Sam Hecht et Kim Colin, designers pour Industrial Facility
Sam Hecht et Kim Colin dessinent des objets pour Herman Miler, Muji, Mattiazzi, Established & Sons,… et créent un design contribuant au progrès de l’industrie.

Ils incarnent fondamentalement deux visions du monde opposées. En retenue, volontiers doux et contemplatif, Sam Hecht reste rivé à la simplicité, à la nature et à l’essence des choses ainsi qu’aux relations que nous entretenons avec elles. Passionnément expressive, expansive et totalement raisonnée, Kim Colin carbure de son côté au contexte plus global, à la taille du monde. N’en demeure qu’en additionnant toutes leurs forces, le couple à la tête d’Industrial Facility prouve que l’équation 1+1 ne donne pas forcément 2. En portant une attention primordiale aux détails des objets par l’étude approfondie et aiguë de leur contexte, le duo le plus discret de la planète design transforme une tension créative perpétuelle en une communauté d’idées. Sam Hecht est de Londres, Kim Colin de Californie. Leur appétit pour un design pensé comme un vecteur de simplification de nos vies les a pourtant réunis. À l’image de leur fusion, leur studio installé depuis 2002 dans le quartier de Clerkenwell symbolise ces lieux où tous les contraires s’attirent et se croisent. Cadres branchés, agences d’architectes au coude à coude, penseurs et artistes en vogue se côtoient en plein cœur du district de Londres aujourd’hui réputé pour être une mini Silicon Valley.
Process du moulage de l’assise du fauteuil “Tubo”
Au sein de ce tourbillon de pensées, Hecht et Colin se sentent comme des poissons dans l’eau : “Nous collaborons sans cesse sur les idées, les méthodes et les points de vue. Notre environnement de création n’est pas culturellement cloisonné. C’est une plateforme poreuse, comme un hub international en réduction, ce qui s’avère stimulant, inspirant et extrêmement efficace. C’est également la métaphore géographique de notre manière de fonctionner. Lorsque nous initions un projet, le processus de création naît avant tout d’une avalanche de conversations. De cette profusion de mots, d’écrits et de discussions ressort une forme d’équilibre, puisque processus et résultats sont généralement le fruit de nos deux points de vue, confrontés, associés et mutualisés”. Dans un jeu permanent d’aller-retour, le silence de l’un vient ponctuer le rire de l’autre. Autrefois en solo, Sam Hecht semble aujourd’hui irisé par le challenge de travailler en duo. De ce mélange des genres radicalement différents, les deux acolytes sont pourtant infiniment complémentaires, dans leur capacité à regarder de la petite à la grande échelle un monde glissant du macro au micro et inversement. De concert ils s’accordent à dire que “sans élan ni souffle, les choses élémentaires n’ont aucune chance de devenir belles et essentielles. Elles deviennent capillaires lorsqu’elles sont mises en relation avec l’espace. Tout ce que nous faisons part des problèmes et des solutions que nous voyons chacun des deux côtés. Lorsque les pôles convergent, nous ne nous intéressons dès lors qu’aux produits qui pourraient paraître à la base misérables, mais qui sont au contraire résolument essentiels”.
La table et les chaises “Branca” pour Mattiazzi
Il aura pourtant fallu attendre 2002 pour que Hecht co-fonde Industrial Facility avec sa partenaire Colin. Né à Londres en 1969, Sam y a étudié le design industriel au Royal College of Art. Après un bref passage au sein de l’agence d’architecture de David Chipperfield, il voyage aux États-Unis et au Japon avant de revenir à Londres en tant que chef du design chez IDEO. Née à Los Angeles et diplômée en Arts et Architecture à l’université de UCLA, Kim a débarqué à Londres en 1997 pour travailler en tant que rédactrice au sein de la maison d’édition Phaidon. “Nous nous sommes rencontrés lors d’une exposition Eames au Design Museum, peu de temps après mon retour de Tokyo. Kim semblait en savoir beaucoup plus que moi sur l’œuvre de Charles et Ray Eames, et nous avons commencé à parler. Nos parcours étaient alors totalement différents, mais nos désirs tellement alignés. En discutant inlassablement sur le manque de rapport entre le design industriel, l’espace et l’environnement, nous avons décidé de former notre propre studio, portant le nom le plus banal possible : Industrial Facility”.
