J’ai toujours été attiré par les matériaux. Je les respecte beaucoup. Je travaille toujours la force des matériaux, ce qu’ils ont à dire et à raconter. Je n’ai pas d’apriori de ce côté-là. Ce ne sont jamais les produits qui sont marquants mais plutôt les projets. J’ai petit à petit appris, j’ai beaucoup regardé. J’ai vu des bons produits qui étaient mal présentés et inversement. Ce qui a décidé ma démarche actuelle. Je ne suis pas systématiquement designer et directeur artistique. Il se trouve que j’ai participé au départ à la transformation de quelques entreprises dont je suis devenu directeur artistique. C’est le cas pour Alki et pour Retegui notamment. En cela, j’ai toujours fonctionné selon l’idée d’une recherche de cohérence entre le produit, le message, tous les signaux que veulent envoyer ces entreprises. C’est le récit d’une marque qui me captive, et ce au travers du produit. J’ai aujourd’hui deux entités, deux structures, Jean-Louis Iratzoki pour le design produit et je me suis également associé à quelques amis pour fonder la plateforme qui s’appelle Lanka où nous traitons la communication, le graphisme, l’architecture éphémère, la vidéo. Nous avons même un community manager qui est au service des marques. Nous sommes sur deux sites différents, regroupant une douzaine de personnes des deux côtés de la frontière”.

La table en marbre “Arin” pour Retegui

Adepte de pièces de caractère infusées d’affectivité et s’inscrivant dans la durée, Jean-Louis Iratzoki est passé maître dans l’art d’accompagner des fabricants de mobilier, des céramistes ou des chocolatiers, souhaitant rebooster leur offre produit et l’image de leur société. En redresseur de potentiel, recapitalisant l’économie locale, le designer aux deux casquettes s’est inventé un rôle à la hauteur des besoins d’aujourd’hui. De son studio en propre consacré au design d’objets en passant par son double Lanka lancé en partenariat avec l’agence de communication MITO à Zarautz, nouvelles collections de mobilier, création de sites internet, de plaquettes et de catalogues, scénographies de salons et d’expositions choisis minutieusement couvrent aujourd’hui l’offre globale dont ont besoin les entreprises pour exister, échapper aux faillites et se repositionner. Toujours sur le fil entre préoccupation environnementale et responsabilité sociétale, son travail mené en étroite collaboration avec des entreprises porte aujourd’hui les mêmes attributs : convivial, chaleureux, contemporain, identitaire, familier et rural, au sens noble du terme. Une posture sincère de l’homme à la double casquette. 

Le système “Zutik” pour Alki

“J’adore les savoir-faire, les ateliers, les gens. Mais ce n’est pas l’unique raison pour devenir designer. S’auto-définir est toujours compliqué. J’ai pourtant vite compris que je ne voulais pas être dans l’étape, que je n’étais pas intéressé par des exercices autour du dernier matériau à la mode. J’essaye de travailler en profondeur, de faire passer ce que j’ai à dire. J’ai toujours voulu faire un travail d’épure, de forme et de simplicité. Je ne recherche pas systématiquement un ancrage mais une économie de moyens, une manière de convier le minimum, au sens rural du terme. Selon les entreprises, on peut passer de cette ruralité d’effets comme chez Alki au plus haut de gamme des produits finis chez Retegui. Malgré cela, en essayant de le rendre le moins marqué possible, il existe un langage dans mon travail. Qu’il s’agisse de travailler sur le marbre ou sur un siège accessible à 200 euros, je m’investis de la même façon, je peux chercher l’épure mais je ne suis pas dans l’exercice de style. Je donne la priorité à la fonction et à l’usage, en ce sens, je développe des concepts adaptés à l’ADN de la marque”. Du redressement de sociétés comme Moludo (spécialisée dans la fabrication de mobilier pour enfants) ou Alki (spécialisée dans l’habitat), Jean-Louis Iratzoki irradie de ses propres valeurs son cher Pays Basque : “Il est primordial que les entreprises avec lesquelles je collabore soient ‘responsables’, sensibles à l’environnement”, à l’instar de sa chaise “Tela”, conçue à partir de matériaux recyclables à 96% et signée pour la société Sokoa à la chaise “Kuskoa Bi”, première du marché à être fabriquée en bioplastique par Alki. Bien au-delà de cette volonté militante de travailler et de vivre au pays, le style propre de Jean-Louis Iratzoki se savoure des doigts aux yeux. Pour lui, le design est un réel facteur de développement économique pour l’entreprise et pour la région. Une stratégie qui s’instaure en étroite collaboration avec une équipe de créatifs multidisciplinaire.

