Robert Stadler, designer pour l’industrie et les galeries

Robert Stadler efface les hiérarchies entre le design industriel, la commande publique et l’édition limitée en galerie. Ses objets comme … cultive une ambivalence assumée.

Robert Stadler interroge les sens, distord les images, maniant mieux que personne l’art de l’oxymore. Avant la parution de sa première monographie annoncée pour 2014, rencontre avec un homme sous l’emprise du doute, designer par certitude. “Les Autrichiens entretiennent généralement une relation particulière avec leurs origines. Si on regarde l’histoire du pays à travers les événements historiques qu’on connaît, cela semble moins étonnant. Mais au tournant du XXe siècle, l’Autriche était une référence absolue dans de nombreux domaines, de l’art à l’architecture, de la médecine à la psychanalyse en passant par la musique et les sciences. Aujourd’hui, j’ai remarqué que l’art et la production artistique provenant d’Autriche porte souvent en elle une violence. Les Autrichiens qui restent à demeure ont besoin de s’exprimer à travers leur art de manière radicale. Dans le cas contraire ils partent, parce que le contexte les freine plus qu’il ne les libère. Ce qui fut mon cas”.
“Plein Air Line” pour Ricard (2007)
Né à Vienne de père Hongrois et de mère Tyrolienne, Robert Stadler gardera surtout de son enfance le souvenir d’un grand-père qu’il n’a pas connu. Célèbre réalisateur de films à l’heure du Bauhaus, banquier, sportif de haut niveau, également inventeur de fermetures éclair. Robert Stadler décidera de quitter l’Autriche une fois bac et permis de conduire en poche, service militaire effectué. En mettant le cap sur l’Italie, il entame des études de design à l’Institut Européen du Design de Milan avant de les poursuivre aux Ateliers à Paris. Contrairement à l’IED, l’enseignement à l’ENSCI se révèle inclassable, conceptuel. De cette effervescence naîtra en 1992 le groupe des Radi Designers qu’il cofondera juste avant de soutenir son propre diplôme en 1994. “L’expérience des Radi a été une grande aventure et je tiens à le dire, une réussite. Tout le monde a essayé dès le départ de nous en dissuader, nous mettant fortement en garde contre les initiatives de groupe. Ce n’était certes pas simple mais notre collaboration a quand même perduré seize ans. Non seulement nous avons été productifs mais nous avons également fait le tour de la pratique collective, ce qui nous a amenés à arrêter. De la réflexion sur le plateau repas d’Air France à notre dernier gros projet industriel pour Moulinex, nous avons couvert tous les spectres, tout en pratiquant en solo une activité indépendante. De l’émulation de groupe à l’individualité, la méthode de travail change et soulage à la fois. L’échange, la dynamique est certes positive mais devient épuisante au fil du temps car elle induit une sorte de combat perpétuel. J’ai été content de me retrouver seul. Après tant d’années en groupe, toutes les idées semblaient diluées, soumises à un consensus, une synthèse et une discussion. Au final, il est très difficile d’y voir sa propre part dans le processus global”.
“BDC/Bout de canapé”, Triple V (2011) et une de ses maquettes (photo ci-dessus)
Robert Stadler repart pour l’Autriche juste après son diplôme. Ron Arad – rencontré à l’époque de l’ENSCI – y est alors professeur invité à l’Académie des Arts Appliqués de Vienne et le prend comme assistant durant trois ans. L’aventure des Radi décolle à distance, ce qui n’empêche aucun de ses membres d’avancer en solo, avant de mettre un point final à l’aventure en 2008. De retour définitif à Paris, Robert Stadler fonde son propre studio en 2000. Il retrouve dès lors la liberté, l’excitation du risque, repassant pour l’occasion par une série de scénarios manifestes qui, une fois vus, enclenchent une vague de commandes. Premier du genre, le projet “DO CUT” répond à la demande d’une agence de communication hollandaise qui en lançant une marque fictive intitulée “DO” (développée par Droog Design) invite les utilisateurs à finir, compléter ou inventer la fonction elle-même. L’objet pensé par Robert Stadler porte en lui les prémices de son travail futur : réalisé en rotomoulage, sa colonne est vendue accompagnée d’une scie. L’utilisateur est libre de découper l’objet strate par strate et d’inventer l’usage qu’il souhaite lui donner. “J’ai beaucoup de respect pour la forme. Je n’ai aucun problème à l’affirmer ni à revendiquer une certaine idée de la beauté. L’assumer m’a demandé tout un travail, notamment après l’Ensci et son enseignement orienté et conceptuel. Il était très difficile pour un étudiant à l’époque de vouloir faire quelque chose de beau. Cette réalité a peut-être évolué depuis mais cela voulait presque implicitement dire qu’il n’y avait rien derrière. Quoi qu’il en soit, la beauté a à voir avec une certaine complexité et une notion de contradiction. Alessandro Mendini a souvent défendu l’idée de disharmonie nécessaire lors de la conception d’un objet. Idée que je partage totalement. La beauté induit également une certaine étrangeté. Je ne la vois jamais comme un élément consensuel”.
