Sebastian Herkner, designer des matières élémentaires
Portée sur toutes formes d’artisanats, Sebastian Herkner collabore avec les grands noms de l’édition : ClassiCon, Moroso…

“Il y a une sensibilité et une identité dans mon travail qui met l’accent sur la fonction, la matière et le détail. J’interroge, j’interprète les caractéristiques des différents contextes de la société et de la culture et je mets tout en œuvre afin de les transformer en de nouveaux artefacts. Cette volonté imprègne les objets les plus quotidiens de respect et de personnalité. De cette manière, les éléments en apparence contradictoires révèlent leurs qualités, matchent par effets de surprise et retrouvent l’estime qui leur est due. Mon inspiration naît souvent de l’observation de personnes et de leurs actions. Il me semble primordial de regarder au-delà de notre discipline car c’est le seul moyen d’offrir et d’obtenir une valeur ajoutée. Je ne me laisse jamais influencer par les tendances, par les critères de consommation courante car je préfère m’intéresser aux alliances de techniques anciennes, aux principes de collage, à des matériaux traditionnels issus de notre environnement commun. En cela, mon design touche l’essence même de la fonction, tout en cultivant en sourdine une certaine forme d’ambiguïté”. Dans le registre personnel de Sebastian Herkner, on trouve des plats à gâteaux de Bulgarie, des miroirs de République Tchèque, et des images, immortalisées depuis son smartphone, de balais traînant dans les rues de Shanghai telles des sculptures du monde urbain. Lui reviennent également des souvenirs de vacances, lorsque sillonnant la France de villages en villes, il cartographiait l’hexagone comme un territoire fragmenté de savoir-faire et de traditions. En interrogeant par flashback ses reliques d’enfance, il se rappelle de Millau (non pas pour son viaduc mais comme cité des gants), de Montélimar pour ses nougats et des Bombyx Mori de Lyon, temple des vers à soie.
La collection de suspensions “Bell” pour ClassiCon, 2012
Né en mars 1981 à Bad Mergentheim, diplômé de la Design Academy d’Offenbach en 2006, Sebastian Herkner conserve en lui ce sens inné des valeurs essentielles et originelles. Nulle surprise qu’il se soit installé à Offenbach-sur-le-Main, qu’il s’y plaise, qu’il y crée, depuis l’installation de son propre studio en 2006. Au-delà d’incarner un terrain de jeu parfait, sa ville d’adoption (centre de l’industrie du cuir en Allemagne) parle à son sens des racines. Et à ses volontés de célébrer à travers ses créations, la mémoire et l’observation. Posé, regard scrutateur, discours franc et déterminé, le designer de 32 ans n’a rien d’un geek 2.0. Sans s’impatienter pour autant, il reconnaît avec honnêteté la difficulté de décoller, d’exister économiquement, et de se faire aujourd’hui repérer pour de bonnes raisons. Depuis sa première exposition au salon du meuble de Milan 2009, il s’astreint à comprendre les règles inversées de la scène du design internationale. Une scène versatile et hâtive, avide de nouveautés, où le monde de l’édition a laissé au monde de la presse son rôle de prescription. Symbole d’une génération nouvelle, Sebastian Herkner n’est dupe d’aucun système, il sait pertinemment que capter l’attention des industriels et des fabricants passe désormais après le buzz médiatique. Articles de presse en guise de portfolio, prototypes prêts à l’édition, il a su patienter, laissant le vent tourner et son nom résonner, avant de signer ses premiers projets, et d’enchaîner depuis les grands noms de l’édition (Moroso, ClassiCon…).