La chaise “Kuskoa” pour Alki

“Depuis quatre ou cinq ans, la crise est très violente côté Pays Basque espagnol. Les entreprises de mobilier ont perdu 60 à 70% de leur activité. Il existe cependant beaucoup d’initiatives réussies, à l’instar de Treku. Malgré la crise, on sent de l’énergie. C’est assez pénible de voir certains savoir-faire péricliter ou mourir. C’est pourquoi je me suis investi sur place, en allant vers des entreprises qui savaient faire, pour relancer un dispositif de complémentarité en activant des rencontres et des synergies”. Circonspect devant un marché saturé de produits d’inégale qualité, Jean-Louis Iratzoki donne la priorité aux objets conçus, sans arrogance et dans la durée. Cette simplicité volontaire se retrouve dans ses créations, du système de canapé “Duffle” pour Bosc (composé de modules confortables reliés les uns aux autres et posés sur une structure en bois de chêne ou de noyer) au concept de bibliothèque “Kai” développé avec Treku, à l’image de la table “Arin” créée pour Retegui, résultat de techniques d’assemblages, d’usinage de précision et de collages complexes. Jean-Louis Iratzoki révèle malgré lui un peu de l’ADN caractérisant ses projets, en avouant préférer aux productions actuelles, les films d’Ozu et la musique de Monteverdi. En retrait de tous les tapages, sa production possède bel et bien du coffre, belle et essentielle, éco-responsable et économiquement durable.


Yann Siliec

Le bureau “Belharra” pour Treku
Le canapé “Duffle” pour Bosc
Tables d’appoint en marbre “Petra”, design Jean-Louis Iratzoki, Retegui
Projet d’étiquette et de packaging pour un vignoble basque
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Nathanaël Desormeaux et Damien Carrette exposent avec le VIA
01/05/2015
Nathanaël Desormeaux et Damien Carrette exposent avec le VIA

La chaise “Knot” à structure autoporteuse de Nathanaël Desormeaux et Damien Carrette, après Maison & Objet en janvier, était à Milan sur France Design à la vue et au regard de toute la profession.

Un air un peu dandy, une fine moustache façon Brigade du Tigre, les deux comparses viennent de s’installer à Paris. Ils se sont rencontrés à l’Ecole Condé à Lyon. Leur BTS en poche, ils enchaînent sur un master à Strate puis partent à Londres tous les deux, le premier chez Benjamin Hubert et le second chez Doshi Levien. Après ces deux ans en Angleterre comme assistants, ils rentrent en France, à Versailles, pour travailler à leur compte.

La chaise “Knot” à structure autoporteuse de Nathanaël Desormeaux et Damien Carrette, après Maison & Objet en janvier, était à Milan sur France Design à la vue et au regard de toute la profession.

La chaise “Knot” repérée par le VIA, se bloque de façon mécanique, sans soudure ni vis. C’est le poids du corps qui renforce le verrouillage des parties. Des pièces d’élastomère viennent solidariser les tubes de l’assise. La “Knot” met en pratique les dernières innovations en matière de cintrage industriel, programmées par CNC (Computer Numerical Control). Elle est aussi le résultat du passage à la Forge de Saint-Leufroy de Nathanaël. En 2013, la chaise pliante “Blend” faisait déjà la démonstration d’un certain sens de la composition. Le miroir “Union” joue avec une double interaction. La suspension “Canary” a l’ambition de domestiquer le tube néon dans une petite cage dorée conductrice. Enfin, leur petite lampe “Dita” pour Metylos, société lyonnaise spécialisée dans la découpe du feutre, avec un “réflecteur” en feutre qui passe de la 2D à la 3D en un glissement de zip est à deux doigts de finir en best-seller si elle trouve éditeur.


Bénédicte Duhalde

La chaise pliante “Blend”
La lampe “Dita” éditée par Metylos
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Jean-Sébastien Lagrange et Raphaël Ménard dessine une table climatique
01/05/2015
Jean-Sébastien Lagrange et Raphaël Ménard dessine une table climatique

Jean-Sébastien Lagrange et Raphaël Ménard se sont fait remarquer sur le stand du VIA au salon Maison & Objet en janvier 2015 et à Milan sur France Design avec une “table climatique” ou “éponge thermique”.