“Lightspot”, Capenters Workshop Gallery (2011)
À cheval sur mille frontières, Robert Stadler résume régulièrement sa conception du design, notamment par rapport à l’art : “J’aime la définition qui dit que je suis designer mais que j’aborde les projets avec la liberté d’un artiste. Tout est projet. Nul besoin d’essayer de déceler sans cesse s’il s’agit d’art ou de design. Regardons les objets tels qu’ils sont, leur qualité esthétique et physique, puisque tout est projet, dans la nature des choses”. À l’instar des œuvres en céramiques “Low Table & Cheese Plate” et “Play/Pause” conçues en 2001 et 2004 pour Vallauris, tout le travail de Robert Stadler repose sur un infinitésimal goût du paradoxe. Un paradoxe, qui dans ce premier cas précis, l’incite à réagir au contexte de Vallauris lui-même en faisant exécuter aux artisans céramistes un motif créé sur Photoshop. Antinomique sur le papier, l’objet artisanal unique s’adapte aux règles d’une esthétique déclinée depuis l’industrie. Dans le second cas, le conflit entre les valeurs traditionnelles de l’artisanat et de la série standardisée s’unissent autour d’une technologie de pointe. Parti d’un profil de pot de fleur, l’utilisateur arrête la vidéo de la poterie en cours de modelage et produit ainsi une forme, réfutant l’idée même de perfection au profit d’une infinité de gabarits possibles.
Les recherches de construction de la chaise “107” conçue pour Thonet
Est-ce la nature qui a créé cela ? L’homme ou bien l’utilisateur ? À travers ce questionnement récurrent, Robert Stadler interroge la raison d’être même du créateur, le résultat dépassant très ouvertement sa main et son empreinte. “Je me sens un peu à part. Je n’appartiens pas spécialement à un groupe, à une école distincte. Cela ne relève pas d’un choix. Ce n’est pas un positionnement, encore moins un caprice ou une posture. Cela vient avant tout de mes intérêts qui ne sont pas à 100 % ceux d’un designer classique. Je n’ai jamais souhaité être une machine à dessiner des chaises, des coupes à fruits ou des tables basses. Ce n’est pas un refus mais ça ne me vient pas naturellement. Mes centres d’intérêt vont vraiment dans tous les sens. J’ai pensé avec la plus grande liberté un scénario qui a très peu à voir avec le design. Toute ma production parle de design, elle intègre l’idée de l’utilitaire même si le résultat n’est pas toujours fonctionnel”.
“Possible méridienne”, collection “Possible furniture”. Galerie Emmanuel Perrotin (2008) © André Morin
Dans l’idée utopique d’accélérer le temps, de le faire devenir une sorte de fouille archéologique, la chaise nécrosée en plastique “Rest In Peace” (2004) incarne à la fois une réflexion sur la matière et sur la pérennité de l’objet. La chaise apparaît comme un squelette, un fossile trouvé dans l’avenir. Entre hommage et objet de mémoire (il a dessiné le tombeau familial), Robert Stadler ne cesse d’interroger son rôle de concepteur et sa mission de produire l’objet parfait. À l’image de ses “Meubles Possibles” (2008), où chaque élément, différent, ressemble à un empilement d’improbables hasards. Des hasards au contraire précisément conçus selon des règles de conception standard d’ergonomie, de stabilité et d’utilisation. De l’archaïsme au vernaculaire, des éléments en cuir “Pools & Pouf” semblant avoir grandi dans le coin d’une pièce comme des champignons (2004) au tabouret “Aztec” gravé au laser d’un code-barres sur bois (2011), chaque objet recèle son propre mystère et échappe à toute description précise, mi-meuble, mi-sculpture. “Je pense plutôt au concept avant d’imaginer une forme. Je dessine peu, je ne fais pas partie de cette école de designers qui crayonnent beaucoup. Mes dessins n’ont rien de contemplatifs. Ils sont juste utiles pour la validation des principes. Je travaille tout en volume, à partir de maquettes. Tous les objets capitonnés sont en revanche une exception puisqu’on les pense en pâte à modeler. Au final, ma méthode se résume en un va-et-vient permanent entre la 3D et sa matérialisation en volumes”.
Le canapé “Irregular Bom” de la collection “Tephra Formations” (2009), Carpenters Workshop Gallery © David Brook
Robert Stadler ne cesse d’interroger le design non seulement dans sa forme mais aussi par les mots. En témoigne son travail mené depuis ses débuts sur les renvois d’images, du miroir “336 +” susceptible de recevoir des messages SMS depuis un téléphone mobile (2004), à celui baptisé “Carole” (2007) proposant aphorismes et proverbes à travers un miroir Oracle les diffusant via un système d’affichage de LEDs. L’homme sait pourtant où arrêter l’utopie, signant une nouvelle chaise de bistro, la chaise “107” (2011) développée pour le projet des restaurants Corso (la cinquième adresse vient d’ouvrir quai de Seine à Paris). Elle fait aujourd’hui partie de la collection Thonet. Aujourd’hui présent dans les collections publiques et privées de la Fondation Cartier, du Fonds National d’Art Contemporain, du Musée des Arts Appliqués & de l’Art Contemporain à Vienne et des Arts Décoratifs à Paris, Robert Stadler n’en finit plus de repousser les limites de sa discipline, passant d’une scénographie pour les montres de prestige Hermès à la préparation de son exposition personnelle à la Carpenters Workshop Gallery de Londres en 2014.
