01/05/2012
Avec l’“Année Prouvé”, qui débute fin juin 2012 à Nancy, la ville rend hommage à l’héritage exceptionnel que cet autodidacte novateur lui a légué. La consécration internationale de Jean Prouvé parmi ses pairs, dans les musées et sur le marché de l’art, fait oublier que son “œuvre pour tous” a mis du temps à s’imposer. Paradoxalement, elle profite aujourd’hui aux collectionneurs.

Ferronnier d’art de formation, ingénieur-architecte, designer, patron humaniste, un bref moment maire de Nancy, Jean Prouvé ne pouvait être “étiqueté”. Et comme le dit sa fille, Catherine Prouvé, “quelqu’un qui est inclassable est un peu gênant”. Marqué par l’École de Nancy, il avait une vision globale, universelle, de la conception à la construction. Il ne pouvait dessiner un meuble ou un bâtiment sans envisager sa mise en œuvre. Il se définissait comme un “homme d’usine”. Or, poursuit Catherine Prouvé, “un ‘homme d’usine’ n’intéresse pas, à priori. Et pourtant, c’était là son originalité”. S’il a ouvert son premier atelier en 1924, ce sont les “Ateliers Jean Prouvé”, fondés en 1931, qui produiront sous cette appellation les structures en kit démontables, le mobilier, et les habitations d’urgence produites en série pendant la Reconstruction. Très innovants et performants dans le pliage de la tôle, ils honoreront des commandes pour des particuliers, pour l’industrie et pour des ensembles scolaires et équiperont les Cités Universitaires de Paris, d’Antony…
Table de réfectoire (1939) en acier galvanisé et plateau en granipoli, pieds profilés
Les maisons “usinées” (BLPS, Alba, type coque, saharienne…) seront rarement homologuées et ne seront pas diffusées à l’échelle industrielle. La perte progressive du contrôle des Ateliers par Jean Prouvé (de 1953 à 1956) sonnera la fin de la production du mobilier (vers 1958) et la disparition du prototypage. Lui qui critiquait l’“architecture en chambre” se retrouve ingénieur-conseil à Paris pour la CIMT (Compagnie Industrielle de Matériel de Transport), coupé de la production. La période est difficile, le constat amer. Il recrée une nouvelle société et collabore alors avec les plus grands architectes. On lui doit, à Paris, le Pavillon du centenaire de l’aluminium (1954), les façades du CNIT et de la Tour Nobel à La Défense et le mur rideau du siège du Parti Communiste Français place du Colonel Fabien à Paris (1970, architecture Oscar Niemeyer). Jean Prouvé essuiera d’autres revers avec la “Maison de l’Abbé Pierre” (1956), refusée par l’Etat, ou avec ses “Maisons tropicales” construites en seulement trois exemplaires en Afrique et restées au stade de prototypes.
La maison Ferembal (1948) en métal, bois et aluminium à Nancy
Pour Catherine Coley, spécialiste de Jean Prouvé et commissaire scientifique de l’“Année Prouvé”, “on commence aujourd’hui à prendre conscience que Jean Prouvé avait une vraie démarche créatrice en architecture. Il a d’abord été connu grâce à ses meubles, ce qui a permis par la suite de protéger des bâtiments qui autrement auraient été détruits”. Aujourd’hui, un travail actif de recherche de “paternité” est mené car pour Jean Prouvé le collectif primait sur la “signature” (jusqu’en 1956, ses brevets et créations porteront le label “Ateliers Jean Prouvé”). “Avant, pour la Maison du peuple à Clichy, on citait les architectes avec qui il avait collaboré. Maintenant, c’est l’inverse, sa notoriété est telle que l’on oublie parfois de citer Eugène Beaudoin et Marcel Lods !”, s’amuse Catherine Coley. Alors, qu’est-ce qui le rend si actuel ? L’esprit de ses maisons “en kit”, démontables, légères réalisées avec un minimum de matériau et de moyens (comme ses meubles), en phase avec les préoccupations actuelles marquées par la crise écologique, économique et la crise sans fin du logement en France.
Le fauteuil de salon (1939) , acier et chêne massif, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra
En 2007, à New York, la “Maison tropicale” de Brazzaville a été vendue environ 3 700 000 euros chez Christie’s. “Ce qui est particulier chez Jean Prouvé, c’est que certains bâtiments sont démontables, ce qui les rapproche du statut d’objets”, analyse Catherine Coley. Ainsi, sur le marché de l’art, éléments d’architecture, meubles et maisons s’arrachent de la même façon. En 2011, dans une vente chic chez Artcurial, un fauteuil “Grand Repos” (1930) est parti à 380 000 euros et la structure nomade de l’école de Villejuif (1957) à 1 550 000 euros. Un record en France et un paradoxe pour celui qui cherchait avant tout à faire du logement social le plus économique possible. En 2002, un fauteuil “Visiteur” à Paris atteignait une enchère de 16 000 euros… Si certains galeristes (Philippe Jousse, François Laffanour, Eric Touchaleaume, Patrick Seguin…) ont contribué à sauver de la destruction certaines pièces du “constructeur” et à lui donner une cote, la spéculation faite sur les produits d’origine est quelque peu indécente par rapport à la destinée première de ses objets ou de ses bâtiments. Patrick Seguin raconte qu’à l’ouverture de sa galerie en 1989, “très peu de gens savaient qui était Jean Prouvé”. Pour lui, le marché “s’est développé en une vingtaine d’années et ne relève pas d’une soudaine spéculation, mais de la lente redécouverte de quelques-uns des créateurs fondamentaux du XXe siècle tels que Jean Prouvé, Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret, Jean Royère, Le Corbusier…”. Pour Catherine Prouvé, cet emballement du marché “correspond à notre époque mais il marque aussi l’intérêt pour des réalisations de Jean Prouvé dont on comprend mieux aujourd’hui l’inventivité.”
La table “S.A.M. Tropique” (1950) en acier inoxydable et basalte, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra
Autre signe de cette “folie Prouvé”, la collection “Prouvé Raw” chez Vitra, réalisée à la demande de Jos Van Tilburg, Pdg de G Star, grand amateur d’une esthétique industrielle qui fait fureur. Les classiques revisités par G Star et Vitra seront sans doute les “collectors” de demain.
Louise Thomas
La chaise démontable “CB22” (1950) en métal et bois

Eckart Maise, Chief Design Officer Vitra et Catherine Prouvé face au tabouret “Solvay” (1941) en chêne massif, raccords métalliques, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra

Escabeau roulant (1951) conçu à l’origine pour la salle des coffres de la Société Générale

Le fauteuil “Bridge” (1947) dans une version avec revêtement en sky rouge

Le fauteuil “Cité” (1933), un classique avec ses patins en tôle pliée et ses accoudoirs formés par de larges courroies en cuir

Le fauteuil de salon (1939) , acier et chêne massif, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra

Le guéridon “Cafeteria” (1950), acier et chêne massif, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra

Le lit “Flatigny” (1945) en chêne et basalte, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra

La maison Ferembal (1948) en métal, bois et aluminium à Nancy

Table de réfectoire (1939) en acier galvanisé et plateau en granipoli, pieds profilés

La table “S.A.M. Tropique” (1950) en acier inoxydable et basalte, édition Jean Prouvé par G-Star Raw pour Vitra