Le designer Jean-Sébastien Lagrange et l’ingénieur et architecte Raphaël Ménard et leur “table climatique”

Il n’y a pas que les bâtiments qui doivent être HQE (Haute Qualité Environnementale). Les économies d’énergie et le confort thermique peuvent également se gérer à l’échelle du mobilier. C’est le propos de la “table climatique” qui possède des qualités thermorégulatrices. C’est toute l’expérience de Raphaël Ménard primé en 2009 pour la conception de l’éolienne “Wind-it”, avec l’agence d’architectes Encore Heureux qui a servi dans ce projet. La table climatique en tôle pliée et aluminium anodisé intègre des matériaux à changement de phase (MCP), de la paraffine encapsulée qui stocke et restitue la chaleur selon le principe d’un amortisseur thermique “passif”, sans aucun apport d’énergie. Malgré sa finesse, la table déploie une forte inertie thermique grâce aux MCP qui permettent d’économiser près de 60% en besoin chaud et 30% en besoin froid. “Il ne s’agit pas de confondre avec un chauffage d’appoint. Mais le plateau en bois massif renvoit une sensation de chaleur en cas de basse température et une sensation de frais dans le cas inverse”, explique le tandem. Avec une véritable incidence sur l’univers du bureau, cette recherche est la première étape du programme ZEF (Zero Energy Furniture), projet de recherche collaboratif entre l’ingénieur et le designer.


Bénédicte Duhalde

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Le Corbusier, une architecture à hauteur d’homme
01/05/2015
Le Corbusier, une architecture à hauteur d’homme

Le Corbusier, architecte, urbaniste, designer, peintre et sculpteur, a fait l’objet d’une rétrospective au Centre Pompidou à l’occasion du cinquantenaire de son décès.

Peut-on croire qu’il y avait deux Le Corbusier, deux périodes, comme il y avait deux Nietzsche, deux Wittgenstein ?”, s’interroge Frédéric Migayrou, commissaire au Centre Pompidou, qui se réfère à Richard Padovan : “Le Corbusier crée perpétuellement de fausses pistes (parfaitement inutiles) pour apparaître plus innovant et plus original qu’il n’était en réalité. En particulier, il a minimisé sa dette vis-vis de Peter Behrens et de son expérience allemande en général”. Auteur de trente-quatre livres et de soixante-dix-huit édifices bâtis dans douze pays, fondateur avec Amédée Ozenfant du purisme et de la revue L’Esprit nouveau, Le Corbusier, né Charles-Edouard Jeanneret en Suisse en 1887, naturalisé français en 1930, est influencé lors de sa formation en Allemagne par les théories de l’esthétique scientifique, où tout peut être mesuré, y compris les sensations et les réactions cognitives.

Le fauteuil “LC1” conçu avec Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand, Cassina I maestri

Dans les années 40, il dessine le “Modulor”, une silhouette humaine standardisée d’1,83 mètre basée sur le nombre d’or, pour concevoir la structure et la taille des unités d’habitation*. À travers trois cents œuvres (peintures, sculptures, dessins, maquettes, objets), des films, des photographies et des documents, le Centre Pompidou présente son œuvre à hauteur d’homme, s’imposant à lui comme un principe universel. L’exposition, réalisée avec le concours de La Fondation Le Corbusier, s’ouvre sur l’influence des tracés régulateurs de Peter Behrens (chez qui Le Corbusier effectue un stage, où il côtoie Mies van der Rohe et Walter Gropius. Tous trois seront considérés comme les principaux représentants du mouvement moderne). L’ensemble des pièces prototypes des meubles de la série “L.C.” est exposé. “Nous avons privilégié les pièces présentées au Salon d’Automne de 1929, qui s’inscrivent dans ses recherches sur le mouvement”, précise le co-commissaire Olivier Cinqualbre. Une salle est dédiée à la période acoustique de Le Corbusier, qui s’attache à la concrétisation d’un espace spirituel communautaire fondé sur la compréhension de l’espace indicible. Près de Saint-Etienne, l’église Saint-Pierre du site de Firminy (le plus important au monde réalisé par Le Corbusier après Chandigarh), présente jusqu’au 28 septembre “Playing Fibonacci, the Pavillon of White Noise”, de l’artiste sonore Yuri Suzuki.