Le restaurant Corso, place Franz Liszt à Paris (2009)
Avant cela, il s’est essayé sur les planches du Centre Pompidou : “Le projet du Centre joué au moment de la FIAC 2013 m’a été directement commandé par Serge Laurent, directeur des spectacles vivants. J’ai proposé l’aventure à Philippe Katerine, qui est un ami, pour penser une production commune. Nous avons écrit à quatre mains une pièce d’une durée d’une heure. Philippe avait vu mon exposition “Mille Jours”, en 2011 à la Carpenters Workshop Gallery. Issu de ma gamme de mobilier en cuir “Tephra Formations”, le grand canapé “Transformations” lui a plu comme une intrigue. Il a donc souhaité partir de la vie de ce canapé, acquis par un couple à un instant T. Simultanément, cette pièce raconte autant l’objet que la vie du couple qui le possède, cet objet qui va être témoin et influencer simultanément le cours de leur vie”. De la typologie d’une œuvre à une conception utilitariste, Robert Stadler passe ainsi d’une forme à un mode d’expression différent, regardant chaque nouvelle expérience comme un champ des possibles.
Yann Siliec
Les bancs de l’installation “Traits d’union” pour l’ensemble culturel Poirel à Nancy (2013) © Robert Stadler
Les bancs de l’installation “Traits d’union” pour l’ensemble culturel Poirel à Nancy (2013). © Martin Argyroglo
Cabine d’isolement “Pentaphone” (2006), en cours d’édition
Cabine d’isolement “Pentaphone” (2006), en cours d’édition © Patrick Gries
Le canapé “Irregular Bom” de la collection “Tephra Formations” (2009), Carpenters Workshop Gallery © David Brook
“Plein Air Line” pour Ricard (2007)
La chaise “107” pour Thonet (2011)
Les recherches de construction de la chaise “107” conçue pour Thonet
Les recherches de construction de la chaise “107” conçue pour Thonet
Les recherches de construction de la chaise “107” conçue pour Thonet
Les recherches de construction de la chaise “107” conçue pour Thonet
Les recherches de construction de la chaise “107” conçue pour Thonet
Dessin-montage réalisé par le studio Robert Stadler autour de la réinterprétation de la chaise “214” dessinée par Michael Thonet en 1859
Les recherches de construction de la chaise “107” conçue pour Thonet
La chaise “107” pour Thonet (2011)
Robert Stadler dans son studio à Paris © Terry Hash
Robert Stadler dans son studio à Paris © Terry Hash
“Royeroid”, hommage à Jean Royère. Carpenters Workshop Gallery (2010)
“Hatchlight” (2011) conçu pour le restaurant Corso 2, place Franz Liszt, et son processus de fabrication
“Hatchlight” (2011) conçu pour le restaurant Corso 2, place Franz Liszt, et son processus de fabrication © Patrick Gries
“Hatchlight” (2011) conçu pour le restaurant Corso 2, place Franz Liszt, et son processus de fabrication
“Hatchlight” (2011) conçu pour le restaurant Corso 2, place Franz Liszt, et son processus de fabrication
“Lightspot”, Capenters Workshop Gallery (2011)
“Lightspot”, Capenters Workshop Gallery (2011)
“Lightspot”, Capenters Workshop Gallery (2011)
“BDC/Bout de canapé”, Triple V (2011) et une de ses maquettes (photo ci-dessus)
“BDC/Bout de canapé”, Triple V (2011) et une de ses maquettes (photo ci-dessus)
“BDC/Bout de canapé”, Triple V (2011) et une de ses maquettes (photo ci-dessus)
“Exercise”, mobilier en marbre Olimpo Strato. Carpenters Workshop Gallery (2011) © Byron Slater
“Possible méridienne”, collection “Possible furniture”. Galerie Emmanuel Perrotin (2008) © André Morin
“Possible méridienne”, collection “Possible furniture”. Galerie Emmanuel Perrotin (2008)
Le restaurant Corso, quai de Seine à Paris (2013)
Le restaurant Corso, place Franz Liszt à Paris (2009)
Le restaurant Corso, place Franz Liszt à Paris (2009) © Marc Domage
Le restaurant Corso, quai de Seine à Paris (2013) © Martin Argyroglo
Le tabouret “Aztec”, Galleria Nilufar (2011)
Le tabouret “Aztec”, Galleria Nilufar (2011)
Le tabouret “Pouf”, collection “Pools&Pouf”, Carpenters Workshop Gallery et Galerie Emmanuel Perrotin (2004)

 

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