01/11/2009
Jasper Morrison s’adonne depuis 25 ans à l’intelligence de l’objet. L’exposition que lui consacrait le musée des Arts décoratifs de Bordeaux confronte ses créations pour Cappellini, Magis, Alessi… à celles de collections anciennes.

Atteindre le minimum relève d’une quête infinie. En tirant les choses ordinaires vers la noblesse et la beauté, en révélant les qualités intrinsèques des objets à travers leur banalité, Jasper Morrison, 50 ans, a toujours eu l’âge de raison. Celui de l’insolence et du silence, préférés à la parole et l’intellectualisation. Celui bercé par l’évidence et le sensible, tenu en éveil par la candeur et la simplicité. D’un pragmatisme toujours rêveur, insaisissable et nébuleux, son travail basé sur l’intuition l’emporte sur le dire. Comprendre comment les choses sont faites. Déployer un minimum d’effort pour atteindre la perfection ne suffit pas à résumer son apport essentiel sur le monde objet. L’homme est un mur, hermétique aux sirènes du succès, puisant son talent dans le vaste silo de l’élégance. Et s’il “n’éprouve aucun désir à se souvenir de ses projets”, son œuvre parle sans mot, ancrée dans les heureux hasards du monde réel. Réduite à sa simple expression. _image535_ À sa façon de prendre toujours le chemin le plus court, de se servir des contrepoints pour avancer, Jasper Morrison aime aller vite, en s’accordant des temps de latence. Né à Londres en 1959, diplômé de la Royal Academy of Art en 1984, d’un esprit trop pratique pour devenir ingénieur, il opte pour le design et ouvre son studio dans son appartement de South Kensington en 1985. Sa fulgurante ascension s’oppose à l’air du temps et aux théories du groupe Memphis qu’il rencontre et réfute simultanément. Dès les prémices, ses recherches mettent en exergue les “valeurs invisibles de l’objet”, préférant les qualités d’usage à la futilité de l’ornement. “Le modernisme doit sa disgrâce temporaire à son manque d’humour. Du moins, il lui manque une certaine légèreté de touche car si un produit naît de l’industrie, il est destiné à passer le reste de sa vie chez des gens qui ne s’intéressent pas nécessairement à la logique aride des solutions apportées aux problèmes de fabrication. Avec du recul, il apparaît que le modernisme n’est pas en panne. Il a juste besoin d’une révision”. _image512_ Adepte de principes éthiques et économiques de l’objet industriel au service du grand public, Jasper Morrison développe sa propre théorie de “l’utilisme” en apportant des réponses justes et raffinées aux questionnements sur la fonction. Légèreté et simplicité des lignes, aménagements intérieurs et meubles en bois dépouillés lui valent, à la vitesse lumière, une consécration internationale. En parfait chef de file de l’esthétique ascétique. “Quand quelqu’un vous dit : “Je me tue à vous le dire, laissez-le mourir”. À l’instar des traits d’humour de Jacques Prévert, Jasper Morrison laisse parler l’évidence. Jeux de formes, combinaisons pour l’œil, lapsus volontaires ou néologismes formels, il part de mots simples, d’objets de tous les jours, pour mieux les attraper. Afin de mieux s’en amuser. Il opère des glissements entre leur sens propre et leur sens figuré. L’art de la syllepse est sa figure de style. La forme appelle le matériau. Les qualités du matériau achèvent la forme. Leur sensualité donne de la présence à l’objet. La boucle semble simple. Loin s’en faut. Confort, couleur, rapport à l’espace surgissent de son écriture graphique. De la “Thinking Man’s Chair” (dessinée en 1986 pour Cappellini, inspirée des lignes d’un vieux rocking chair entraperçu chez un ami et assemblée d’éléments de métal standard), à la collection “Wine Glass” réalisée en 2008 pour Alessi, Morrison fait subir une cure de jouvence aux clichés et tire du facile un usage savant. Ses pièces résonnent comme des défis. Sans se contenter d’utiliser le langage tel qu’il nous est donné, selon d’immuables associations, il préfère bousculer les automatismes, défiant la pétrification des êtres et des choses. Ses objets sont l’illustration de la vie, à l’image de la chaise signée en 1998 pour le réfectoire du Couvent de la Tourette du Maître Le Corbusier. Du projet de tramway pour la ville de Hanovre à l’occasion de l’Expo 2000 aux célèbres “Ply Chairs”, ses créations à la simplicité