L’église Saint-Pierre de Firminy © Saint-Etienne Métropole / FLC

Côté édition, plusieurs parutions récentes s’attellent à la démystification du maître. Avec Le Corbusier, un fascisme français, Xavier de Jarcy, journaliste à Télérama, a entrepris de restituer “dans leur contexte, les éléments historiques et critiques éclairant sous l’angle politique, sa pensée et son action”, en s’appuyant sur les travaux de nombreux historiens et en se gardant “de juger ou de diaboliser”. Il affirme que “Le Corbusier s’est imposé car il a réussi à faire oublier son passé. Le plus effrayant n’est pas que l’architecte le plus connu au monde ait été un militant fasciste. C’est de découvrir qu’un voile de silence et de mensonge a été jeté” sur son histoire. Il aimerait “que plus aucune exposition, plus aucun livre consacré à Le Corbusier n’oublie de rappeler sa part d’ombre” et estime que les historiens français devraient, comme leurs confrères américains depuis quelques années, “se demander si le fascisme n’a pas été inextricablement mêlé à la modernité.” L’architecte Marc Perelman analyse la “froide vision du monde” de celui qui “a rendu possible les courants architecturaux et urbanistiques les plus radicaux d’aujourd’hui”. L’architecte François Chaslin livre quant à lui “un portrait qui tente de multiplier les angles de vue et d’ouvrir la perspective sur un objet trop célébré et devenu immuable, marmoréen en un sens ou peut-être bétonné : l’architecte Le Corbusier”.

La chapelle Notre Dame du Haut à Ronchamp

Enfin, dans Le Corbusier, le Grand, Jean-Louis Cohen note que “ses messages intimes sont révélateurs de sa double personnalité”, dévoilée dans une lettre à Josef Cerv : “Le Corbusier est un pseudonyme. Le Corbusier fait de l’architecture, exclusivement. Il poursuit des idées désintéressées. Il n’a pas le droit de se compromettre dans les trahisons, les accommodements. C’est une entité débarrassée du poids de la chair. […] Charles-Edouard Jeanneret est l’homme de chair qui a couru toutes les aventures radieuses ou désespérantes d’une vie assez mouvementée. Charles-Edouard Jeanneret fait de la peinture car, n’étant pas peintre, il s’est toujours passionné pour la peinture et il en a toujours fait – peintre du dimanche.” L’exposition du Centre Pompidou se clôt sur “Le Cabanon”, cellule d’habitation construite sur un rocher de bord de mer à Roquebrune-Cap-Martin, où Le Corbusier exprime sa volonté de vivre dans un espace minimal, presque nu. C’est en contrebas qu’il disparaît lors d’une de ses baignades quotidiennes. Cinquante ans après, le créateur suscite encore beaucoup d’intérêt.

Projecteur 365, design Le Corbusier, Nemo

En avril 2015, au Salon du Meuble de Milan, la marque Nemo exposait “La Luce”, une réédition de luminaires de Charlotte Perriand et Le Corbusier, destinés à la maison La Roche, à la Cité Radieuse et au Capitole de Chandigarh. Cassina, qui a eu l’intelligence dès 1965 d’acquérir les droits pour éditer le mobilier du maître, n’en finit pas de ressortir des cartons des dessins signés Perriand, Jeanneret, Le Corbusier.


Astrid Avédissian

La chaise longue “LC4” conçue avec Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand, Cassina I maestri
Le toit-terrasse de la Cité Radieuse à Marseille © Marie Clavier
Le fauteuil “LC2” conçu avec Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand, Cassina I maestri
La Villa Savoye à Poissy
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Jaime Hayon, designer fantaisiste
02/03/2015
Jaime Hayon, designer fantaisiste

Jaime Hayon, designer espagnol et fantaisiste, signe des créations pour BD Barcelona, Fritz Hansen, Baccarat, Cassina, BMW, Magis…

Chef de file d’une génération de designers affranchis, capables de revendiquer le retour au style comme une signature singulière et unique, Jaime Hayon a lui-même du mal à se portraiturer. Et à qualifier un design, empreint d’étrange et de beauté, de formes et de fonctionnalités. Décomplexé du discours, il évoque d’emblée un puits d’inspirations plurielles, allant de Jeff Koons à Salvador Dali en passant par ses confrères maestros (Jasper Morisson pour son minimalisme et sa radicale acuité – Joseph Hoffman, créateur de la Sécession Viennoise et digne représentant de la charnière entre l’Art Nouveau et l’Art Déco). Rien d’étonnant à voir dans cette référence la ligne forte du flamboyant Hayon, créateur insatiable et drôle, avant tout amuseur amusant. Et surtout amusé.