Le fauteuil “Coat” pour Moroso, 2012
Repérée et achetée directement en deux exemplaires par le collectionneur d’art allemand Christian Boros, sa “Bell Table” est le parfait exemple de ces objets prenant vie sur longtemps. Présenté au salon ICFF à New York en 2010 par la firme espagnole ABR (et simultanément titulaire du Red Dot Design Award), ce petit chef-d’œuvre d’artisanat traditionnel aura dû attendre patiemment 2012, avant de se voir réédité par ClassiCon. “En combinant un cadre en laiton massif semblant flotter au-dessus d’une base en verre transparente et teintée, soufflée à la bouche de manière traditionnelle depuis un moule en bois, cet objet dessiné tout en contraste affirme sa présence sculpturale dans l’espace. Hommage à la beauté des matériaux, aux couleurs et surfaces, chaque table faite à la main comporte son lot d’aspérités, de petites bulles ou de bosses minuscules dans le verre que j’ai souhaité conserver. Non pas comme des défauts, mais comme des caractéristiques de marquage, des signatures paraphant chaque pièce unique”. En version table d’appoint ou table basse, la “Bell Table” bouscule et inverse toutes les habitudes de perception. Tout en fragilité, son pied en verre de différentes couleurs supporte en partie supérieure un plateau rond en cristal peint, serti d’un anneau métallique. Allant à l’encontre de l’usage habituel des matériaux, le verre confère une légèreté flottante au métal, habituellement lourd en soi. L’union harmonieuse des formes rappelle l’élégance d‘une cloche en train de tintinnabuler. Alliance de modernité et d’authenticité, ce best-seller de Sebastian Herkner incarne le reflet de sa philosophie et de sa personnalité. Une philosophie et une personnalité, qui lorsqu’il conçoit un objet, le poussent à penser au besoin, à la fonction et à son sens aigu des responsabilités.
La table “Bell” pour ClassiCon, 2012
En cours de commercialisation par le fabricant suisse Nanoo, la collection de lampe “Nan 16” réinvente le processus de compression métallique traditionnelle tout en cachant ses secrets d’innovation au sein de ses abat-jour, dotée de prises séparées par un socle permettant de recharger d’autres appareils électroniques ou de se connecter à un grille-pain, cette série de luminaires résume l’esprit de symbiose, cher à Sebastian Herkner dès qu’il s’agit d’entremêler modernité, artisanat, technologie et inventivité. “Même si j’aime beaucoup les produits dessinés par Jean Prouvé, je n’ai pas particulièrement de filiations en matière de design. Je puise mon inspiration dans le travail des artisans. Mes objets ne naissent presque jamais d’une idée préconçue mais de l’observation d’un process industriel ou d’une habileté d’artisan. J’aime l’apprentissage des techniques traditionnelles comme le soufflage de verre ou le pressage des métaux. Soutenir le patrimoine et les artisants en voie de disparition relève de la durabilité sociale. De nos jours, on ne peut faire abstraction de la connaissance des matériaux, de leurs cycles de vie et de leur impact de vieillissement. Les designers semblent aujourd’hui répondre à ce goût de vérité et de narration. Ce qui me rend optimiste, puisque j’ai toujours envisagé mon métier à la fois comme une source de plaisir et de prise de conscience”.
La fabrication de la collection de tables “Bell” pour ClassiCon
Fine lame lorsqu’il s’agit d’interroger la lumière, Sebastian Herkner signe depuis ses débuts des luminaires tout en fusion. De ses lampes alignées de manière sérielle comme des fûts de canons flottant au-dessus des tables du Café Karin à Francfort (en collaboration avec Peter Eckart, 2006) jusqu’au modèle “Chalice” (2010) combinant à travers différentes couches de verre, des intensités de couleurs différentes et de surfaces brillantes et dépolies, l’identité unique et esthétique de ses scénarios lumineux oscille en suspension. Nouvel opus venant s’inscrire dans la lignée de la “Bell-Light” conçue en 2009, la série “Bell Light Pendant” pensée en 2010 et présentée en avril 2013 à Milan par ClassiCon s’inspire toujours du même principe de projecteurs et de réflecteurs. En cuivre, en acier ou textile, chaque abat-jour interchangeable agit sur la température et la couleur de la lumière. Au plus proche des gestes et des sensations, le design de Sebastian Herkner mixe tous types de contextes culturels. Depuis son stage d’étudiant chez la créatrice de mode Stella McCartney à Londres, il ne cesse de parfaire son goût prononcé pour les couleurs, les textures, les matières et leurs connexions. Conçue en 2012 pour la compagnie néerlandaise LEFF Amsterdam, sa proposition d’horloge en feutre s’affirme en soi comme une parfaite démonstration.
