10/01/2016
Keiji Ashizawa a passé les dix premières années de sa carrière à travailler à la fois comme architecte et designer de meubles.

Né à Tokyo d’un père architecte dont il revendique les influences dans son désir de vocation, diplômé en 1995 de l’Université de Yokohama section Architecture, Keiji Ashizawa a passé les dix premières années de sa carrière à travailler à la fois comme architecte et designer de meubles, principalement en acier, au sein de différentes agences d’architecture. “En intégrant le collectif Super Robot avec Hosokawa, designer de meubles, spécialiste du travail des métaux et soudeur incroyable, et avec Okayasu, à l’origine ingénieur, notre habileté et nos expériences diverses ont définitivement forgé et influencé mon approche et ma philosophie design”.
“Bon Shelf”, design Keiji Ashizawa, prototype Tanseisha, 2015
Un parcours en acier trempé Les compétences et l’expérience unique acquise tout au long de cet apprentissage – y compris dans sa compréhension de la valeur des matériaux – ne cessent d’influencer encore aujourd’hui l’esprit de ses créations, notamment grâce à sa compréhension aigüe du métal et de ses dérivés. Quelle que soit l’échelle de ses différents projets, son studio en nom propre excelle depuis 2005, de l’architecture à la conception de mobilier, en passant par des systèmes d’éclairages et des scénographies d’exposition.
“J’ai une définition plurielle du mot ‘design’. Au-delà de trouver la solution adéquate, la réponse exacte à une problématique posée, j’essaie avant tout de tendre vers l’honnêteté, vers des solutions justes, fonctionnelles, simples mais raffinées, sans pour autant m’interdire de surprendre. Trouver le bon design passe très souvent par l’évidence d’une belle structure. Egalement par l’optimisation du potentiel de chaque matériau, de sa fonction première et de sa combinaison à travers une éclosion de détails venant raconter une histoire. En cela, un bon design doit demeurer modeste, avoir une longue durée de vie et s’adapter à tout type de situation”.
“Kobo St Shelf”, design Keiji Ashizawa, 2015
Tokyo : une ville, un état d’esprit
Au sein d’une ville en perpétuelle mutation, Keiji Ashizawa hume, respire et transforme ce qu’il capte, ce qu’il sent et ressent. “Tokyo est une ville qui s’invente tous les jours et se remet en question. Encore aujourd’hui, sur le chemin du déjeuner, il m’arrive quotidiennement de découvrir un nouveau restaurant, un bâtiment rénové. L’atmosphère autour de mon studio ne cesse de changer. Pour beaucoup, la conception est quelque chose de l’ordre de l’immédiateté. Au contact d’une ville comme Tokyo, qui est une entité vivante et profondément excitante, je ne peux m’empêcher d’être directement influencé, d’en être inspiré, pour le meilleur et parfois pour le pire”.
Capteur d’essence et de contextualité, toute la résonnance du travail de Keiji Ashizawa est là, dans sa perception de l’environnement et du paysage social, dans son respect et dans son désir de transition allant jusqu’à la transcendance. En commençant par chercher des réponses pour satisfaire chaque condition, il utilise la réflexion théorique comme un pilier de son processus de création. Dans le cas du projet “Orange Bar”, la nécessité d’asseoir un grand nombre d’individus au comptoir l’incite à ancrer ce dernier en diagonale afin de libérer au maximum l’espace.
Maison à Inagi, architecture Keiji Ashizawa en collaboration avec Toshiya Nakamura, 2014© Takumi Ota
Née d’une urgence locale après le Tsunami de 2010 ayant anéanti le Japon, la création du Laboratoire Ishinomaki repose sur les mêmes besoins essentiels d’adaptabilité à l’environnement. Lauréat pour ce projet du “Prix spécial 2011” accordé par le Japan Institute of Design, cet atelier de meubles en kit établi au sein même de la ville d’Ishinomaki a marqué tous les esprits, pour ses réponses salutaires apportées au lendemain d’une catastrophe naturelle, à l’image des habitats de fortune conçus par le maître Shigeru Ban, suite au dernier séisme de grande ampleur ayant dévasté la cité d’Edo.