Des études de couleurs pour la collection de vases “Crystal Candy” pour Baccarat

Raconter Jaime Hayon, le peindre dans son jus pour en extraire le sens, induit de s’abandonner à la vie et à sa philosophie : “Je suis né à Madrid en 1974, à l’heure d’une Espagne postfranquiste, extrêmement optimiste et pleine de positivité. Ma famille, juive sépharade mais libérale, m’a inculqué la liberté de penser et d’agir, en restant en éveil, curieux et avide de découvertes. L’envie de devenir designer s’est présentée lors d’un séjour d’un an aux États-Unis. Alors âgé de 16 ans, j’ai saisi l’opportunité de rencontrer un certain nombre de gens qui étaient liés à l’Université Californienne de Pasadena. Les mêmes qui me détectant artiste m’ont alors conseillé de me confronter au champ tridimensionnel. De retour en Espagne pour suivre mes études supérieures, je me suis donc inscrit dans une école qui inaugurait une section consacrée au design industriel. J’y ai découvert une scène très ouverte. Je n’étais pas passionné de design pour apporter une réponse à une problématique. Ma volonté était à l’origine de créer de belles pièces en 3D. Après une dernière année d’étude aux Arts Décoratifs à Paris, j’ai rejoint l’Italie en 1996. L’Espagne était déjà en crise et il était hors de question pour moi d’y retourner. J’ai donc choisi de rejoindre la Fabrica, le centre de recherche en communication du groupe Benetton, initié par le photographe Oliviero Toscani”. Jusque-là concentré sur l’organisation d’expositions et la production de films, Jaime Hayon ne se démonte pas et propose derechef de créer un département Design. Devenant à 22 ans le directeur artistique de ce département, l’histoire du designer-artiste se met en marche et ne cesse de défricher l’Europe. Jaime l’avoue sans sourciller “Je suis espagnol par mes gènes. De ces racines solaires, j’ai la passion, voire la folie d’un Gaudi même si j’ai construit ma grammaire, mon langage ailleurs, sur les routes d’un monde qui n’a pour seule contrainte que celle que l’on se crée. J’ai toujours envisagé le design comme une discipline ouverte, profondément positive. J’ai tâtonné au début entre le fonctionnel et le formel, puis je m’en suis remis à ma propre philosophie de vie. Au fur et à mesure de mes rencontres m’est apparue une solution un peu hybride entre le design expressif, qui est joyeux et généreux sans oublier d’être fonctionnel. Lorsqu’on essaye de me cartographier aujourd’hui, je me sens à la fois designer très artiste, mais en même temps profondément designer lorsque l’on me regarde simplement comme un artiste. Le design est une plateforme de réflexion qui analyse nos mœurs et qui trouve les méthodes pour donner forme et émotion au projet, dans le respect de la fonction. Le design, beaucoup plus direct aujourd’hui, possède une densité culturelle car il doit durer, être bien fait, relever d’une expérimentation permanente tout en restant beau”.

Jaime Hayon et sa série de vases “Gardenias” pour BD Barcelona

En fondant son studio à Trévise aux débuts des années 2000, Hayon met en pratique son appétit de découvertes, sa curiosité XXL qui le conduira jusqu’à Londres, avant de se réinstaller récemment au Pays et de baser son agence à Valence où il travaille et vit. Tout en conservant son antenne italienne et en dirigeant à distance un petit bureau couvrant ses collaborations asiatiques depuis Aoyama-Tokyo, le designer espagnol signe depuis 15 ans un livre en écriture perpétuelle. Un livre en forme de petit traité de l’objet, où les chimères côtoient les corps étrangers, où l’onirisme latin s’enivre du minimalisme scandinave. Et où le maître mot plaisir se retrouve de la gestation de l’idée à sa matérialisation en dur, créations défiant à chaque fois les rêves. Après avoir séduit ses concitoyens ibériques (ArtQuitect, BD Barcelona, Lladro, Bossa Design, Metalarte), Jaime Hayon est aujourd’hui abondamment signé. Pour exemple, son travail avec Fritz Hansen lui permet depuis sept ans de repenser l’habitat global et de réfléchir la manière selon laquelle les choses doivent être produites en fonction de notre époque, en pensant au prix, à la construction, à l’écologie. Volubile et prolixe, adorateur de la technologie lorsqu’elle est bien utilisée, Hayon est par-dessus tout un jongleur, un fantassin subtil de la créativité. 