La table et les chaises “Branca” pour Mattiazzi
Si Hecht a passé son enfance à démonter les objets pour tenter de comprendre comment les choses fonctionnent, Colin a grandi à l’opposé de ces intuitions mécaniques, baignée en plein Los Angeles dans un paysage de voitures de Raymond Loewy, de meubles de Eames et de peintures de Josef Albers. Une dizaine d’années après le début de leur association, leurs visions viennent pourtant se compléter à contresens, mais désormais pour laisser émerger une vision finale commune : “L’un des critères que nous nous engageons et essayons toujours de prendre en compte est de conserver les choses simples et connectées aux conditions actuelles. Ceci n’a rien à voir avec un style, c’est juste une question de bon sens. Un des autres aspects de notre démarche est de contester la réalité des choses, d’interroger leur logique et de ne pas forcément les admettre telles qu’elles sont. Ce désir de contester l’industrie peut paraître évident, mais pour les grandes entreprises – celles qui fournissent 95% de ce que nous consommons – ce dialogue peut apparaître comme menaçant. La première option est d’ignorer ces entreprises, la seconde est de trouver et dénicher ceux qui sont suffisamment ouverts d’esprit et prospectifs pour nous accueillir. Notre travail est le reflet de ce type de questions”. En secouant les esprits, en emmenant les firmes industrielles sur des sentiers qui peuvent à l’origine sembler inconfortables mais se révéler au final meilleurs, Hecht et Colin excellent dès qu’il s’agit de trouver la raison d’un bon projet.
Le canapé “Wireframe” pour Herman Miller
“Faire ce qui semble bon est souvent beaucoup plus compliqué. L’échelle n’est pas forcément corrélée à l’impact. Des petits scénarios peuvent avoir de fait beaucoup plus d’effets que des grands. Nous évitons juste à tout prix de nous répéter, ce qui nous incite à nous confronter constamment à des industries différentes.
La gamme d’accessoires “Formworks” pour Herman Miller
En ce sens, nous aimons travailler sur une sorte d’idée absolue de gamme”. On est certes loin de l’Arche de Noé. Pourtant, au regard de la singularité du paysage dessiné par Industrial Facility, force est de constater que chaque pièce procède à la résurrection d’objets presque oubliés, réactivés, mis à la page des technologies du moment. “Nous collons aux challenges économiques des industriels. À la guerre des prix. Certains produits ont aujourd’hui un prix dérisoire mais marchent. Ils n’ont aucun design, aucune humanité mais ils fonctionnent aussi bien que leurs équivalents onéreux. Cela a changé toute l’approche de la conception produit. Mais nous sommes confiants, grâce à Internet, qui va changer la donne de chaque produit, parce que les attentes des gens sont devenues intarissables et de plus en plus exigeantes. En ce sens, face à la pollution visuelle et l’omniprésence des objets, notre recherche en cours qui consiste à aborder les produits comme des paysages tente de rendre ces derniers plus dépendants de leur environnement. _image189_ En ce sens, nous sommes naturellement fascinés par les objets connectés, pour la simple et bonne raison qu’on ne peut pas parler de beauté. On échappe à son champ, ce qui ouvre une infinité de possibles. Les designers sont par définition connectés à la vie. Leur rôle est d’envisager des solutions. Conséquence salvatrice de la révolution technologique actuelle, la suprématie d’Internet ne cesse de s’immiscer dans notre quotidien et témoigne d’un engouement particulièrement farouche vis-à-vis d’une foule d’objets capables d’être intelligents et de fournir de l’information à leurs utilisateurs. Or les designers ne sont pas encore à la page. Nous avons envie de pénétrer ce champ de discussion car tout produit électronique a le potentiel de devenir connecté”. En objets dans le texte, tout le travail de Sam Hecht et Kim Colin se décline d’ailleurs en une trilogie d’intentions. De la conception pure d’objets au sein d’Industrial Facility à leur diffusion à travers Retail Facility vient s’ajouter en janvier 2015 le nouveau volet d’un design en phase avec son temps. Intitulé Future Facility, ce nouveau territoire colle au discours de deux créateurs convaincus que le futur est aujourd’hui le présent. À l’instar de certains usages et de certains mots entrants ou sortants des dictionnaires, on ne tape plus sur un clavier mais on swap sur écran. On ne passe plus de CD mais on Bluetooth. En ce sens, leurs conceptions répondent à des besoins qui sont culturellement spécifiques et génèrent de nouvelles identités pour des objets perdus.
Le luminaire “Busby” édité par Wästberg
En droite ligne de leur “vision mondialisée”, leurs créations allient échelle minimaliste et envergure architecturale. Outre leur travail pour Herman Miller aux États-Unis, ils sont à l’origine de designs pour Yamaha, Issey Miyake et Muji au Japon, pour Mattiazzi en Italie, pour Established & Sons au Royaume-Uni, pour Louis Vuitton et Tectona en France. Conçue en 2010 pour l’éditeur italien Mattiazzi, la chaise “Branca” désacralise la perception même du bois dans le mobilier, ici utilisé de manière contemporaine, sans nostalgie, à proprement choisi pour ses qualités émotionnelles. Imaginée en 2014 pour la société d’accessoires Nava, la montre analogique et unisexe “Bottle Watch” reprend sur le périmètre de son cadran les nodules présents au cul des bouteilles de bière en verre, généralement en nombre de soixante. Cette observation s’inscrit comme la métaphore des unités de chronométrage et crée une apparence irisée lorsque la lumière vient frapper sa face à des angles différents. Lentilles teintées vert, bière brune ou bleu, la nature même de ce type d’objet implique un enjeu réel d’identité venant pallier l’absence de saut technologique et de révolution dans le matériel.