Toujours humble et conscient face aux réalités et besoins du marché, Keiji Ashizawa analyse avec une empathie clairvoyante les données de sa sphère d’influence : “En tant que directeur artistique des produits estampillés Ishinomaki Lab, il me semble inévitable d’être présent physiquement dans les grands rassemblements consacrés au design. En tant que designer et architecte, j’ai l’impression en visitant le Salone Del Mobile chaque année que le design devient de plus en plus une matrice pour excuser et augmenter la surconsommation. Milan demeure quoiqu’il arrive l’endroit idéal pour rencontrer des gens. Tout éditeur, tout fabricant devrait néanmoins avoir l’intelligence d’utiliser à bon escient l’argent, non pour les stands d’exposition mais bien pour le développement et la qualité d’un design pensé nécessaire, utile et bon”.
“Ishinomaki Stool”, design Keiji Ashizawa, Herman Miller, 2015
Structure-Surface
De la 2D à la 3D, de l’interstice vertical aux surfaces planes horizontales, Keiji Ashizawa semble capable de s’immiscer partout. Son patrimoine culturel tokyoïte y est sans doute pour beaucoup. Glissement, superposition, respiration versus encombrement, structures légères venant articuler et animer des volumétries monoblocs, ses différentes réalisations ont en commun l’économie de moyens et de matière, l’humilité d’une esthétique doucement familière.
Référence s’il en est, la scénographie de l’exposition consacrant le prix Hublot 2015 libère au maximum l’espace, réinventant l’entrée d’un musée en vaste studio photo. Les cimaises géantes en papier blanc montées sur des cadrans d’acier viennent solariser les créations des lauréats Big-Game comme autant de corps dénudés pris sous les feux de projecteurs. Comptant parmi ses nobles clients Dior, Swatch Group Japan, Victorinox, Miyake Design Studio pour le versant architecture… et Ikea, Frama CPH, Commoc, Duende et la Galerie Maria Wettergen pour le mobilier et les luminaires, l’homme aux multiples talents et casquettes revendique pourtant le fait de concevoir ses meubles comme des architectures.
“Appartement 225”, rénovation Keiji Ashizawa en collaboration avec Kohya Takayama, 2014© Takumi Ota
À la question faisant allusion à son style, Keiji Ashizawa répond d’ailleurs sans équivoque : “Je pense que je suis tout bonnement architecte. Parfois, je me mue en ingénieur, en designer ou en superviseur de construction. Toutes ces facettes sont nécessaires dans la conception de chacun de mes projets. Pour exemple, le dessin du luminaire “Parabole” (2013) n’aurait pu voir le jour sans avoir sourcé et compris la manière de travailler de l’usine qui l’a réalisé. Avec sa forme d’antenne parabolique et sa grande dimension autoportante, le travail avec un artisan du verre émérite a été décisif.
La forme plane du verre a été réalisée grâce à une technique provoquant une sorte d’affaissement par effet de gravité. Le verre est chauffé sur un moule en céramique, jusque dans ses creux, épousant cette forme sous son propre poids. Lorsque positionné dans le coin d’une pièce, la lumière diffuse rebondit sur les surfaces des murs et du sol, explosant dans une variation de faisceaux aux géométries élégantes. De mon travail au sein de Super-Robot au projet “11boxes”, je pense que tous les types de conception se nourrissent entre eux et participent à l’excellence finale d’un projet. Ceci étant, je ne pense pas qu’il y ait meilleur qualificatif qu’architecte pour définir ce que je fais”.
“Gravity Light”, design Keiji Ashizawa, édité par la Galerie Maria Wettergren, 2007
Systèmes élémentaires
Du petit concentré d’élégance et d’intimité déployé au sein de la Mishima House conférant à ses commanditaires le sentiment d’être seuls au monde dans une mégalopole où ses habitants vivent les uns sur les autres à l’ingéniosité ergonomique de l’étagère murale conçue en 2014 pour Ikea PS, Keiji Ashizawa respire et recycle en les bonifiant, les contraintes naturelles de son environnement. Dans ce dernier projet, l’inclinaison du plateau penché sur le mur provoque une profondeur idéale pour tout espace restreint. La forme se fait reflet des éléments que vous pouvez stocker, les étagères inférieures étant plus grandes pour convenir au rangement des chaussures ou des livres.