“Felt Clock” pour LEFF Amsterdam, 2012
“Parce que je m’interroge toujours sur les questions de l’usage, les solutions que j’essaie d’apporter reposent toujours sur l’idée de la convivialité et de la durabilité. En imaginant la “Felt Clock”, je souhaitais avant tout apporter un caractère distinctif à l’archétype de l’horloge murale. « Fabriquée à partir de feutre PET recyclé à 60%, le choix du matériaux a permis une production en une seule étape. Avec ses propriétés d’isolant phonique, ce simple objet s’impose avec discrétion. Signée la même année pour Moroso, la collection de fauteuils “Coat” s’inspire directement de la bonneterie et des chaussettes à semelles antidérapantes utilisées pour les enfants. Stables malgré leur légèreté, ces fauteuils sont habillés de couvertures amovibles douces et souples. Le motif en silicone transparent atténue le tissu pour se confondre avec lui. À l’instar de la collection “Bask” (Moroso, 2012) composée de paniers de papier tressé autour d’une structure métallique et développée en collaboration avec un artisan installé en Bavière, la série de conteneurs simples en verre “Variations on Colors” convoque une débâcle d’effets de couleurs, de transparences et de finitions. Créée en 2013 lors d’un atelier expérimental de verrerie mené à Meisenthal et basée sur l’idée de réutiliser des moules déjà existants, ce projet de recherche réinvente les typologies d’objets du quotidien tout en réinventant les possibilités du verre.
“Variations on Colors”, résultats du workshop “Glass is Tomorrow” avec le Centre International d’Art Verrier de Meisenthal, 2013
De la “Clip Chair” simplement marquée d’un contraste coloré entre son dos et ses pieds au caractère modulaire et multidisciplinaire du canapé “Arnhem” (deux projets pensés pour De Vorm en 2012), le charme et la beauté des séquences signées par le designer se cachent pour mieux se révéler. Simplicité fonctionnelle, complémentarité des colorations en fonction des modes d’utilisation, jeux des matériaux fusionnant les uns dans les autres, il présentait la mystérieuse chaise “Salut” (imaginée pour la jeune maison d’édition française La Chance) au salon du meuble de Milan 2013. Cette citation de Thomas Mann résume la prometteuse philosophie de Sebastian Herkner : “Etre jeune, c’est être spontané. Rester proche des sources de la vie, pouvoir se dresser et secouer les chaînes d’une civilisation périmée. Oser ce que d’autres n’ont pas eu le courage d’entreprendre ; en somme, se replonger dans l’élémentaire”.
Yann Siliec
Le canapé “Arnhem” pour De Vorm, 2012
Le canapé “Arnhem” pour De Vorm, 2012
La chaise “Clip” pour De Vorm, 2012
La chaise “Clip” pour De Vorm, 2012
Chaise pour Very Wood, 2013
Collection “Bask” éditée par Moroso, 2012
La collection de suspensions “Bell” pour ClassiCon, 2012
Le travail du cordage pour la collection “Bask” éditée par Moroso, 2012
Sebastian Herkner © Thierry Houplain
Sebastian Herkner © Thierry Houplain
L’étagère “Epos” conçue en collaboration avec Reinhard Dienes pour Foundry, 2010
L’étagère “Transit” pour SZ Magazin, 2012
La fabrication de la collection de tables “Bell” pour ClassiCon
La fabrication de la collection de tables “Bell” pour ClassiCon
La fabrication de la collection de tables “Bell” pour ClassiCon
Le fauteuil “Coat” pour Moroso, 2012
Le fauteuil “Coat” pour Moroso, 2012
“Felt Clock” pour LEFF Amsterdam, 2012
“Felt Clock” pour LEFF Amsterdam, 2012
Le luminaire “Nan16” pour Nanoo, en cours de commercialisation
Sérigraphie pour le fauteuil “Coat” pour Moroso, 2012
Des prototypes dans le studio de Sebastian Herkner
Dans le studio de Sebastian Herkner à Offenbach sur le Main en Allemagne
Table d’appoint “Layer” pour Pulpo, 2013
La table basse “Mint” pour Böwer, 2013
La table basse “Mint” pour Böwer, 2013
La table “Bell” pour ClassiCon, 2012
La table “Bell” pour ClassiCon, 2012
La table “Salut” pour La Chance, 2013
“Variations on Colors”, résultats du workshop “Glass is Tomorrow” avec le Centre International d’Art Verrier de Meisenthal, 2013
“Variations on Colors”, résultats du workshop “Glass is Tomorrow” avec le Centre International d’Art Verrier de Meisenthal, 2013
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