La montre “Bottle Watch” éditée par Nava
Pensée en 2014 pour Herman Miller, la collection “Formwork” met de l’ordre dans tout type de rangements. Fait en plastique ABS avec base de silicone antidérapant, la gamme de tasses, pots à crayons, boîtes, plateaux et supports médias peuvent être disposés horizontalement et verticalement. Dans la logique de récipients multidimensionnels, le projet affiche une réalité actuelle : celle du mélange de l’analogique et du numérique. La vraie nature des objets de notre quotidien est beaucoup plus complexe que nous ne l’imaginons. Un pot à crayon peut aujourd’hui contenir des stylos, des ciseaux, mais également des clés USB. Certaines choses peuvent demeurer cachées, tandis que d’autres peuvent être conservées visibles, permettant ainsi une hiérarchie de l’utilité. “L’idée de contempler toujours le contexte d’un produit plutôt que de concevoir une vision singulière de celui-ci illustre la différence qui existe souvent entre le succès et l’échec, entre l’acceptation ou le rejet des consommateurs. Trop souvent, nous nous laissons exciter par le ‘signe’ d’un produit, qui vient s’immiscer dans nos vies. Le design est une forme de langage, et si la langue n’est pas compréhensible ou pertinente, elle peut devenir source de frustration sans tenir compte de l’objet lui-même”.
L’exposition “Beauty as unfinished business”, à la Biennale Design Saint-Etienne, réalisée et scénographiée par Sam Hecht et Kim Colin
Tout récemment invités par Philippe Starck à participer à l’aventure du nouveau label TOG, Hecht & Colin ont relevé le défi d’un nouveau territoire, celui de l’impression domestique 3D. Ils ont ainsi rejoint la communauté et la plateforme internet de design personnalisable. En respectant le postulat de mettre en relation les consommateurs et les artistes pour créer à partir des meubles “nus” proposés dans la collection en ligne des pièces de design uniques, Industrial Facility a conçu la remarquable chaise “Tubo” faite à 100% de PET recyclé. Forme réduite à l’essentiel, structure dévoilée, l’envie devant son apparente pureté serait de ne surtout pas y toucher. Et de la commander telle quelle, dans toute son essentialité. Mais comme la beauté est là et qu’elle ne se discute pas, faite d’opinions humaines autant que d’irrationnel, Sam Hecht et Kim Colin ont révélé en mars 2015 un autre défi et se sont adonnés à l’expérience de cette mystérieuse notion de “beauté” à travers une exposition sur “les sens du beau” dont ils étaient les commissaires lors de la Biennale Internationale du Design à Saint-Étienne. Inutile de lever le rideau sur leur sélection d’objets, qui mise en résonance dans une scénographie limpide, a questionné la perception, l’interprétation et l’analyse du beau. Leur démonstration n’est trop éloignée de la citation d’André Gide : “Je n’admire jamais tant la beauté que lorsqu’elle ne sait plus qu’elle est belle”.
Yann Siliec
Le fauteuil “Alumi” pour Tectona
L’atelier dans le studio d’Industrial Facility
L’exposition “Beauty as unfinished business”, à la Biennale Design Saint-Etienne, réalisée et scénographiée par Sam Hecht et Kim Colin
L’exposition “Beauty as unfinished business” réalisée et scénographiée par Sam Hecht et Kim Colin prendra place en mars 2015 à la Biennale Internationale Design Saint-Étienne
La montre “Bottle Watch” éditée par Nava
La montre “Bottle Watch” éditée par Nava
Le tabouret haut “Branca” pour Mattiazzi
La table et les chaises “Branca” pour Mattiazzi
Le studio Industrial Facility
Process du moulage de l’assise du fauteuil “Tubo”
L’assise du fauteuil “Tubo” est composée de plastique (PET) reçyclé
Dans les vitrines du studio, un prototype de l’assise du fauteuil “Tubo”
Le fauteuil Tubo pour TOG
La gamme d’accessoires “Formworks” pour Herman Miller
La lampe “Semplice” conçue en 2013 pour Oluce
Le mobilier de bureau “Locale Office“ réalisé en 2013 pour Herman Miller
Le luminaire “Busby” édité par Wästberg
Dans la vitrine du studio, les flacons pour Muji et un aiguise-couteaux
Kim Colin et Sam Hecht © Terry Hash
Sam Hecht dans son studio
Une table de la collection “Locale Office”
Le canapé “Wireframe” pour Herman Miller
La structure métallique tubulaire du canapé “Wireframe”
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