archaïque atteignent l’universel. _image538_ Sur le droit-fil de son apesanteur, le créateur de l’année au Salon du Meuble de Paris 1999 jette un regard acerbe et vindicatif sur la crise, le règne du décor et la surmédiatisation. Il espère la fin de la décadence et du design purement promotionnel. “L’objet juste, c’est celui que l’on s’approprie, il n’est pas seulement lié à l’usage, c’est un objet qui s’installe dans le temps. En tant que designers, nous sommes aussi des gardiens de l’environnement, c’est notre responsabilité d’éviter la pollution physique et visuelle”. Inspiré par le Dadaïsme, le Bauhaus, le cinéma, l’Inde et l’art de la convivialité à table (bien plus puissant que les Arts de la Table en soi), il considère que tous les objets du quotidien, les plus infimes soient-ils, méritent de rester utiles. Sans se dispenser d’être beaux. Après l’exposition “Take A Seat” au musée des Arts décoratifs de Paris en 2009, dans la foulée de l’ouverture de son magasin londonien Jasper Morrison Ltd. Shop, plateforme design pensée comme un showroom de présentation idéal où la finalité commerciale se veut moins importante que l’émotion, Jasper Morrison se voit consacré par le musée des Arts décoratifs de la Ville de Bordeaux avec une exposition fin 2009. Dans une logique décentrée, il contourne la célébration de son travail, créant des résonances dans les rapprochements subtils et pertinents entre ses objets et les Arts décoratifs du passé qui, par le biais de son regard, retrouvent le souffle esthétique à travers l’histoire. _image523_ Son fauteuil “Pipe” édité par Magis en 2008 dialogue en vis-à-vis avec une chaise anglaise du XVIIe siècle. Réalisée à Tokyo en 2006 en collaboration avec Naoto Fukasawa, le concept de “Super Normal” – exposition inaugurée à la galerie Axis à Tokyo puis présentée en parallèle de 100% Design Londres à la galerie 21_21 avant de s’exporter à New York dans le showroom Vitra et d’être rachetée en partie par le Fonds National d’Art Contemporain en 2007- est présenté pour la première fois en France au musée des Arts décoratifs de Bordeaux. L’“œuvre”- une sélection de Jasper Morrison et Naoto Fukasawa – encense une cinquantaine d’objets industriels, présentés pour leurs qualités principales et leur adéquation à l’univers domestique. “Il n’est pas nécessaire d’être innovant, c’est déjà bien d’essayer de faire un objet bon. Essayons de faire moins d’objets mais des objets meilleurs. L’objet “Super Normal”, c’est thérapeutique. Vivre avec un objet super normal c’est comme vivre avec une prothèse de hanche, tu oublies qu’elle est fausse. Ce qui compte, c’est la qualité d’utilisation de l’objet, un objet qui a vécu et reçu l’approbation de l’utilisateur même celui dont l’auteur est anonyme”. Au final, une centaine de pièces (dons, achats et dépôts) courant sur les cinquante dernières années complètent un parcours historique et didactique du Musée avec des artistes de la région (Martine Bedin, Sylvain Dubuisson), des icônes de la scène design internationale (Ettore Sottsass, Ron Arad, Philippe Starck) et du mobilier de Jacobsen et Bertoia commandé par les institutions bordelaises au cours des années 60 & 70. _image522_ “Le design qui suit les tendances et les modes accorde plus d’importance à sa communication qu’à sa valeur réelle, à son impact en tant qu’ob
jet design lui-même (…) Certains objets détournent l’attention pour de mauvaises raisons et perturbent l’atmosphère par une présence nocive. Sublimé par les magazines en papier glacé, présenté comme une surenchère de formes et de couleurs, le design est vécu comme une compétition pour produire des choses de plus en plus bruyantes. Les designers y participent sous couvert d’un objectif, celui de servir l’industrie pour produire des objets de grande consommation. Cet objectif est détourné et contamine l’environnement domestique et collectif. Il y a pléthore d’objets, le consommateur ne sait plus se contenter d’apprécier la normalité la plus essentielle (…) Il est temps pour les designers de revenir à l’essentiel, aux valeurs sur le long terme. Plus qu’aux coups médiatiques”. À l’ombre des chais, fidèle à son intégrité, la démonstration de Morrison touche à la vérité, aux valeurs essentielles de l’objet. Au temps qui passe sans défiler.
Yann Siliec