Tomas Alonso, une modestie sophistiquée
Tomás Alonso affirme, à travers ses objets, ce qui légitime un design en phase avec ses propres qualités.

Inscrite dans l’espace comme autant de points d’interrogations, chacune de ses créations effleure l’essentiel, décoche des messages. Valeurs, usages et sens additionnés à l’unisson. “Mon cerveau fonctionne comme une éponge. Il absorbe les évènements, les signes et les situations qui m’entourent. Il les stocke, les garde en mémoire jusqu’au moment d’un déclic lors de nouveaux projets. En préambule des instants où je crée, j’ai généralement besoin de calme pour laisser ma pensée divaguer. Rien de tel pour moi que d’être assis à bord d’un avion, loin d’internet et du téléphone, coupé du monde. Le simple fait d’être au-dessus des nuages, de regarder l’extérieur défiler par le hublot agit comme une source infinie d’idées. En dehors de ces zones de replis, concevoir revient à accepter une situation inconnue, pondérer des possibilités et tester des solutions. Cependant, chaque projet s’affirme comme un monde en soi. Pour qui ? Pourquoi ? Comment ? Où ? De quelle manière ?… sont autant d’interrogations établissant les limites d’un contexte, d’un concept. Je suis d’accord avec certaines personnes qui définissent les designers comme des êtres ‘en prise avec tous les métiers mais jamais maîtres de rien’. C’est sans doute le moteur le plus intéressant de notre profession”.
Tomás Alonso dans son atelier à Londres © Nick Ballon
Tomás Alonso est designer, il a du talent. Il vit aujourd’hui à Londres et saute dans un avion tous les quinze jours pour rejoindre l’ECAL à Lausanne où il est enseignant. Comme n’importe quel autre concepteur, il est tout sauf un acteur isolé dans un océan de création. Son parcours initiatique diffère pourtant de celui de bon nombre de ses confrères, par ses circonvolutions géographiques, ses expériences et sa construction. Né en 1974 en Espagne à Vigo, l’évidence de sa vocation ressemble aujourd’hui à une suite logique gagnée à la sueur de ses convictions. Observateur insatiable d’un père bricoleur et préférant dessiner dès l’enfance des concept-cars visionnaires, son avenir se profile dès le plus jeune âge, lorsqu’il n’hésite pas à envoyer ses croquis de voitures aux concessionnaires automobiles locaux. Néanmoins à l’étroit dans sa Galice natale, il décide de partir à 19 ans comme jeune homme au pair aux Etats-Unis et rejoint Washington pour parfaire son anglais. Coup du sort, le père de sa famille d’accueil repère ses croquis, les transmet à un entrepreneur de Miami qui l’engage illico comme concepteur de roues au sein de son entreprise et lui paye une formation de designer industriel au Fort Lauderdale Art Institute. Armé d’un bagage technique unique, Tomás Alonso bourlingue pendant toute une décennie, des Etats-Unis jusqu’à l’Italie, avant de s’installer pour un an en Australie. Persuadé qu’il lui manque cette corde conceptuelle nécessaire à tout bon designer, il postule à distance au Royal College of Art de Londres et s’avoue encore aujourd’hui étonné d’avoir été recruté directement via Skype, par Ron Arad en personne. Fini la bohême et le surf. Il rejoint sur le champ l’Angleterre et obtient en 2005 un Master of Art in Design au célèbre RCA.
