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Biennale Internationale Design Saint-Etienne. Système signalétique et design graphique : Bureau 205

Le travail dans une perspective ineluctable d’effacement  ?

design / événement
15 mars 2017

À la veille des élections présidentielles, la Biennale Internationale Design Saint-Etienne a choisi d’explorer pour sa dixième édition, un sujet politique : les mutations du travail.


Olivier Peyricot, le directeur scientifique de la Biennale et le Directeur du pôle recherche de la Cité du Design le fait remarquer : “Cette année, on quitte le domaine conceptuel du Beau de la Biennale 2015 pour entrer dans une réalité que la loi El Khomri a déjà bien positionnée sur le devant de la scène”. On peut présager que la biennale suscitera de la confrontation et des débats. Le mot d’ordre a été donné : elle doit laisser des traces dans la ville et ne pas disparaître, sans suite comme un feu d’artifice.
Après avoir dirigé l’agence de design industriel IDS Land pendant une quinzaine d’année, exploré les domaines du retail, de l’aéronautique et de l’automobile, géré une quinzaine de personnes, exposé dans des galeries avec un design expérimental, Olivier Peyricot s’est laissé absorber par l’urbanisme et surtout par la recherche. “La Cité du Design offre une situation exceptionnelle pour mener la recherche, en liaison directe avec un territoire. C’est le seul centre européen qui travaille avec des designers européens. C’est une position privilégiée. Il y a une équipe de quarante personnes qui travaille sur la Biennale et, pour la première fois, elle sera sous l’impulsion directe de la recherche. Un ouvrage sur le digital est en cours de réalisation.”

Working Promesse – les mutations du travail
“Après une Biennale 2015 en partie externalisée, il fallait reprendre la main et nous interroger sur le fait de travailler ensemble, de partager le projet du travail, porté aujourd’hui par les nouvelles technologies mais aussi par des tensions sociales qu’on ne peut nier. Le design est en rupture avec ses fondamentaux (les objets) mais de plus en plus puissant en tant qu’outil de conception social et politique. La problématique du travail est vaste et complexe”. Même avec onze commissaires, neuf écoles d’art et de design invitées par l’Ecole Supérieure d’Art et de Design de Saint-Etienne (ESADSE), aujourd’hui dirigée par Claire Peillod, cinq nouveaux lieux (Saint-Chamond, l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Saint-Etienne-ENSASE, le centre Max Weber, le Fil, la rue de la République), neuf labos mobiles d’entreprise, un concept d’hébergement créé par Jerzsy Seymour, et Détroit, une ville invitée, membre du réseau des villes créatives Unesco de design qui vient chercher à Saint-Etienne le modèle d’une renaissance possible, impossible d’être exhaustif sur le sujet.
“Deux symptômes clés ont été explorés : le travail numérique ou digital labor et la naissance des tiers lieux, une façon de faire face à la crise et de mutualiser, grand mot de l’époque, les investissements. Mais c’est avant tout l’espace et le temps qui révolutionnent les modes de travail : où travailler, quand travailler ? Les fablabs, les co-working places, les hacker spaces, la nébuleuse des tiers-lieux proposent de travailler dans des formats informels et révèlent de nouvelles façons de travailler susceptibles de réinventer des pans entiers du monde du travail. Face à la crise, l’esprit d’équipe revient en force.”
La dixième biennale, malgré la fermeture de nombreux commerces, doit révéler la dynamique d’un écosystème singulier, celui du territoire stéphanois qui rassemble une école d’excellence, un centre de design et un événement international.
En introduction d’un parcours central en dix expositions à la Cité du Design, Christophe Marchand, s’empare du sujet, se questionne sur ce qui rend l’objet remarquable et comme à l’ECAL où il enseigne, introduit l’objet par le biais des savoir-faire avec un “best of métier” qui révèle, à travers des outils, des savoir-faire cachés.
Comment le digital labor impacte-t-il nos vies ? Chez soi déjà, on est au cœur de cette réalité, que ce soit dans la cuisine, la salle de bains, le salon ou la chambre puisque que l’on peut travailler au lit avec sa tablette. Et puisque l’espace travail n’est plus défini, les contraintes géographiques sont modifiées pour les salariés. Les designers ont été invités à choisir leur stratégie. Catherine Geel a choisi de présenter le mobilier qu’elle a mis au point avec TP Work Unit pour l’agence BETC, récemment installée dans les bâtiments des Magasins Généraux à Pantin. Elle y tiendra des conférences et travaillera dans l’espace aux “horaires de bureau”, en direct de 10h à 19h, avec une approche pragmatique et participative pour activer les réseaux.
La communauté du design est amenée à réfléchir sur cette mutation sociale et politique. Que vaut le rapport forme/fonction dans cette perspective inéluctable d’effacement ? Un changement technologique suffit-il à créer une nouvelle société ?

