La Place d’Armes à Montréal, aménagement Cardinal Hardy, architecture, paysage et design urbain

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois

design
8 novembre 2017

« Historiquement, la participation publique aux grands projets urbains a été introduite pour désamorcer les conflits liés au mécontentement de la population suite à certains aménagements », explique Anjali Mishra, chargée de projet à la ville de Montréal.


« L’acceptabilité sociale est une véritable plus-value et l’inclusion des usagers dans le processus de décision se fait de plus en plus en amont, poursuit-elle. Avant, on parlait de « faire accepter », aujourd’hui de « rendre acceptable »… Il y a encore du chemin à faire, mais cette évolution de vocabulaire marque déjà une évolution des mentalités ». Cette démarche de « design-empathie » semble partagée par de nombreux acteurs publics et privés au Québec, comme en ont témoigné de nombreuses conférences dispensées sous le thème de « Design et participation ». 


Comprendre les besoins

Pour la réhabilitation du Square Phillips, sur la très commerçante rue Sainte Catherine à Montréal, Anjali Mishra raconte que des ateliers prospectifs ont été organisés afin d’établir un diagnostic partagé, de même que des rencontres individuelles et des sondages auprès de tous les différents types d’usagers du square, automobilistes, cyclistes, piétons, étudiants, résidents, etc. L’objectif pour la ville : comprendre leurs besoins.


Sylvie Tremblay, architecte et designer urbain, chef d’équipe du groupe Expertise et innovation en aménagement de rue à la Direction des transports de Montréal, a quant à elle évoqué l’exemple de la rue Jean Talon qui a fait l’objet d’un ambitieux réaménagement (élargissement des trottoirs, plantation de 270 arbres, création de deux places publiques avec des bancs, en remplacement de 50 places de stationnement) après des ateliers de concertation de la population. Dans le quartier Laurentin-La Chapelle, ce sont les résidents de deux maisons de retraite qui ont été interrogés sur leurs envies. Tables, bancs et balancelles – mobilier d’extérieur dont sont très friands les Canadiens – ont ainsi été installés. 


La rue comme tiers-lieu

La méthodologie participative varie (co-diagnostic, co-construction, co-animation des espaces publics) mais tend systématiquement à impliquer tous les acteurs locaux, citoyens, entreprises, associations, etc. « L’intérêt de l’urbanisme participatif, selon Marie-Hélène Armand en charge du Programme d’implantation de rues piétonnes et partagées à la Direction des Transports de Montréal, c’est de renforcer l’adhésion des gens aux projets ». « Le changement est source de stress pour tout le monde, poursuit-elle, et le fait de consulter, de prendre le temps, permet d’apaiser les angoisses. La Ville était au départ très réticente car elle craignait de faire rêver les citoyens à des chimères, mais elle a rapidement constaté tous les bénéfices de ces méthodes ». Salon où se détendre, jardin où s’émerveiller, plateforme ludique et sportive où s’entraîner… la rue devient à Montréal un « tiers-lieu », entre le public et le privé, le bureau et la maison. 


Pechakuchas et micro-bibliothèque

Y contribue aussi l'Entente sur le développement culturel de Montréal qui date de
1979 et qu’a présentée Mathieu Payette-Hamelin, urbaniste au ministère de la Culture et des
Communications du Québec
. Il s’agit d’un accord entre la Ville et le ministère,
dressant un cadre général d’actions culturelles communes, structurantes et
innovantes, financées conjointement par les deux partenaires. Initialement dédiées
à la préservation du patrimoine bâti, les Ententes se sont peu à peu emparées
de sujets plus vastes et ont inclu dans leurs procédures de nombreux modes
d’implication de la population. La Place d’Armes a ainsi été réaménagée de 2009
à 2011 suite à des ateliers de design urbain et à des interventions auprès du
grand public (présentations, expositions, rencontres, pechakuchas…). Le Bureau du design de Montréal a organisé
dans le cadre de cette même Entente les Portes Ouvertes du Design, de 2007 à
2013, et une micro-bibliothèque de design itinérante a élu domicile dans les
parcs montréalais à l’été 2016.