N°7 (nube) chair. Une chaise inspirée par la classique N°7 de Thonet, le bois cintré revisité (2008)
“Il me semble impossible de concevoir le design dans une forme d’abstraction de son contexte social et culturel. Au-delà de sa forme, de son sens, le design est un concept stimulant une réaction. Il agit comme un message à échanger, à partager puisqu’il est en relation avec la société qui l’environne à un instant T. En cela, le design doit autant agir que parler. Sa fonctionnalité primordiale ne peut s’affranchir d’une dimension de communication ou de critique, autant au cours de sa conception que de son utilisation. Le dialogue avec l’équipe de production agit intrinsèquement sur le résultat et la conception finale de l’objet. Cette vérité s’applique pour tout type de projet, d’une pièce de coutellerie à l’architecture intérieure d’un magasin. Le design est toujours plus fertile, dès que l’on envisage en premier lieu d’y lire des questions plus que des solutions”. Co-fondateur du collectif de design OKAY Studio, Tomás Alonso avance depuis 2006 sur la frange d’un design industriel transfusé à l’artisanat. Sans se défendre d’avoir été influencé par la foudre des pionniers du mouvement moderne, sa méthode très souvent décrite comme “à la Castiglioni” repose sur une alliance singulière entre pragmatisme de la vie, linéarité élégante et conception d’auteur. De sa simplicité idéologique à ses anatomies squelettiques, son design morphologique booste au savoir-faire technique, sans oublier d’intégrer la fonctionnalité en valeur absolue. Faciles d’accès, ses objets sacralisent le potentiel expressif de chaque matériau pour atteindre, du jeu de construction à un alphabet de signes, l’évidente immédiateté de créations universelles et transgénérationnelles.
Dans l’atelier de Tomás Alonso © Nick Ballon
“De la transformation fondamentale de la matière première en un objet fini jusqu’à la perception et l’utilisation de ces objets particuliers, le passage d’un état à un autre s’impose comme la force motrice derrière le processus créatif et la pratique de la conception elle-même. En cela, je ne vois aucune frontière entre la production en série industrielle ou les séries limitées fabriquées à la main. Chacune comporte son lot d’avantages et de contraintes. Ils sont complémentaires et se nourrissent l’une l’autre, plus qu’elles ne se contredisent. Faire mes propres prototypes demeure une étape capitale au cours du développement d’un projet, car cela me permet de repousser les limites et me force à imaginer un mode de fabrication, une transformation différente de la manière dont ils ont toujours été faits. Concevoir un objet de ses propres mains lui confère une qualité unique. Cela révèle les imperfections, les contraintes et les différences, justifiant au contraire les choix que l’on fait tout au long du processus. Cette valeur ajoutée agit double puisque le client potentiel est assuré de signer un projet unique pendant que le designer, l’artisan se satisfait d’un travail riche et stimulant pour lui-même”. De son premier projet en propre (valet de pied Clothetree en 2006) jusqu’à l’Offset Table System signé en 2013 pour MaxDesign, la rhétorique de formes de Tomás Alonso répond à une recherche constante d’usages innovants, flexibles et personnalisables. Dans le premier cas, l’objet endosse le double rôle de chaise et de cintre, qu’il soit autoportant ou mural. Revêtu de caoutchouc pour augmenter l’adhérence des vêtements sur une structure en tube d’acier, cette sorte de trombone géant désacralise et organise notre manière d’accumuler les vêtements, habituellement en vrac sur un fauteuil de chambre.
La bibliothèque “Offset” dessinée pour MaxDesign (2013)
De la même façon, la famille Offset apporte une réponse concrète à la frontière de plus en plus floue entre l’habitat domestique et le monde du bureau. Le projet explore l’idée de la table de travail comme un microsystème combinant tout un éventail de possibilités. Décomposée à partir d’une structure de base à laquelle une série d’accessoires fonctionnels peuvent ensuite venir s’additionner, l’ergonomie finale est laissée au dessin de son utilisateur, l’interprétant en fonction de ses propres besoins esthétiques et fonctionnels. Épurée, modulaire et nomade, cette fibre transformable imprime toute la démarche du designer, depuis son projet de diplôme – le Stamp Cutlery Set (édité par Italese en 2010) – qui par son poids réduit, permet à cet ensemble de couverts moletés en tôle d’acier chromé d’être utilisé aussi bien à la maison qu’en déplacement, à l’intérieur comme à l’extérieur. “La curiosité est l’une des qualités requises les plus importantes pour tout designer. Elle nous pousse à regarder, explorer, agir, trouver, étudier, innover… Même si elle s’avère parfois naïve, elle peut toujours conduire à des points de départ intéressants. Tout comme la vie d’ailleurs, le quotidien qui nous entoure. Sortir de sa zone de confort, contredire ses propres préjugés met souvent mal à l’aise avant d’influencer notre perception sur le long terme. Se fondre dans la peau de quelqu’un d’autre déstabilise car cela induit de voir les choses selon des perspectives différentes. L’improvisation, la façon même de faire et de réagir à une situation font également partie de mes sources d’inspiration. C’est toujours confronté à un problème, à des ressources limitées qu’émergent les solutions les plus créatives. En ce sens, visiter des petits ateliers artisanaux ou des temples industriels est pour moi une priorité. Car si vous comprenez parfaitement comment un objet est fait, vous comprendrez également pleinement le potentiel dont il dispose”.