Pensée comme une évanescence, le luminaire “Gravity” repose sur l’idée simple d’une fente découpée dans une feuille fine de polypropylène en suspension. La lumière directe s’exfiltrant de la fente vient se mélanger à la lumière diffuse traversant la feuille grâce à sa translucidité, pour éclairer doucement le sol ou le plafond. Dans les projets et réalisations à venir en 2016, la table “Zen” imaginée pour Zhao Zuo (entreprise basée à Pékin dont Luca Nichetto dirige la création) s’inspire du contexte vernaculaire des traditions japonaises et chinoises. Sa forme reprend l’idée des pierres présentes dans les jardins orientaux. Montée sur une structure en acier filaire, elle peut s’adapter à tout type d’endroits, tel un caillou à poser à l’extérieur ou dans l’espace de vie. Partie intégrante des collections permanentes du Victoria & Albert Hall Museum de Londres, le tabouret “Ishinomaki” a été spécialement conçu pour les élèves de l’école primaire de la ville éponyme en collaboration avec Herman Miller. Léger, simple mais élégant, son design attrayant permet d’égayer tout logement temporaire de fortune.
“Zen Table (Beigin)”, design Keiji Ashizawa pour Zhao Zuo, 2015
Atavismes d’ailleurs
“Notre style de vie, la conception de nos maisons traditionnelles sont fortement différents des autres régions du monde. Ces faits ont indéniablement un effet sur ce que je conçois. Si nous prenons juste pour exemple nos portes coulissantes fonctionnant dans nos chambres et divisant l’espace, ces partitions si légères et faciles à déplacer agissent sur le concept de notre vie privée, tout à fait différemment de la vôtre. Je pourrais citer pour autre exemple notre gastronomie. En minimisant au maximum les ingrédients pour extraire leur essence, je pourrais faire un parallèle évident avec ma conception du design, utilisant les forces des matériaux elles-mêmes, sans surenchérir dans l’effet”.
Toute cette philosophie minimaliste et néo-japonisante se retrouve bien évidemment dans l’un de ses projets triomphants et phare. Signée en 2010 en collaboration avec l’architecte australien Peter Stutchbury, la maison “Wall” conçue pour le grand créateur de mode japonaise Issey Miyake joue les oasis épurées au bord de l’océan. Au lieu d’être fermée ou de cadrer le paysage, la vaste demeure devient partie intégrante de son paysage, s’ouvrant par le biais de grandes portes en bois coulissantes donnant sur les rives du Pacifique. La structure même devient un mur entre la rue et le jardin, articulant les lieux entre tranquillité et contemplation.
Des résidences de luxe aux photophores minuscules, peu importe la taille ou le contexte du moment, que la légèreté, la concision, le pragmatisme moderniste et la compréhension profonde des matériaux insufflent l’âme du projet. Ne pas y voir d’ailleurs un langage uniquement japonisant. Keiji Ashizawa regarde partout ailleurs, revendiquant lui-même une galaxie de références et de maîtres lui allant comme un gant : “J’apprends en permanence du travail de Renzo Piano, de Peter Stutchbury ou de l’œuvre d’Atelier Oï. Je me sens fortement influencé par Achille Castiglioni et Konstantin Grcic, par Charles & Ray Eames. Leur design a provoqué une évolution de la technique ainsi que des progrès notables dans la conception. La maison Eames est un chef-d’œuvre architectural sans précédent. Je ne peux oublier Jean Prouvé, créateur, artisan et homme capable de créer une usine afin d’atteindre ses objectifs de création. Son mode de vie fait de lui un héros. Ne voyez pas en moi un monomaniaque de l’objet ou de l’architecture. Le travail de Donald Judd, de Richard Serra, de Dani Karavan tout comme de nombreux films français réalisés par Jean-Jacques Beineix, Luc Besson et Patrice Leconte nourrissent aujourd’hui ma création”.
Yann Siliec le 10.01.2016