17/11/2017
Installée à Rotterdam où elle ouvre son laboratoire le Jongeriuslab, ni atelier, ni agence, Hella Jongerius remet en question les principes de production et crée des situations de tension. Sa priorité : exploiter les propriétés des matériaux, tester et expérimenter lentement leurs capacités jusqu’à détourner leur utilisation sur des applications nouvelles.
Ses études à l’Académie de Design Industriel de Eindhoven en Hollande l’ont poussée dès 1993 à se confronter à l’objet et à la matière avec une première collection de textiles gonflables, de vases mous, de lavabos en polyuréthane et de tabourets en porcelaine.

Lavabo « Washbasin » en polyuréthane© Marsel Loermans

Renny Ramakers et Gijs Bakker, l’ont rapidement invitée à participer aux expositions et aux manifestations internationales organisées par « Droog Design » à l’occasion des différents Salons à Milan, à Cologne et à diverses expositions, au Kunsthal de Rotterdam, à Montréal, Brême ou Stuttgart, ou au MoMA de New York à l’occasion de l’exposition « Mutants materials in contemporary design ». Hella Jongerius y présentait les vases, les lavabos, les lampes en fibres de verre et démontrait ainsi que la haute technologie s’accommode de la « basse technologie » à savoir l’intervention manuelle, le savoir-faire artisanal. Car si les matériaux existent, les outils de transformation n’existent pas encore, et leur transformation appelle la main expérimentale de l’homme.

L’assiette ébréchée

« Je déteste ces produits uniformes, lisses et neutres, soi-disant dessinés, que l’on trouve aujourd’hui sur tous les marchés du monde. Ce qui me plaît, c’est le caractère d’un objet, son esprit », et ses défauts qu’elle essaye d’appliquer aux objets industriels. Le vase « Urn » présente une forme familière, inscrite dans la mémoire collective. « Pourquoi penser alors une autre forme? » se demande Hella Jongerius. Les traces de sa fabrication sont encore là : rayures, griffures, bulles, bord ébréché. Les joints du moulage sont encore visibles. Nul ne peut identifier l’âge de cette pièce, intemporelle, elle est définitivement moderne. Pourquoi les plastiques devraient-ils être lisses et doux? Sa réflexion sur l’apparence la conduit à participer en 1996, pendant dix semaines à un atelier au sein de l’ECWC (European Ceramik Work Center) dans le cadre d’un projet commun à Droog et Rosenthal. Pendant cette période, elle réalise deux projets en porcelaine. « Les services en porcelaine en vente dans les boutiques sont complets, parfaits. Or, personne n’utilise ce genre de vaisselle dans son intégralité. En règle générale, on accumule et on récolte de part le monde, des plats, des assiettes. Le plat favori peut être celui d’une grand-mère. C’est difficile de développer une relation durable avec un objet industriel, de lui accorder une histoire propre. Ce sont les imperfections qui séduisent, les traces de l’usure. J’ai donc essayé de faire un service à défauts, qui ait une particularité attachante, sensible. Je l’ai appelé le « service B « . Il décline plusieurs types de porcelaines : bleue, blanche, jaune, plusieurs épaisseurs, fine ou épaisse… différentes finitions : effets de papier, brillant parfait ou usé, patiné comme un objet échoué. Les défauts sont à desseins. Les bols ne sont pas ronds, leur défaut révèle le procédé de production, le passage de matière molle au contact résistant donné par la cuisson. Bol, saucier, tasse, petite et grande assiette, carafe . . . Le service B ne forme pas une collection mais un groupe hétéroclite dont les pièces auraient pu être chinées dans une kermesse « . « J’ai poursuivi mon expérimentation avec chaque pièce, en les trouant, en les perforant, en les brisant. Les vides ainsi créés ont été comblés avec de la résine. La dimension temporelle est apparue alors comme un des aspects intéressants de la fabrication: produire une pièce en céramique prend environ deux jours, alors que les matériaux synthétiques étaient prêts à l’emploi en quatre heures avec un aspect argileux en adéquation avec le projet.  »

Le service B en céramique© Marsel Loermans

Un souffle d’histoire

Autre expérience avec la porcelaine : une « libre restauration » pour le Musée Boijmans van Beunigen de Rotterdam. « Le musée m’a donné un nombre de fragments de poterie récoltés sur des sites moyenâgeux. J’ai proposé de réaliser avec ces pièces des objets contemporains imprégnés d’histoire. Quatre formes archétypales en porcelaine ont été brisées, les tessons anciens ont permis de les restaurer, le lien étant réalisé avec de la résine. J’ai marqué les pots de l’empreinte de mon pouce , une pratique courante chez les potiers du moyen-âge. Figée dans son image glacée, la porcelaine offre peu d’applications créatives face aux matériaux artificiels. Ces tentatives peuvent devenir stimulantes.  »

Céramiques

« Dirty realism »

Hella Jongerius qualifie son travail d e « terre à terre », d’un réalisme basique « dirty realism ». Il célèbre les imperfections du produit industriel. Ses recherches interrogent donc l’industrie. Elle fait partie de cette génération de designers qui renonce à produire des objets standards et lisses, en désaccord avec une époque dominée par le changement, la vitesse et la richesse des expressions et des systèmes de fabrication . Elle s’intéresse plus aux implications sociales et humaines de son travail qu’à la forme des objets eux mêmes. » U n objet communique avec son environnement et transmet une charge affective.  » Sa démarche tente avant tout de créer une relation avec le futur utilisateur. La touche personnelle, l’esprit qu’elle insuffle aux produits à vocation industrielle, leur donnent l’illusion de la pièce unique. Son point de vue critique, son questionnement systématique n’entament pas la perspective semi-industrielle ou industrielle des collections. A un stade avancé de la recherche, le matériau définit alors la forme définitive du produit. Alchimiste designer, elle tente et teste des rapprochements, des résistances à travers un cheminement d’essais et d’erreurs. Les techniques traditionnelles sont exploitées, dépassées, pour offrir de nouvelles solutions.
L’évier  » Pushed Washbasin » illustre lui aussi sa méthode de travail, un modèle en creux simplement retourné, utilise les caractéristiques du polyuréthane, souplesse et malléabilité , et va jusqu’à remettre en question l’industrie du sanitaire traditionnellement en céramique. Ses dernières expériences l’ont amenée à travailler sur le registre du mobilier. La  » Kasese chair », dont elle a ramené le schéma d’Afrique, a été réalisée par un artisan en Ouganda. Sa forme, sa fonction et sa poésie l’ont fascinée. Pour un designer habitué aux techniques industrielles européennes, l’enjeu est aussi d’élargir sa curiosité aux techniques des artisans des pays en voie de développement et de stimuler des échanges culturels.

La « Kaese chair »

Tout récemment, les objets simples de papeterie, dessinés dans une perspective de réhabilitation de la région Est-allemande d’Oranienbaum avec Droog Design , développent des actions à caractère social et économique qui caractérisent la démarche sans concession d’Hella Jongerius.

Propos recueillis par Bénédicte Duhalde en 1999 et mis en ligne le 17.11.2017
Papier d’emballage pour le projet d’Oranienbaum © Marsel Loermans
Le service B en céramique © Marsel Loermans
Céramiques
La « Kaese chair »
Céramiques
Vase « Urn », mou. Droog Design
Applique en plastique ou plafonnier
Tapis à bulles. Droog Design
Lavabo « Washbasin » en polyuréthane © Marsel Loermans