“A frame table” pour Karimoku New Standard (2012)
En réduisant à leur expression minimale bon nombre de ses objets, Tomás Alonso instaure au fil du temps un authentique langage formel, basé sur la réduction de la quantité de matière, adapté aux normes d’espaces utilisés au minimum. Dans la lignée de sa collection 5° conçue pour Nils Holger Moormann, tabourets, tables et sièges semblent dessinés à l’ascèse, du simple tréteau en hêtre fixé par de la corde à bateau à une famille d’objets aux codes temporaires et néanmoins essentiels. Cette même radicalité se retrouve dans la série de luminaires Mr Lights (2009), pensée à l’origine pour une exposition à la galerie Aram et actuellement disponible en autoproduction à travers un réseau de galeries sélectionnées. Au-delà de ses gains en durabilité et en économie d’énergie, cette gamme de tubes légers en acier vient juste prolonger de nouvelles ampoules LED T8, elles-mêmes tubulaires, comme si objet et composants venaient à fusionner dans une continuité logique, quasi organique et anatomique. En inversant habilement la manière habituelle dans laquelle les matériaux sont perçus, chaque scénario revisite le bois et le métal selon une facture sobre, passée au régime de la minceur, de la douceur et de sa plus pure expression. “Le design est une activité constructive. Elle consiste à rester concentré sur un objectif, sur un plan d’action fixé après l’examen attentif d’une situation. Devant la saturation excessive d’objets de nos sociétés contemporaines, notre rôle est d’autant plus difficile à justifier et à légitimer. Je pense néanmoins qu’un produit intelligemment pensé justifie sa présence de lui-même, et revendique le droit d’exister lorsqu’il est produit dans le droit chemin, pour son utilité. Ma volonté première a toujours été de produire des objets prenant une place singulière et devenant presque naturellement acteurs de l’environnement des utilisateurs. Voué à coexister avec tant d’autres choses, mon design est souvent une réponse à notre manière de vivre aujourd’hui, à cette nouvelle géographie d’espaces de vie de plus en plus petits et à notre aptitude à bouger, à nous déplacer beaucoup plus souvent que dans le passé”. À l’instar de sa galaxie de boutiques conçues pour Camper, Tomás Alonso ne cesse d’interroger l’utilisation rare des matériaux et la compréhension de notre relation aux objets. De Thessalonique à Santander, de Gênes à Londres et Glasgow, chaque espace pensé pour le géant majorquin se hisse en fier ambassadeur du slow design. Les gestes sont simples, l’esthétique immédiatement parlante. Selon une trame récurrente, chaque centimètre de vente est utilisé à bon escient. Le système de carreaux de céramique basé sur le standard carré 10 x 10 permet de créer un effet illusoire en trois dimensions, une mire de motifs géométriques éclaboussant murs, étagères, miroirs et portes intégrées.
Le magasin Camper à Santander (Espagne, 2013)
Des formes comme autant de détours, des objets comme autant de questions, le design d’Alonso débarrasse définitivement l’objet de ses artifices pour à travers sa poésie de formes limpides, lui rendre sa destinée. Apothéose du genre, son projet baptisé Variations On A Tube (présenté en 2009 à la Next Level Galerie) impose une nouvelle typologie de meubles d’appoint ou quotidiens, tellement évidents et graphiques qu’ils frôlent le logotype. Là encore, les systèmes en tubes d’acier pliés, tordus comme des trombones et les surfaces d’assise en bois recyclé affirment leur caractère léger et instable, né d’un vif contraste entre les matériaux et leur symétrie curviligne. Sans soudure, assemblage, ni rupture autre qu’une succession de cintrages, ces structures tubulaires dessinent des territoires nouveaux, des artères et des routes. Fidèle à ses valeurs intrinsèques, la signature de Tomás Alonso porte en elle la richesse intérieure de la modestie. Léonard de Vinci n’a t-il jamais affirmé que “la simplicité est la sophistication suprême” ?!