Détroit, creative attitude, ville invitée d’honneur
La ville de Détroit fait partie du fantasme industriel, sa chute n’en est que plus douloureuse. Fondée en 1701 par le Français Antoine de Lamothe Cadillac, la ville a connu une industrialisation éclair grâce au développement du secteur automobile qui fera d’elle la Motor City ou la Motown. Ford, Chrysler, General Motors en ont fait le succès mais aussi sa faillite. “La ville est aujourd’hui en proie à la destruction massive de l’habitat et à la chute de sa population. Le vide est le signe le plus impressionnant dans cette ville où les milliardaires se livrent à la spéculation immobilière face aux activistes collectivistes qui cherchent à retrouver l’esprit de la ville d’avant la crise. Entre les deux, se trouvent des populations locales délaissées, qui ont vu disparaître leur quartier, parfois en un clic, en choisissant parmi l’une des deux options proposées : à détruire ou à conserver... Les applications peuvent être violentes.”, précise Olivier Peyricot. Mais aujourd’hui, Détroit accueille la plus haute concentration de designers industriels. Les industries créatives y sont un secteur croissant. La ville est au cœur des mutations du travail. Le projet d’exposition y est porté par le studio Akoaki (Anya Sirota et Jean-Louis Farges), Josyane Franc, directrice de relations internationales de la Cité du Design et Nathalie Arnould, design manager. Détroit et Saint-Etienne ont une histoire commune de la fabrication et de l’artisanat.

Extravaillance-Working Dead
Didier Faustino - en collaboration avec Alain Damasio et Norbert Merjagnan, écrivains et auteurs de science-fiction, et le collectif Zanzibar - propose “Extravaillance/Working Dead”. “Le travail n’a été qu’un passage, adulé pendant deux siècles, il est en phase de disparaître et aucun métier n’y échappera, prédit l’architecte-artiste, ni les journalistes, ni les gestionnaires, ni même les soldats, les médecins ou les enseignants”. Le troc planétaire est en marche : les systèmes experts en échange des savoir-faire, les algorithmes contre la compétence, les robots à la place des gestes et des paroles. ”L’entreprise n’est plus qu’un camp de concentration du capital, le salaire est devenu une coquetterie. L’emploi appartient aux générateurs automatiques de profit. Le rêve d’un retour romantique au travail, n’est que nostalgie”, affirme Didier Faustino. L’exposition toute en mots propose des récits et des sons aujourd’hui oubliés. Le travail ne vient plus de labor, “souffrance et servitude” mais d’opera, “ouvrage et activité”. On ne travaille plus, on met en œuvre. On œuvre et on crée.
L’Institut Français du Design (IFD) a organisé un concours de photos auprès des étudiants et invité la génération Y à “photographier le futur du travail”. Le concours lancé dans les écoles et via les réseaux sociaux a permis au jury, présidé par Yann Arthus Bertrand, de sélectionner les meilleures images et de proposer une vision prospective du futur du travail. Chercheurs, designers et journalistes vont ainsi décrypter et capturer les nouveaux mots du futur du travail. Sans pour autant se laisser aller à une vision pessimiste. Les nouveaux espaces sont pensés pour plus de bonheur, explique Anne Marie Sargueil, présidente de l’IFD. Voir le développement des postes de Chief Happiness Officer ou de “Directeur du Capital Humain”. Et les nouvelles propositions de bureaux comme BETC à Pantin ou la Manufacture Design de Saguez&Partners à Saint-Ouen qui sont autant de signes d’une marche vers de nouveaux horizons laborieux et heureux.

Musée de la Mine
Au musée de la Mine, la place est donnée à la représentation du travail dans l’espace public. Murs peints, ronds-points, bâtiments publics, monuments, églises ou cimetières, sur les murs ou dans les tags, les figurations du travail sont diverses et parlent de notre lien au travail et de sa place dans nos vies. L’exposition du Puits Couriot invite à une balade au gré du territoire-laboratoire de Saint-Etienne.
Après “C’est pas mon genre en 2013” et “Tu nais, tuning, tu meurs” en 2015, le Cycle Design Recherche (CyDRe) de l’ESADSE présente la “Gueule de l’emploi” à la Cité du Design. L’exposition pose les questions liées à l’identité et à ses modes de détermination. Avec en scénographes Marc Monjou, Rodolphe Dogniaux et les étudiants du CyDRe.

Demain c’est loin
À la Cité du Design et au Garnier des Arts, en centre-ville, l’ESADSE expose les projets des diplômés DNSEP art et design. Les professeurs Stéphane Le Mercier-Dauny (option art), Eric Jourdan (option design), Michel Lepetitdidier (option design media) et Michel Philippon (option design d’espace) ont sélectionné quatorze projets en art et trente projets de diplôme en design.
En ville, beaucoup de commerces ont fermé. Pour la Biennale, plus de soixante-dix projets de rénovation sont en cours avec l’objectif de réanimer le centre-ville et de recréer une dynamique. Parce que la biennale doit laisser des traces et ne pas se contenter d’un simple feu d’artifice. Il faut tous aller à Saint-Etienne, seule ville française membre du réseau des villes créatives Unesco du design, une identité inscrite dans son territoire qui se fonde sur une tradition d’innovation depuis deux cents ans. Les villes de Paris et de Lyon font campagne en ce sens, depuis le 13 février, en diffusant des messages dans les gares, les aéroports, les stations de métro. “Et si vous descendiez dans la capitale ? Du design !”

“Working Promesse, les mutations du travail”, Biennale Internationale Design Saint-Etienne, du 9 mars au 9 avril 2017. www.biennale-design.com

Article paru dans la rubrique “Evénement”
Intramuros n°189, Mars/avril 2017


Bénédicte Duhalde le 15.03.2017

D80

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