À Beaubourg, la Préhistoire fascine les artistes

Si vous n’avez pas encore vu la passionnante exposition , « Préhistoire, une énigme des Temps modernes », foncez au Centre George Pompidou, car elle se termine le 16 septembre. Elle met en avant artistes des XXe et XXI e siècles qui interrogent  « l’histoire avant l’histoire », et surtout, selon Barnett Newman (1947) combien « l’activité artistique constitue l’acte de naissance de la personne humaine ».

Dès l’entrée de l’exposition, une citation de Jorge Luis Borges donne le ton : « Sur l’ombre que je suis déjà, gravite la charge du passé. Elle est infinie. » Construites dans une logique chronologique, trois approches sont proposées dans le parcours  : une appropriation du sujet dans l’art moderne et l’art contemporain – qui verra des œuvres de Paul Cézanne dans les premières salles à celle de Pierre Huyghes dans les dernières,  une présentation bien sûr  de chefs-d’œuvre préhistoriques (crâne d’homo sapiens, différentes sculptures de Vénus…) et enfin, loin d’une vision « primitiviste »,  l’empreinte de cette période dans la recherche des origines, les dessins, la culture moderne : on y retrouvera aussi bien les photos de Charlotte Perriand que les dolmens stylisés de Branzi. Car , comme le rappellent les trois commissaires  ( Cécile Debray, Rémi Labrusse, Maria Stavrinaki), « l’imaginaire de la préhistoire est relié avant tout à une expérience du temps. » 

La Préhistoire, une interrogation du temps

À l’heure où l’on débat sur les effets de l’anthropocène (nouvel âge géologique marqué par les effets de l’activité humaine sur la Terre), il est bon de rappeler que c’est seulement en 1860 que s’impose le terme de préhistoire, à partir de l’analyse des fossiles, des premières traces de l’espèce humaine et de l’apprentissage de techniques, jusque la reconnaissance d’un art pariétal. Comme le soulignent les commissaires «  la mise en évidence d’une terre sans hommes, puis d’un lent processus d’humanisation, conduit à penser symétriquement la possible extinction de l’humanité. » Depuis, ce double questionnement ne va cesser de nourrir les « fantasmes » d’artistes, de Picasso à Miro, Giacometti, Joseph Beuys, jusqu’à Penone, Tacita Dean, Miquel Barcelo de nos jours. La littérature et le cinéma sont bien entendu aussi touchées : du succès du roman La Guerre du feu de J. H. Rosny à l’hallucinante introduction de 2001, Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. L’exposition interroge ainsi «  l’épaisseur du temps, la terre sans les hommes, les relations entre humanité et animalité,  (…) la question de du corps et de la technique (…) le fantasme de la caverne et sa réalité archéologique, les différentes visions de la « révolution » néolithique, et enfin l’inspiration contemporaine, entre jeux apocalyptiques et enjeux écologiques. »

Charlotte Perriand Silex, 1933 Tirage numérique contrecollé sur aluminium Musée Nicéphore Niepce, Ville de Chalon-sur-Saône © Adagp, Paris 2019 © musée Nicéphore Niépce, Ville de Châlon-sur-Saône

Dialogue transdisciplinaire

L’un des points forts de ce pluricommissariat – et l’intérêt majeur de cette exposition – est le permanent dialogue sous-jacent transdisciplinaire que l’on perçoit au fil des siècles – et des salles – entre botanistes, paléontologues, ethnologues, artistes plasticiens, sculpteurs, designers, vidéastes… « tout est dense et fluide à la fois » disait Cézanne, et le visiteur apprend progressivement à lire autrement, les pointes en forme de feuille de laurier découverte par François Chabas comme les objets fossiles et pétrifiés de Raoul Ubac (1939-1940) comme le poinçon en version XXL en ciment de Michael Heizer (1988-1989),  La Venus de Grimaldi découverte fin XIXe par Louis Alexandre Julien comme la série « Silex » de Charlotte Perriand (1933) ou le brûleur de cuisinière  transformé par Picasso en Venus du gaz (1945),  les dalles gravées néolithiques découvertes par Paul du Chatellier en 1900, et le cercle de pierres (Snake Circle) de Richard Long. Enfin, touchant notre part d’enfance tout en raillant toute idéalisation du temps, cette promenade philosophique et temporelle se termine sur un Jurassic Park revisité par les frères Chapman avec l’installation « Hell Sixty Five Millions Years », comme un coup de grâce. 

Nathalie Degardin