Yann Siliec
Tomás Alonso dans son atelier à Londres © Nick Ballon
Dans l’atelier de Tomás Alonso © Nick Ballon
La bibliothèque “Offset” dessinée pour MaxDesign (2013)
“Stamp Cutlery”, son projet de diplôme, édité par Italesse en 2010
“Stamp Cutlery”, son projet de diplôme, édité par Italesse en 2010
Tomás Alonso adossé à sa bibliothèque “Offset” dessinée pour MaxDesign, Paris décembre 2013 © Terry Hash
Tomás Alonso © Terry Hash
Etagère en laiton, frêne et courroies en cuir exposée dans le cadre de l’exposition “Vera Chapter One” (2011)
Exposition “Variations on a Tube” présentée à la NextLevel Gallery à Paris en 2009 © Nick Ballon
Exposition “Variations on a Tube” présentée à la NextLevel Gallery à Paris en 2009 © Nick Ballon
Exposition “Variations on a Tube” présentée à la NextLevel Gallery à Paris en 2009 © Nick Ballon
Exposition “Variations on a Tube” présentée à la NextLevel Gallery à Paris en 2009 © Nick Ballon
“Bottle Light”, une lampe à accrocher ou à encocher pour obtenir une lampe de lecture (2010)
“Bottle Light”, une lampe à accrocher ou à encocher pour obtenir une lampe de lecture (2010)
“Mr. Light junior”, acier, frêne et LEDs (2009)
“Mr Lights”, une série de luminaires conçue en 2008 pour The Aram Gallery à Londres
Le magasin Camper à Gênes (Italie, 2010)
Le magasin Camper à Gênes (Italie, 2010)
Le magasin Camper à Londres, Grande-Bretagne, (2010)
Le magasin Camper à Santander (Espagne, 2013)
“Mushiki”, projet réalisé dans le cadre d’un workshop organisé par le fabricant Arco avec la participation du studio Okay (2011)
“Mushiki”, projet réalisé dans le cadre d’un workshop organisé par le fabricant Arco avec la participation du studio Okay (2011)
« Ventiquattro food bag », une planche à découper avec couteau intégré (2007)
« Ventiquattro food bag », une planche à découper avec couteau intégré (2007)
Service à thé en argent pour la Wiener Silber Manufactur (2011)
Service à thé en argent pour la Wiener Silber Manufactur (2011)
“A frame table” pour Karimoku New Standard (2012)
“A frame table” pour Karimoku New Standard (2012)
“Offset”, un système de tables et accessoires qui répond aux besoins de mixité de l’espace bureau. MaxDesign (2012)
“Offset”, un système de tables et accessoires qui répond aux besoins de mixité de l’espace bureau. MaxDesign (2012)
“A-side Tables”, une collection de tables d’appoint à plier, déplier et replier jusqu’au prochain déménagement (2010)
“ Side table for an Apple”, une table d’appoint construite sur le principe de l’étagère autoportante à cantilever. Une hauteur à ajuster à l’envi sur un piétement en bois (2010)
“ Side table for an Apple”, une table d’appoint construite sur le principe de l’étagère autoportante à cantilever. Une hauteur à ajuster à l’envi sur un piétement en bois (2010)
“ Side table for an Apple”, une table d’appoint construite sur le principe de l’étagère autoportante à cantilever. Une hauteur à ajuster à l’envi sur un piétement en bois (2010)
“ Side table for an Apple”, une table d’appoint construite sur le principe de l’étagère autoportante à cantilever. Une hauteur à ajuster à l’envi sur un piétement en bois (2010)
La collection “5°” conçue pour Nils Holger Moormann en 2009
“M-Trestle table”, acier, frêne et ultiplis (2009)
La collection “5°” conçue pour Nils Holger Moormann en 2009
N°7 (nube) chair. Une chaise inspirée par la classique N°7 de Thonet, le bois cintré revisité (2008)
N°7 (nube) chair. Une chaise inspirée par la classique N°7 de Thonet, le bois cintré revisité (2008)
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