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois
La Place d’Armes à Montréal, aménagement Cardinal Hardy, architecture, paysage et design urbain © Léa Delacotte_Ministère de la Culture et des Communications

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois
Microbibliothèque nomade, LAAT et Architecture Microclimat, avec le soutien du Bureau du design de la Ville de Montréal dans le cadre de l'Entente sur le développement culturel © Valérie Paquette 2

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois
Microbibliothèque nomade, LAAT et Architecture Microclimat, avec le soutien du Bureau du design de la Ville de Montréal dans le cadre de l'Entente sur le développement culturel © Valérie Paquette


Au-delà du centre

Ce genre d’initiatives se répand progressivement aussi dans les banlieues, comme à Laval, au nord-ouest de Montréal. Djemila Hadj-Hamou, urbaniste et designer à la municipalité lavalloise, affirme une volonté de « stratégie de consultation » dans le projet de création d’un nouveau centre-ville. « Des exercices de co-design sont organisés avec la population afin que celle-ci se reconnaisse dans sa ville ». Avant de conclure : « Dieu est dans les détails… ou dans le design ! Dans l’urbanisme, il y a bien sûr tout un travail normatif, mais c’est le design qui va révéler la morphologie réussie d’une ville ». 


Repartir de la base

Ces initiatives bien intentionnées (et intéressées : rappelons qu’elles peuvent aussi être perçues comme des stratégies d’évitement de mouvements de protestation) restent entre les mains des pouvoirs publics, contrairement à des projets d’urbanisme tactique qui émanent directement des populations. Tristan Bougie du Centre d’écologie urbaine de Montréal (une ONG) a ainsi présenté « Transforme ta ville », une initiative qui entre 2014 et 2015 a soutenu 65 projets (appui logistique et bourse de 500 dollars), qu’il s’agisse « d’attractions passagères qui captent l’impaginaire, d’installations de développement durable comme des bacs de cultures, ou d’interventions sur la chaussée ».  À la question qu’il soulève « l’urbanisme tactique permet-il de réduire les inégalités sociales ? », il ne donnera pas de réponse, mais à ceux qui lui opposent la critique d’une austérité urbanistique assumée, il répondra que l’objectif est certes de transformer la ville avec des moyens rapides et peu onéreux, mais avec toujours l’intention du permanent. Faire de l’éphémère pour envisager le pérenne. 

Les exemples évoqués par Érick Rivard vont dans le même sens. Dans son quartier de la ville de Québec, Limoilou, il donne l’impulsion en tant que designer urbain, mais surtout en tant que citoyen. Le projet « Limoilou dans la rue » est un « placottoir » ou « stationnement pour piétons », sorte d’immense balcon installé en bordure de la chaussée.  « D’un espace appropriable, c’est devenu un véritable marqueur du paysage urbain », customisé par des artistes, investi par des musiciens qui y ont installé un piano ou par des habitants qui y organisent des « 5 à 7 ». De même, le parvis de l’église Saint Charles a fait peau neuve. De petites croix bleues ponctuent le sol, une table de pique-nique est installée devant l’entrée… «Notre quartier est comme un laboratoire de chimie. On découvre, on teste, et si ça ne fonctionne pas, on change. C’est là tout l’intérêt». 

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois
Lieu de détente © Transforme ta ville - Centre d'écologie urbaine de Montréal

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois
Un lieu d'arrêt aux abords du canal Lachine © Transforme ta ville - Centre d'écologie urbaine de Montréal

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois
Un terrain vacant de propriété municipale transformé en halte coloré © Transforme ta ville - Centre d'écologie urbaine de Montréal


Échappée en Ontario : la fontaine comme outil d’appropriation de l’espace public

Selon Robert Mikula, directeur artistique chez Crystal Foutains, designer des fontaines est un art visant à « éduquer le promeneur, redéfinir le rôle de l’espace public et créer des expériences mémorables ». 

En plus de l’impact visuel et du son (chutes d’eau, bulles, flux, etc.), il s’agit de plus en plus de créer des « expériences interactives au cours desquelles le promeneur pourra entrer en relation avec la fontaine ». En téléchargeant une application, il pourra ainsi faire danser l’eau au rythme des musiques émises par son téléphone, ou encore se replonger dans les glorieuses années du jeu Snake, les jets se déplaçant en serpentant sur commande.

Moins technologique mais tout aussi interactive, la fontaine du parc Berczy à Toronto, dessinée par l’agence d’architecture montréallaise Claude Cormier et Associés sur le thème de la race canine.  Ses contours, ornés de gargouilles-bulldogs et revêtus de piques, ressemblent à des colliers punk ; un os doré trône en son sommet et 27 sculptures de chiens, desquelles s’échappent les jets d’eau, parsèment l’ensemble. Marc Hallé, architecte associé, raconte que les  maîtres  sont aussi amusés que leurs chiens interloqués.

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois
Limoilou dans la rue © Groupe A _ Annexe U

Acceptabilité et appropriation au cœur du design urbain québécois
Crown Foutain à Chicago © Crystal Foutains


le 08.11.2017