Le fauteuil “Ro” pour Fritz Hansen

“Je suis dans l’exil complet. J’ai choisi de vivre où je voulais car on peut vivre n’importe où aujourd’hui. J’ai tellement bougé au fil de ma carrière que certains ne savent plus vraiment où j’habite. Si l’économie du pays n’est pas bonne, j’admire le fait que l’Espagne, quand il y a crise, déploie toujours de nouvelles énergies afin de changer la donne, d’insuffler ce vent de nouveauté, car les Espagnols veulent rêver et aller ailleurs. En cela, Valence me convient car son chaos me stimule plus que des villes belles et organisées. J’ai besoin de la mer, de m’asseoir dans un bar anonyme, de me mettre sous un parasol le matin avec mes carnets de croquis et un excellent café. Je commence à travailler à l’aube avec l’Asie et je finis mes journées en connexion avec les États-Unis. Le marché espagnol n’est pas bon en ce moment mais le pire est passé. Les choses sont en train de s’arranger”. Dessinateur insatiable, Jaime Hayon a fondé sa carrière sur l’observation, inspiré par les choses les plus banales de la vie. En ce sens, il aime citer comme ouvrage favori l’encyclopédie du Larousse illustré. Car ouvrir une page au hasard et voir une image s’avère toujours stimulant comme point de départ de la réflexion. Du sport aux Indiens, tout peut déclencher un processus de création avant même de penser à la matière, au processus industriel, aux conversations avec les entreprises. De sa réinvention de la chambre 506 créée en 1958 par Arne Jacobsen pour l’emblématique Radisson Blu Royal Hôtel de Copenhague à son travail tout en minutie sur la collection “Frames” signée pour la petite société valencienne Expormim, le designer nomade s’avère aussi à l’aise dans le narratif que le contemplatif, le confort et la flexibilité.

Le canapé “Vico” pour Cassina

Après avoir terminé la boutique Nirav Modi à New Delhi, lancé sa nouvelle collection de montres “Monochrome” pour la marque horlogère suisse Orolog, signé des boutiques Camper à travers le monde et créé des bestiaires pour la cristallerie Baccarat, Jaime Hayon imagine à l’heure actuelle un hôtel à Madrid et tourne à vive allure en prévision du Salon du meuble de Milan 2015 (rare Furniture Fair ayant valeur à ses yeux car “la ville se transforme au-delà du salon et se met à vibrer de créativité…”). Il y a présenté sa première chaise en plastique conçue pour Magis, une bergère, petite table et lampe pour Ceccotti. Dans le registre de la haute-technologie, il a révélé en avant-première mondiale son mini-engin pliable roulant à 20km/h imaginé pour la marque BMW Mini. Réflexion sur l’urbain, sur les lumières et les insignes de la ville, ce travail de prototype était montré à travers une installation artistique qui lui ressemble. Au-delà d’une production toujours ludique, drôle et décalée, son projet du moment le plus cher relève de sa sphère privée et concerne la réhabilitation de sa future maison située à 10 minutes de Valence. Dans un ouvrage classique datant de 1905 et acheté à l’état de ruine, il travaille avec sa femme sur une architecture très simple, basée sur l’idée d’ombres et lumières créées à travers un jeu de courbes et d’angles droits. Hommage à ses racines méditerranéennes, ce projet s’avère bien plus symbolique en soi, puisqu’il y voit la création d’une fondation parentale, leg de l’histoire familiale pour ses propres enfants.

Une esquisse de l’installation de Jaime Hayon pour Mini au Salon du Meuble de Milan en avril

Sans jamais oublier d’où il vient, Jaime Hayon fait partie aujourd’hui de ces rares personnes capables de faire plus que de dire, et d’insuffler joie et humour à la création. Fait suffisamment rare pour être souligné, et en total symbiose avec un personnage haut en couleur, homme de conviction et d’action, incapable de parler de ses rêves de designer mais capable de rêver de ses belles tomates, de son vin et des saucissons qu’il produit. Lorsque les choses annexes deviennent connexes, Hayon sait toujours s’en inspirer, préférant toujours regarder autour et ailleurs que dedans.


Yann Siliec

La collection de luminaires “Aballs” pour Parachilna
L’aménagement de la boutique Camper à Tokyo
Au sol, un des motifs de carreaux de carrelage dessinés par Jaime Hayon pour Bisazza
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